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Le président des Etats-Unis, Joe Biden, lors de sa première allocution au Congrès, le mercredi 28 avril, depuis le début de sa présidence.
©PISCINE / GETTY IMAGES AMÉRIQUE DU NORD / GETTY IMAGES VIA AFP

Nouvelle vision ?

Joe Biden ou la fin de 40 ans de néo-libéralisme : mais quelle sera l’étape d’après pour les démocraties occidentales ?

En 1981, dans son premier discours au Congrès, Ronald Reagan déclarait que l’État n’était pas la solution mais le problème. Après des décennies de keynésianisme et de rendement du capital faible s’ouvrait une phase mondiale de libération -bienvenue- des énergies et d’excès de la financiarisation d’un capitalisme mondialisé. Allons-nous vers un simple retour de balancier lui-même générateur d’excès à venir ou le monde peut-il trouver un nouvel équilibre ?

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks.

Sur la zone euro, ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles.

Parallèlement à ses travaux, il enseigne l’économie de l’Union européenne dans le cadre de l’IRIS-Sup. Il est diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse.

Voir la bio »Pierre  Bentata

Pierre Bentata

Pierre Bentata, Fondateur de Rinzen, cabinet de conseil en économie, il enseigne également à l'ESC Troyes et intervient régulièrement dans la presse économique.

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Atlantico : En 1981, dans son premier discours au congrès, Ronald Reagan déclarait que l’État n’était pas la solution mais le problème. Ce néolibéralisme semble avoir servi de modèle aux Etats-Unis et à la majorité des pays occidentaux depuis cette date jusqu’à la présidence de Donald Trump et celle actuelle de Joe Biden. Avec ses plans de relance massifs, Joe Biden défend une vision à l’opposé de ces prédécesseurs néolibéraux, teintée de keynésianisme. Comment expliquer cette tendance qui semble séduire au-delà des Etats-Unis ?

Rémi Bourgeot : Une évolution a effectivement lieu sur le rôle de l’Etat. Cependant, dans un premier temps, il faut souligner que les Etats-Unis ont tendance à réagir de façon résolue aux crises, par-delà l’idéologie à la mode au moment où elles ont lieu. Le monétarisme a conduit à focaliser la réponse aux récessions sur la relance monétaire, au cours des quatre dernières décennies, et au passage à regonfler des bulles financières et immobilières à répétition. La mise à contribution du budget public est toutefois restée centrale dans la politique économique américaine. C’est d’ailleurs l’une des facettes paradoxales de ce néolibéralisme que vous évoquez, avec un Etat et une banque centrale garants de la croissance, et des marchés financiers, ou de l’endiguement des crises d’une façon ou d’une autre. Je ne pense pas, que face à une crise sanitaire et économique comme celle que nous connaissons aujourd’hui, les Etats-Unis auraient jamais été tentés de ne pas réagir fortement.

Aujourd’hui il est vrai que l’on voit une évolution idéologique, en réalité depuis la crise financière mondiale. Mais la question du statut des Etats-Unis dans le monde et surtout sur le plan technologique est primordiale. Le pays n’a pas délaissé les technologies de pointe, malgré la crise éducative qu’il a connue et sa désindustrialisation. En plus de l’instabilité sociale et de la défiance qu’avait représentée l’élection de Donald Trump, la rivalité avec la Chine est un élément essentiel. Joe Biden va certainement plus loin dans la relance que la plupart de ses prédécesseurs dans telle situation avec son plan de 1900 milliards de dollars, mais il faut surtout voir ce contexte de rivalité industrielle et de crise sociale dans lequel s’inscrit sa politique.

Pierre Bentata : Je nuancerai d'abord cette idée communément admise des 40 années de libéralisme. Si on regarde les niveaux d’endettement, d'impôt, d'intervention de la banque centrale, de règles régulant le marché, Reagan et Thatcher représentent vraiment une parenthèse. Très vite après eux on a assisté à un tournant plus protectionniste et interventionniste. Depuis au moins Bush, on voit bien qu’on n’a pas une politique libérale au sens d'un Etat qui maîtrise ses dépenses et qui se concentre sur ses fonctions régaliennes.

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Maintenant qu'on a dit ça, on a effectivement une tendance qui est plus forte avec Biden mais qui avait commencé à s'amorcer avec Trump. Trump a proposé des chèques individuels aux Américains pour qu’ils puissent résister à l'arrêt de l'économie. On avait déjà de fortes politiques publiques et de forts investissements, et pas uniquement sur le régalien. L'America Great Again se caractérise d'abord par des politiques interventionnistes. Joe Biden prolonge ce mouvement qu’on retrouve aussi en Europe avec des Etats qui recommencent à vouloir mettre en place des plans de relance très dirigistes. C'est une concrétisation d'une tendance qui existe depuis longtemps. La crise l'a exacerbée. On a des populations qui attendent de plus en plus de l'Etat et des états qui répondent à cette attente avec des plans de relance, un discours selon lequel on pourrait creuser les déficits (comme si avant on ne les creusait pas déjà), des banques centrales proactives, des baisses de taux d'intérêt et des politiques keynésiennes (que Keynes lui-même n'aurait pas salué car il était favorable à des interventions très ponctuelles).

Alors que le néolibéralisme qui a prévalu pendant des décennies avait libéré des énergies aussi bien que produit des excès, va-t-on maintenant assister à un retournement total de la situation, c’est-à-dire un retour de balancier dans le sens inverse, radicalement opposé au libéralisme et qui pourrait lui-même donner des excès, ou va-t-on parvenir à une sorte d’équilibre ?

Rémi Bourgeot : En plus de la crise sanitaire, la donne actuelle relève avant tout de la course technologique. Les Etats-Unis ont gardé un avantage impressionnant dans les nouvelles technologies et l’on voit la Chine, qui fait un pari de montée en gamme tous azimuts, rester tout de même très dépendante, par exemple dans les semi-conducteurs.

La mondialisation reposait sur l’idée que les Etats développés pouvaient déléguer une large partie de la production, faire la course en tête et maintenir une certaine paix sociale par la création d’emplois de service. Cette logique est bouleversée, mais la situation n’est pas aussi nette que lorsque la plupart des commentateurs imaginaient un rattrapage rapide des pays émergents. Pour reprendre l’exemple des processeurs, secteur en situation de pénurie aujourd’hui dans le monde, on voit que les producteurs sont extrêmement importants et détiennent un savoir-faire incroyablement difficile à reproduire. Le Taiwanais TSMC est ainsi un fleuron de taille gigantesque et de nature systémique pour l’économie mondiale, que la Chine a tenté en vain d’imiter en déversant des sommes invraisemblables sur son industrie. Dans ce secteur comme dans beaucoup d’autres, les Etats-Unis se sont pour leur part concentrés sur la conception en délaissant progressivement et partiellement la production mais se sont retrouvés dans une situation de dépendance.

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L’idée générale d’une division industrielle entre conception et production a vécu et cela change le type d’organisation économique que les pays mettent en place. L’avancée technologique relève d’un équilibre complexe entre entreprises de tailles diverses, organisations publiques ou universités. Cette complexité ne rentre jamais tout à fait dans le cadre d’une idéologie.

De son côté, le débat intellectuel et politique en France s’est enlisé dans des conceptions caduques. Notre curieuse variante de libéralisme, qui a la plupart des tares du collectivisme, ne permet plus de garder le rythme sur le plan technologique et industriel. Et aucune alternative crédible n’a émergé, au moment même où les compétences souffrent d’un mélange de recul et de sous-exploitation, entretenu par un phénomène de bureaucratisation ayant peu de contact avec la réalité technologique.

Par-delà les modèles idéologiques et économiques en particulier, c’est la question des compétences technologiques qui mène à nouveau le cours de l’économie mondiale et dans laquelle nous devons retrouver notre place.

Pierre Bentata : Les Etats écoutent davantage une frange de la population en demande d'intervention étatique. Cette frange a toujours existé mais les politiques n’allaient pas toujours dans leur sens. Quand un gouvernement expliquait qu'il y avait certains secteurs où il ne pouvait pas intervenir parce qu'il n'en avait pas les moyens ou que le marché seul pouvait fonctionner, on a toujours eu des déçus. Aujourd’hui, on a de la part des gouvernements une volonté - qui est à la fois stratégique et dans l'air du temps - d’écouter cette partie-là de la population. Est-ce que ce sera durable ? Il me semble que oui. D'abord parce qu'on va mettre beaucoup de temps à digérer la crise. Le gouvernement devra bien accompagner les populations les plus touchées. Ensuite parce qu’on aura beaucoup de difficultés désormais à expliquer que l'Etat ne doit pas intervenir partout ou tenir son budget. En effet, on aura eu la démonstration claire qu'on pouvait dépenser comme on le voulait en situation de crise. Les Etats ont trouvé avec la crise un pouvoir qu'ils avaient perdu, à cause d’une concurrence très forte entre Etats (concurrence fiscale qui les empêchait d'avoir suffisamment de moyens pour mettre en place les politiques qu'ils voulaient) et d’une primauté des organisations internationales qui, elles, avaient une vision très libérale d'abolition des frontières et de favorisation des investissements.

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Des excès sont toujours à craindre. Il y a toujours un risque quand on a affaire à des États qui sont déjà au bord de la faillite. Le taux d'endettement est déjà abyssal dans de nombreux pays et la pression fiscale déjà forte. C'est difficile d'intervenir davantage tout en espérant qu'au bout d'un moment les gens sur qui vous prélevez de l'argent ne vont pas se révolter ou juste arrêter d'entreprendre. La solution de tout résoudre par la dette n'est pas durable. Tôt ou tard, quand on est en surendettement et qu'on fait marcher la planche à billets, on finit avec de l'hyperinflation ou une défiance totale de l'ensemble des prêteurs vis-à-vis des devises les plus exposées, ce qui fait craindre une crise économique. Confrontés à un mur de dettes, les Etats pourraient à ce moment-là retourner à davantage de rigueur. Pour autant, la croissance ne sera pas forcément repartie à la hausse. L’histoire nous montre que les Etats ont du mal à promouvoir la croissance avec de l'interventionnisme. Les Etats qui créent la croissance sont ceux mettant en place des cadres incitatifs pour entreprendre. Au bout du compte, c’est toujours les individus et les entreprises qui créent de la valeur. Le risque est donc que les Etats sapent les fondements de la création de richesse qu'ils sont en train de promettre.

Ce mouvement de l’économie vers un modèle plus éloigné du libéralisme financiarisé annonce-t-il un plus grand retour de la figure de l’Etat dans l’économie mondiale et les économies nationales, et une baisse proportionnelle de celle des marchés financiers et des entreprises privées ?

Rémi Bourgeot : Sur la question des marchés financiers, on n’observe pas véritablement de recul de leur rôle mais plutôt un accroissement, mais avec un recul majeur des croyances en leurs vertus économiques. En Europe, avec la faiblesse relative des plans de relance, nous nous sommes à nouveau retrouvés confrontés à l’idée que la banque centrale pouvait en tant que telle relancer l’économie en injectant des montants illimités sur les marchés et en gonflant d’incroyables bulles. On observe une confusion entre relance de l’économie et relance des marchés, avec tous les déséquilibres générationnels que cela implique dans une situation aussi troublée par ailleurs.

Cependant il est tout à fait vrai qu’on ne trouve plus grand monde pour affirmer que les marchés financiers seraient par principe efficients et permettraient une allocation raisonnable des ressources, même sous la houlette d’une banque centrale relançant tout ce qu’elle peut, face au manque de détermination des Etats sur le front budgétaire. Le marché, surtout le marché réel, fonctionne dans le sens du développement lorsqu’ils reposent sur une orientation collective qui va dans le sens d’un accroissement des compétences et du développement technique. Dans le monde, la guerre technologique voit les Etats s’impliquer davantage, mais ce qui comptera plus que tout sera l’efficacité de cette implication en termes de capacité de développement scientifique et technologique.

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Pierre Bentata : C'est toute l'ambiguïté avec un Etat interventionniste. Dans les effets de redistribution, il y a toujours des gagnants et des perdants. L'industrie (et les gens qui y travaillent) qui bénéficie des plans de relance vit mieux. En revanche, il y a le risque de créer des distorsions dans le marché. Il y a un sentiment d'injustice qui peut être très fort chez ceux sur qui seront davantage imposés ou ceux qui ne bénéficieront pas directement des plans de relance. Cela nécessite donc davantage de redistribution, ce qui nécessite un mécanisme administratif complexe.

Certains secteurs risquent d'être davantage exposés à de la pression fiscale. Les marchés financiers sont ciblés même s'il faut reconnaître qu'ils auront bien bénéficié de la planche à billets. Les plateformes numériques également, les laboratoires... Tous ceux qui ont réussi à s'en sortir pendant la crise. Ce n’est jamais une bonne stratégie de prendre dans les poches des entreprises qui réussissent et apportent quelque chose à l'économie.

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