L’Europe face au populisme : pourquoi les plans actuels de relance européenne sont condamnés à l’enlisement | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
L’Europe face au populisme : pourquoi les plans actuels de relance européenne sont condamnés à l’enlisement
©Pixabay

C'est pas gagné...

L’Europe face au populisme : pourquoi les plans actuels de relance européenne sont condamnés à l’enlisement

Même s'il faut saluer les propositions françaises pour relancer l'Europe, force est de constater que le chemin est encore long et pavé d'embûches.

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
Voir la bio »

Atlantico : Après que les élections générales italiennes ont démontré que "populisme" n'en avait pas encore fini avec L'Europe, contrairement à ce qui avait pu être annoncé suite à l'élection d'Emmanuel Macron en France, comment analyser la responsabilité des élites européennes dans cette situation ? Quelle est la part de déni des dirigeants européens dans ce processus ? 

Christophe de Voogd : Les élections italiennes sont en effet un événement capital et leur résultat hautement prévisible. Je me suis étonné de la faiblesse de l’attention qui leur a été portée dans les semaines précédant le scrutin, en dehors du cercle des spécialistes, comme si l’événement passait sous le radar des médias. Il s’agissait pourtant d’un pays fondateur de l’Europe et de la troisième économie de l’Union ! Mais voilà : comme nous n’avions pas d’élection prochaine en France, quel intérêt ? Inversement le spécialiste des Pays-Bas que je suis avait été très sollicité au printemps dernier, pour une raison qui n’avait rien à voir avec les Pays-Bas, mais avec la proximité des élections françaises sur la question : Geert Wilders= Marine Le Pen ? 

Quant à la « responsabilité des élites », que veut-on dire exactement ? J’entends partout cette idée que le résultat italien comme le Brexit sont dus aux errements de « Bruxelles ». Dans quel domaine précisément ? Et surtout dans quel sens ? En fait, on reproche à Bruxelles tout et son contraire : à gauche, de construire la « forteresse Europe » : à droite, d’être trop laxiste en matière migratoire. Idem en politique économique où l’Europe est tout à tour synonyme d’austérité et de « planche à billets » !

Bref, tout le monde tombe à bras raccourcis sur l’Europe mais pour des raisons totalement opposées. Je suis notamment frappé par le raccourci, entendu à droite comme à gauche, qui consiste à accuser Bruxelles pour la crise migratoire qui n’a pas été déclenchée, que je sache, par la Commission…Ce qui ne retire rien au fait que l’Europe a très mal géré cette affaire, pour ne pas dire plus. Mais la CAUSE de la crise se trouve hors de l’Europe (Afrique, Moyen-Orient). Quant à la REPONSE à cette crise, elle revient d’abord aux Etats membres qui ont refusé toute politique commune ambitieuse et toute solidarité en la matière, à commencer par la France à l’égard de l’Italie comme l‘a rappelé justement (et solitairement) Marc Lazar. Or l’on oublie les peuples qui, à près de 70%, souhaitent une politique migratoire commune. Et une politique clairement restrictive.

Dans quelle mesure les "avancées" européennes souhaitées, notamment par le gouvernement français, peuvent encore être en décalage avec les attentes des populations européennes ? En quoi ce discours vers plus d'Europe et de démocratie ne correspond pas réellement à la réalité du fond proposé ? Plus largement, la récente nomination de Martin Selmayr au poste de secrétaire général de la Commission européenne n'en est-il pas le dernier exemple ? 

Tout d’abord la nomination de Selmayr au secrétariat général de la Commission n’a rien à voir avec la France mais avec le choix personnel de Juncker, qui a fait accoucher l’Europe au forceps de cette nomination.

J’observe d’ailleurs que l’affaire passe mal tant dans les différents pays qu’au Parlement européen où une enquête à été demandée. Signe qu’un espace public européen commence à se dessiner, tout comme une politisation croissante du débat européen.

