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Guerres en Syrie ou en Libye : l’Europe face à une pression migratoire accrue, comment la gérer sans perdre son âme
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Toute la misère du monde

Guerres en Syrie ou en Libye : l’Europe face à une pression migratoire accrue, comment la gérer sans perdre son âme

La France "coupable d'insuffisances graves" dans l'accueil des demandeurs d’asile : c'est le constat sévère que dresse le Conseil de l'Europe dans un rapport publié mardi sur le respect des droits humains dans notre pays. Car si le pays des droits de l'Homme se targue toujours de sa vocation universaliste, les politiques, en sous-main, n'ont pas intérêt à "accueillir toute la misère du monde".

Jeadette Vaillant

Jeadette Vaillant

Jeadette Vaillant est la Présidente de la section locale de Boulogne-Sur-Mer et membre du Comité central de la Ligue des Droits de l'Homme.

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Marie Bassi

Marie Bassi

Doctorante rattachée au CERI depuis octobre 2009, sous la direction de Mme Wihtol de Wenden. Par ailleurs, elle est aussi chercheuse associée à l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) au sein du Centre Migrations et Citoyenneté.

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Laurent Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.

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Atlantico : Le Conseil de l'Europe a publié mardi 17 février un rapport accablant sur les conditions d'accueil réservées aux candidats à l'asile en France. Accès aux logements, à la santé, à l'éducation... Quelle politique de gestion des flux migratoire est-elle à mettre en cause ?

Laurent Chalard :Le problème n’est pas tant que la France a une mauvaise politique de gestion des flux migratoires, que le fait qu’elle n’a pas du tout de politique de gestion de ces flux, ce qui sous-entend que c’est l’anarchie totale qui règne, comme on peut malheureusement le voir à Calais. En effet, si la France revendique sa tradition d’accueil pour les populations persécutées de par le monde, il n’en demeure pas moins que dans les faits, même s’il ne l’assume pas, l’Etat n’a nullement la volonté d’accueillir ces dernières, d’où la quasi-absence de prise en charge des demandeurs d’asile présents sur le territoire. C’est le fruit d’une certaine hypocrisie, qui considère que le meilleur moyen pour dissuader les migrants de venir en France est de rendre très compliquées leurs conditions d’installation sur son territoire. Il convient de rappeler que l’immigration en France est essentiellement subie par l’Etat, dans le sens que le nombre d’entrées annuelles sur le territoire, dont celles de demandeurs d’asile, est supérieure à ce qu’il souhaiterait s’il avait les mains libres (c’est-à-dire s’il ne devait pas se soumettre à la législation européenne), sachant qu’il subit une pression de plus en plus forte de la population pour limiter les flux.

En conséquence, une politique de gestion des flux migratoires envisageable serait une politique visant à accueillir un nombre limité de demandeurs d’asile par an dans des conditions optimums respectueuses des droits fondamentaux des êtres humains, mais aussi tout simplement de la tradition d’hospitalité de la France. Si cette dernière ne peut accueillir tout le monde, elle peut tout du moins s’efforcer de bien accueillir ceux qui sont autorisés à s’installer sur son territoire dans l’optique de leur bonne insertion ensuite dans la société, ce qui est loin d’être le cas à l’heure actuelle. De toute façon, une part non négligeable des demandeurs d’asile restant quoi qu’il arrive, il vaut mieux prendre les devants en les prenant en charge immédiatement.

De quelles politiques migratoires pourrions-nous nous inspirer pour à la fois répondre au respect des droits fondamentaux des demandeurs d'asile, tout en améliorant la capacité des pouvoirs publics à maîtriser la situation ?

Laurent Chalard : Concernant les demandeurs d’asile, nous pouvons potentiellement nous inspirer des pays scandinaves, qui sont considérés comme un modèle du genre, avec des droits accordés quasi équivalents aux nationaux, c’est-à-dire l’attribution d’un logement décent, la possibilité de scolariser ses enfants, d’être soigné et des aides financières conséquentes. Cependant, il n’est pas sûr que le modèle soit reproduisible en France car trop de facilités pour les demandeurs d’asile entraîne mécaniquement un appel d’air, c’est-à-dire augmente le nombre de nouveaux demandeurs, ce que l’Etat français souhaite éviter à tout prix, et cela crée une logique de guichet, qui fait que l’immigrant gagne de l’argent sans rien faire, ce qui pose des problèmes éthiques certains et ne favorisent pas leur insertion dans la société d’accueil. C’est donc essentiellement une question de volonté de l’Etat, qui se retrouve face à un dilemme : ne rien faire pour empêcher les gens de venir ou agir pour respecter les droits fondamentaux des demandeurs d’asile. Dans le contexte politique actuel, on aura bien compris que c’est la première solution qui semble l’emporter.

A quelles difficultés, autres que comptables, pourrions-nous être confrontés, et comment y répondre ?

Laurent Chalard : Sur le plan matériel, l’Etat français a tous les moyens à sa disposition pour fournir aux demandeurs d’asile des conditions d’accueil satisfaisantes, que ce soit sur le plan financier ou au niveau des capacités d’hébergement (il y a de nombreux logements vacants dans certaines parties du territoire). Le problème est en fait surtout politique : comment l’Etat français, dans un contexte de crise économique, qui marginalise une large part de la population, peut-il justifier des aides financières et matérielles pour des non-résidents auprès d’une population qui elle n’en bénéficierait pas ? Il n’y a pas besoin d’être un expert pour comprendre que cela relèverait du suicide politique, étant donné l’incapacité actuelle du gouvernement à faire baisser le chômage, à enrayer la montée de la précarité et la progression du nombre de personnes sans domiciles fixes… Toute action favorable aux demandeurs d’asile serait considérée comme une trahison par beaucoup de nos concitoyens.

Le problème des demandeurs d’asile apparaît donc comme un problème typique de nos démocraties du XXI° siècle, où la position humaniste universaliste a tendance à s’effacer par rapport aux réalités du terrain, qui demandent un certain pragmatisme, ce que l’ancien Premier Ministre, Michel Rocard, avait voulu exprimer par sa fameuse phrase : "la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde". Certains le regretteront, d’autres s’en réjouiront.

Si les statistiques sur la pression migratoire réelle aux portes des frontières demeurent confidentielles, qu'avez-vous pu constater sur le terrain ? 

  • Calais

Jeadette Vaillant : C'est simple : ils étaient 500 hier, alors qu'ils sont aujourd'hui 2 500. La pression migratoire est donc très importante. Il y a des problèmes d'infrastructures, et même lorsqu'il y en a ils n'y vont pas forcément. Parfois ils ne les connaissent pas, mais aussi parce qu'ils sont très dispersés et préfèrent parfois vivre dans la nature dans des camps improvisés. Sinon, il y a un léger mieux grâce à l'ouverture du centre de jour Jules Ferry, et qui permet de leur donner de la tranquillité et du confort, et surtout de prendre des repas. Mais l'ampleur  du nombre de migrants est telle qu'ils ne peuvent pas tous y aller. Beaucoup ne sont pas intéressés également parce que les candidats à l'immigration ne veulent pas s'éloigner du port et des bateaux qu'ils espèrent toujours pouvoir prendre.  Certaines personnes souscrivent bien entendu aux propos de l'extrême droite mais ils demeurent une minorité à mon sens, bien qu'ils soient très visibles.

Les clandestins proviennent de tous les pays où il y a des conflits actuellement, et particulièrement de Syrie, du Soudan… Le vrai problème n'est pas tant du côté des pouvoirs publics qui ont récemment ouvert le centre de jour –bien qu'il soit insuffisant au regard des besoins-, mais davantage de l'externalisation des frontières britanniques en France. Ils ne veulent pas que les migrants mettent un pied chez eux, et c'est donc nous qui devons gérer la situation qui leur incombe pourtant. 

  • Lampedusa

Marie BassiLampedusa demeure un symbole de l'entrée dans l'espace Schengen, une île qui a subi une très grosse pression migratoire à partir des années des années 2002-2003. Pendant l'année d'existence de l'opération Mare Nostrum  créé en octobre 2013 suite au terrible naufrage qui a causé la mort de centaines de migrants, les flux sont moins arrivés sur les côtes de Lampedusa que sur les côtes siciliennes dans leur ensemble (car les bateaux de la Marine italienne allaient secourir les migrants et les amenaient sur les villes côtières siciliennes). Cela a eu comme effet de décongestionner l'île. Avant l'opération, Lampedusa pouvait compter parfois  davantage d'étrangers que d'Italiens - en mars 2011 par exemple, il y avait 5 500 tunisiens pour 5 000 lampedusains.

Les variations météorologiques ont longtemps déterminé l'afflux de migrants par voie de mer. Quand la mer était mauvaise, les arrivées étaient moins nombreuses. Alors qu'autrefois, les périodes hivernales étaient synonymes de calme relatif, l'afflux est aujourd'hui quasi continu, même pendant l'hiver. En 2013, 2014, les personnes qui arrivent par la mer fuient des guerresce sont des demandeurs d'asile. Il y a beaucoup de syriens, d'érythréens et de somaliens. Pendant les révolutions arabes, 65 000 migrants étaient arrivés par voie de mer en Sicile. En 2014, près de 170 000 migrants sont arrivés par la mer sur les côtes italiennes.

On voit aujourd'hui parfois dans des villages siciliens de 1 000 à 1  500 habitants plusieurs centaines de mineurs étrangers non accompagnés arriver en même temps. Les ressources économiques du pays, et de la région Sicile, ne permettent pas de les accueillir, de les soigner. Ils sont alors recueillis dans des conditions parfois déplorables, pris en charges par le secteur associatif, souvent chrétien. C'est très compliqué sur place.

Le problème est qu'aujourd'hui la législation européenne contraint structurellement les migrants à être bloqués dans les pays limitrophes et les régions comme la Sicile. 170 000 est un chiffre est certes important, mais il le serait beaucoup moins si les demandes étaient réparties dans l'ensemble des pays européens. Le système d'asile qui répond d'une seule et même convention qui est la convention de Genève, mérite une harmonisation, des cadres et des conditions pour obtenir le statut de réfugié identiques entre les différents pays européens. La majorité des migrants souhaitent aller en Allemagne et en Suède car c'est là qu'il y a le plus de chances de voir sa demande acceptée, mais en vertu du règlement de Dublin, le demandeur d'asile ne peut faire sa demande que dans le premier pays européen où il pose le pied. Or ils arrivent en Grèce, en Italie, dans les pays de l'est ou en Espagne

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