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Des étudiants d'AgroParisTech dévoilent « l'envers des projets » qu'ils auraient « pu mener en tant qu'ingénieurs » lors de la cérémonie de remise des diplômes.
Des étudiants d'AgroParisTech dévoilent « l'envers des projets » qu'ils auraient  « pu mener en tant qu'ingénieurs » lors de la cérémonie de remise des diplômes.
©Capture d'écran Des agros qui bifurquent / YouTube

Contestation du capitalisme

Génération diplôme et rébellion : cette autre bombe politique qui nous pend au nez

Lors des remises de diplômes de grandes écoles comme AgroParisTech, Centrales Nantes, Polytechnique ou Sciences Po, les étudiants ont exprimé leur malaise face à l'urgence climatique et sociale.

Eddy  Fougier

Eddy Fougier

Eddy Fougier est politologue, consultant et conférencier. Il est le fondateur de L'Observatoire du Positif.  Il est chargé d’enseignement à Sciences Po Aix-en-Provence, à Audencia Business School (Nantes) et à l’Institut supérieur de formation au journalisme (ISFJ, Paris).

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Atlantico : Lors des remises de diplômes de grandes écoles comme AgroParisTech ou Polytechnique, les étudiants ont exprimé fortement leur malaise face à l'urgence climatique et sociale. Une tendance qui semble prendre de l’ampleur. A quel point est-elle révélatrice de la jeunesse d’aujourd’hui ? Qu’est-ce que cela nous apprend sur elle ? 

Eddy Fougier : Il ne s’agit pas que de simples coups d’éclat d’étudiants qui reçoivent le diplôme, il s’agit d’un phénomène de fond. Si l’on regarde du côté d’AgroParisTech, la situation a créé beaucoup de débats, de controverses entre les anciens diplômés de l’école et elle est allée plus loin que la cérémonie. Le discours a été applaudi par les camarades et est allé au-delà des étudiants installés dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou à Bure, il a touché la majorité silencieuse. 

C’est sans aucun doute révélateur d’une tendance. Il y a des interrogations à minima sur le sujet et une préoccupation centrale autour des questions environnementales et climatiques.   

Dans quelle mesure observe-t-on une contestation radicale du système et du capitalisme ?  À quel point les revendications de ces élèves auront-elles un impact important ?

Si on prend des institutions universitaires classiques comme Sciences Po, on sait que les étudiants sont plus politisés que la moyenne. Quelque fois, ils le sont à droite, mais la plupart du temps, ils le sont à gauche. Cette situation dans cet établissement n’est pas nouvelle. La nouveauté est que ce phénomène atteint le monde des écoles de commerce et celui des écoles d’ingénieurs. Les écoles de Commerce sont censées être l’incarnation des futurs manageurs avec le rôle de rouages dans le système économique. D’un autre côté, les ingénieurs sont généralement épris de valeurs assez classiques de foi dans la technologie et dans la science. La situation est donc surprenante.  

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Il s’agit alors d’une prise de conscience du côté de ces étudiants. Mais selon une enquête d’Universum, les entreprises qui attirent le plus les diplômés d’école d’ingénieurs restent Thalès, Airbus ou Safran. Il peut y avoir un décalage entre certains étudiants qui expriment une forte conscience écologique et une majorité qui rêve de travailler pour le secteur aéronautique fortement émetteur de gaz à effet de serre. Il y a donc encore une contradiction. 

A quel point derrière ces exemples y-a-t-il une bombe politique prête à exploser ?

On peut parler du concept d’alter-élites mis en avant par Monique Dagnaud dans les années 1980  et repris avec Jean-Laurent Cassely dans Génération surdiplômée: Les 20 % qui transforment la France. Dans cette nouvelle génération, une partie des 20% remet en cause les valeurs dominantes consuméristes, individualistes de notre société. On voit aujourd’hui, y compris au sein des étudiants de Grandes Écoles, la future élite épouser cette vision des alter-élites qui à la base était incarné par la bourgeoisie culturelle traditionnelle. Cela risque d’avoir un impact sur les débats de demain et les préférences collectives. Que cela soit les étudiants de Sciences Po, d’HEC ou de Polytechnique, ils auront des postes importants dans la haute fonction publique et le management de grande entreprise. Cela aura donc un impact évident. 

À Polytechnique, on a remis en cause le cœur du réacteur : le fait que les solutions technologiques ne nous aideront pas à lutter efficacement contre le changement climatique. Ces actions auront donc un impact politique et social. Il ne faut pas voir ces événements comme l’action isolée d’un zadiste d’AgroParisTech, il s’agit d’une tendance de fond. Cela va peut-être se heurter à la réalité lorsqu’ils vont rentrer sur le marché du travail ou lorsqu’ils vont faire de la politique, mais à un moment cela va avoir un impact global sur notre société.  

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En remettant en cause leur avenir et les fondamentaux de notre société actuelle, cela fragilise-t-il les politiques et les entreprises pour lesquelles ces écoles sont un vivier de talents ?

Ce sont des catégories qui par leur choix de consommation, le choix des entreprises dans lesquelles ils vont travailler, leur choix électoraux vont donner le La. Cette future élite qui sera plus « alter » va donner une tonalité différente à ce que l’on connaît aujourd’hui. On a tort aujourd’hui de se focaliser sur les éléments radicaux des discours prononcés car la question est plus complexe. On voit cela sur un sujet comme la décroissance.  

Dans les écoles de commerce où j’ai enseigné, il y a cinq ou dix ans, ce thème était tabou. Aujourd’hui, lorsque les étudiants rendent un dossier sur la décroissance, il est devenu audible. Les mentalités évoluent et elles se basent sur l’éco-anxiété.  Elle amène à se poser des questions sur son mode de vie, de consommation et sur un modèle économique jugé incompatible avec l’avenir. Et c’est quelque chose qui est partagé par la majorité des Français, y compris par les sympathisants de droite. La société évolue et ces diplômés sont une sorte d’avant-garde et un symptôme.  

Le sujet est potentiellement explosif en matière politique. Le problème avec l’éco-anxiété, étant que nous sommes dans l’émotion, dans la peur. Elle monte chez les jeunes et il y a un risque d’instrumentalisation à des fins politiques comme nous avons pu le voir avec la Primaire d’EELV. Il faut se montrer vigilant à ce propos car les mouvements radicaux exploitent les peurs réelles ou fantasmées. 

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À terme, cela pourrait-il poser le problème de l'utilité de l'enseignement de ces écoles si les élèves poursuivent d'autres voies que celles qu'ils apprennent et rejettent le modèle qui les éduque ?

Il y a une remise en cause d’un système économique, mais aussi d’un système éducatif. On peut citer l’appel des étudiants de l’école Normale Supérieure qui ont milité pour que les questions environnementales et climatiques soient mieux prises en compte dans la recherche. La thématique monte et on est en train de vivre une sorte de « mai 68 écolo ». À Nanterre, en 1968, il y avait la volonté de remettre en cause la hiérarchie entre les profs et les étudiants, les parents et les enfants. On vit aujourd’hui un équivalent en matière d’écologie où une lame de fond va faire évoluer les choses. 

Les jeunes qui font part de leur volonté de rébellion face au système ont-ils véritablement un autre projet à proposer ?

C’est toujours complexe d’avoir une alternative claire et « réaliste ». On voit aujourd’hui qu’une pensée unique se met en place où la seule voie pour lutter contre le réchauffement climatique est la décroissance. Pourtant, il y a plusieurs voies qui sont envisageables pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et entre s’installer à Notre-Dame-Des-Landes et avoir une carrière chez Total, il y a différentes modalités pour sa carrière. Entre une décroissance et un business as usual, d'autres voies sont sans aucun doute envisageables. 

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