Quant aux propositions françaises, elles ont au moins le mérite de vouloir relancer une Europe qui est en panne depuis 10 ans. L’accent mis sur la souveraineté est bien venu, car c’est bien une double demande de liberté et de protection qui émane des peuples dans tous les domaines, de l’écologie au travail en passant par les migrations et la défense. 

Reste la méthode : s’il s’agit de refaire les consultations sur l’identité nationale avec passage obligé en Préfecture, la catastrophe est assurée. Mais il semble bien que ce précédent raté ait été retenu. Demeure le risque de consultations superficielles entre initiés europhiles, remerciés chaleureusement lors d’une belle cérémonie à l’Elysée, avant que l’on ne passe aux « choses sérieuses », c’est-à-dire à la négociation entre Etats. 

En fait, nous retrouvons sur le sujet européen l’ambiguïté originelle et profonde du macronisme : avènement d’un « nouveau monde » « horizontal », « créatif » et « participatif », bref l’esprit d’En Marche ! : ou bien simple relooking de la bonne vieille gouvernance à la française, verticale (cf. « Jupiter ») et technocratique (cf. la toute-puissance de Bercy), intellectuellement légitimée par un néo saint-simonisme version 2.0. 

Difficile de trancher à ce stade. Mais ma conviction est que de la réponse à cette question dépend non seulement l’acceptation des propositions européennes du Président mais l’avenir même de son quinquennat, car cette interrogation porte et pèse sur toutes les réformes engagées ou annoncées à ce jour.

Quelles sont les propositions concrètes qui permettraient de retisser un lien fort entre les populations européennes et les institutions ? Quels sont les exemples d'innovation démocratique qui ont déjà pu être mis en place qui pourraient permettre un véritable renouveau européen auprès des citoyens du continent ? 

Il y a beaucoup d’idées intéressantes dans les exemples d’innovation démocratique en Europe, notamment l’extension du referendum et les assemblées citoyennes où le tirage au sort serait privilégié. Avec de plus une dimension transnationale essentielle pour le débat européen. Mais permettez-moi d’être un peu sceptique sur certains prêcheurs de ce « renouveau démocratique » européen. Ils ont, eux aussi, un agenda politique précis et totalement préconçu : notamment en matière de politique économique ou de politique migratoire : je vous invite à consulter les propositions qui sont ressorties de ces nouvelle procédures « bottom-up », par exemple en Belgique, qui curieusement reprennent de nombreuses positions de l’extrême gauche (multiculturalisme, ouverture migratoire, anti-libéralisme économique…). Or les sondages dans la population générale donnent sur toutes ces questions des résultats diamétralement opposés. Etrange, non ? Le peuple auquel il est fait référence dans cette mouvance est toujours le peuple qui « pense bien » et que les gentils organisateurs de ces consultations proposent d’ailleurs de préalablement « informer » des « vraies » réalités et enjeux européens…. La « démocratie participative », qui est en soi une idée stimulante et adaptée à notre monde de réseaux sociaux est bien souvent le faux nez d’aspirations autoritaires et d’une propagande sans vergogne : cf. Mélenchon et « Le Media TV » en France.

Face à cela, les voies d’un véritable renouveau démocratique européen restent à inventer. Elles passent d’abord par la constitution d’une véritable espace public européen qui commence à peine à émerger. Les échanges directs entre Européens sont irremplaçables : on le mesure au véritable plébiscite dans l’opinion européenne du modèle Erasmus qu’il faudrait démultiplier dans tous les secteurs. Sur le plan électoral, il faudra bien en venir aux listes transnationales aux élections européennes, idée française rejetée par le Parlement européen ; encore une fois chacun préserve ses intérêts à commencer par sa propre place sur la liste…Mais rien ne remplacera une réponse enfin adéquate et partagée à travers tout le continent à la question culturelle (ou identitaire comme on voudra) fondamentale : qu’est-ce donc qu’être européen ? Qu’est ce qui nous lie et nous relie profondément ? Quel est notre récit commun, sans lequel toute solidarité entre nous est tout simplement impensable ?  

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !