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France / Allemagne : le match industrie, santé, efficacité face au Covid-19
©Reuters

Économie/santé

France / Allemagne : le match industrie, santé, efficacité face au Covid-19

L'Allemagne, possédant pourtant une population plus âgée et donc censée être plus à risques vis à vis du coronavirus, déplore cinq fois moins de décès que la France. Comment expliquer cette situation ?

François Bricaire

François Bricaire

François Bricaire est un médecin. Il est chef du service Maladies infectieuses et tropicales de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière de Paris. Il est professeur à l'Université Paris VI-Pierre et Marie Curie.

 

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Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent est ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, et spécialiste des questions d'énergie.

Ingénieur à l'Institut polytechnique de Grenoble, puis directeur de cabinet du ministre de l'Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient successivement PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), puis de la SNCF avant de se reconvertir en consultant international spécialisé dans les questions d'énergie (1997-2003).

Dernière publication : Il ne faut pas se tromper, aux Editions Elytel.

Son nom est apparu dans l'affaire Elf en 2003. Il est l'auteur de La bataille de l'industrie aux éditions Jacques-Marie Laffont.

En 2017, il a publié Carnets de route d'un africain.

 

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Atlantico : La situation actuelle d’un pays confiné où les conséquences physiologiques, psychologiques, sociales et économiques sont de plus en plus préoccupantes, il apparait que la comparaison avec notre voisin s’impose à nous, population, territoire, dépenses de santé comparables, avec chez les Allemands une population plus âgée et donc présumée plus à risques et un nombre de morts en proportion bien moindres, au bout d’un mois près de 14 000 chez nous et 2500 chez nos voisins. Qu’en pensez-vous ? 


Loïk Lefloch-Prigent : Si vous le permettez je vais répondre le premier en essayant de prendre le recul de l’industriel d’origine scientifique que je suis , ancien dirigeant de sociétés chimiques et pharmaceutiques. Les chiffres sont effectivement troublants, même s’il ne faut pas forcément confondre morts du virus et morts avec le virus et surtout si les chiffres des contaminés qui apparaissent aussi comparables, 93000 chez nous et 117000 chez eux sont beaucoup moins sensés puisque nous testons beaucoup moins que nos voisins. Nous ne savons pas vraiment si nous avons une infection comparable, mais nous avons cinq à six fois plus de morts. Je suis intervenu très tôt dans le débat pour regretter que l’industrie ait été oubliée par les responsables de l’action, maintenant on peut y rajouter l’organisation et la logistique, mais la parole doit d’abord être aux médecins, à ceux qui soignent, à ceux qui ont préconisé le confinement. 


François Bricaire : Depuis que la différence de chiffres de mortalité entre la France et l’Allemagne a été mentionnée , je tente de trouver une explication satisfaisante sans avoir réellement de bonne réponse. Une première chose est de connaître les modalités de reccueil des données, autrement dit ce qui en terme de mortalité est attribué réellement au Covid 19 .

Il y a peut être des différences ? Sinon en chiffre absolu la différence entre les 2 pays s’explique mal pour une infection dont la thérapeutique vraiment efficace n’existe à ce jour pas franchement.  En terme de santé sont mis en avant un certain nombre d’éléments qui les uns avec les autres peuvent peut être s’additionner. La politique de dépistage à un stade précoce de la maladie avec une capacité de détection élevée grâce à un nombre très important de tests. L’Allemagne a un nombre plus élevé de lits de réanimation ce qui aboutit à une prise en charge plus aisée et plus efficace rapidement. Même si les chiffres de mortalité de 0,5% sont à prendre avec prudence ceci peut jouer. 

Par ailleurs on ajoute à cela une organisation fédérale (décentralisée) du système de santé, un isolement effectif des personnes infectées , l’engagement des militaires qui ont recruté des médecins et mobilisé des réservistes avec des ressources en capacité d’achat et possibilité de transport. Un taux élevé d’infirmiers pour 1000 habitants, une mobilisation des laboratoires privés. Et pourtant le port du masque n’a pas été spécialement valorisé en Allemagne !

Pour moi la réponse definitive n’est pas acquise.

Revenons à l’industrie, pénurie de masques, de gels, de blouses, de charlottes, de tests, de respirateurs et finalement de médicaments, cela n’a pas été le cas chez nos voisins ? 


Loïk Lefloch-Prigent : Non effectivement il y a toujours eu une industrie de santé chez nos amis allemands, en particulier de matériel médical que nous n’avons jamais réussi à structurer en France. En ce qui concerne les respirateurs artificiels Drager et Lowenstein sont les leaders européens, et nous n’avons qu’une production confidentielle, mais il en est de même pour la majorité du matériel biomédical, alors que nous avons un corps médical très inventif, en particulier dans la médecine nucléaire. Pour les fournitures classiques, c’est encore pire, nous avons fini par considérer que l’Asie et en particulier la Chine était le centre du monde, les Allemands ont eu une toute autre attitude. En ce qui concerne les tests notre politique d’homologation très tatillonne n’a pas aidé, et pour les médicaments l’attitude très anti-chimique de l’administration a accéléré les délocalisations vers l’Asie, surtout depuis l’application du programme Européen REACH dont nous avons adopté une interprétation très rigoureuse, nos voisins ont été plus souples.

Ces quinze dernières années toutes les unités nouvelles de principes actifs ont émigré en Asie. Nous nous sommes retrouvés devant la pandémie démunis dès le départ et nous n’avons pas fait appel à une reconversion industrielle d’urgence et pour certains produits ce n’était pas difficile. Trahis par notre souci de respect des normes et des homologations nous n’avons pas saisi l’urgence, mais il est apparu aussi que la politique était hésitante, l’organisation fragmentée et la logistique défaillante, les responsables n’étaient pas aguerris à la rapidité souhaitable des commandes et des expéditions puis à leur distribution. Tous ces métiers existent chez les industriels et autour d’eux, ils n’entraient pas dans le cursus des administrations et les résultats sont là, le pays a couru après les masques depuis un mois et demi , les professions industrielles qui en portent en ont été privées, et les volontaires de l’industrie qui souhaitaient continuer à travailler ont du arrêter se mettre en chômage partiel alors que les résultats de leur travail étaient  indispensables à la vie du pays. L’industrie, l’organisation et le logistique étaient parties prenantes en Allemagne et les résultats en termes de prévention et de tests sont là, il y a des masques pour ceux qui en souhaitent et 10 à 20 fois plus de tests effectués avec des perspectives dans quinze jours à 500 000 tests par jour ! 

Avec des dépenses de santé comparables nous partions aussi de loin en termes de lits et matériel de réanimation, quatre fois moins et donc pour le personnel médical une sécurité psychologique, une sérénité, que nous n’avons pas connue, en particulier en Alsace et en Ile de France ! 

Les explications de nos différences avec l’Allemagne en termes de discipline ne tiennent pas plus que celles qui ont fait état d’un virus qui n’a pas traversé la frontière vers l’Est, en Alsace nous avons souffert et nous souffrons toujours, en Sarre tout se passe bien , et dans le foyer originel de l’épidémie en Allemagne, près des Pays-Bas, dans le canton d’Heinsberg , il y a eu confinement immédiat, une quarantaine de morts, des tests nombreux et des retours d’expériences des scientifiques pour préparer le déconfinement. Il ne sert à rien d’essayer de cacher nos défaillances, il faut les affronter et en tirer les enseignements pour donner de l’espoir à une population désespérée et à une économie en lambeaux. Il ne s’agit pas de trouver des coupables mais de trouver les règles d’un déconfinement avec une hygiène , la détection et la protection des personnes à risques en utilisant toutes les données disponibles, les bonnes volontés avec  une organisation véritable, des prises de risques et une logistique sans failles béantes. Je note, en particulier la coopération étroite de toutes les forces médicales publiques et privées en Allemagne avec la décentralisation des Landers tandis que cette coopération a été très lente à se réaliser chez nous au détriment de l’efficacité. Notre administration a été lourde, centralisée, procedurière, les lignes de commandement obscures et l’adaptabilité , la flexibilité inexistantes. Maintenant nous devons en être aux retours d’expérience, et donc à l’action pour retrouver un fonctionnement social et économique.  

François Bricaire : Plusieurs éléments sont à citer :

Nous avons délibérément décider de faire fabriquer hors de France ce que nous pourrions continuer à fabriquer chez nous : Masques, respirateurs , médicaments etc… Notre dépendence est un vrai problème qu’il faudra impérativement revoir au moins en partie.

Nos systèmes de commandes, de validation de tests, de matériels reposent sur des réglements administratifs contraignants et donc bloquants qu’il faudrait voir aussi évoluer.                                   

Nos décisions politiques de production, d’achats dépendent trop de la pression d’une opinion publique versatile, partisane et perpétuellement critique . Si on fait A, il aurait fallu faire B et si on choisit B on fait valoir que A aurait été préférable. Ceci influence les politiques qui de ce fait prennent de mauvaises décisions à moyen ou long terme. L’action de lobbying est hélas trop souvent forte et négative : anti vaccins, écologistes.. ; La volonté d’être absolument rentable en terme de Santé est une erreur : formation , pool de médecins et infirmières etc, gestion hospitalière, réserves et stocks divers…

Donc il faut vraiment prévoir à long terme ,sachant qu ‘il y aura d’autres épidémies dans le futur, se doter des moyens nécessaires à avoir ce qui nous est indispensable , faciliter l’implantation ou le retour des industries indispensables même avec leurs inconvénients. Ainsi par exemple même si les industriels de la Pharmacie sont loin d’être des philanthropes et se révèlent souvent très critiquables ,inutile de continuer à entretenir dans l’opinion publique le mépris pour ne pas dire la haine de l’industrie pharmaceutique,  de considérer que travailler avec elle , ce qui est pourtant indispensable, c’est travailler avec le diable. Et que dire de l’hypertrophie de l’utilisation négative des liens d’intérêt. Comment attirer les industriels si entre autre difficultés il sont ne sont pas les bienvenus ?                     

Il faut faciliter  et simplifier les modalités administratives pour commander, valider ce qui est rapidement indispensable à la Santé.   Il faut expliquer toutes les décisions et mesures qui sont prises en temps de calme comme en temps de crise.

Alors comment sortir de la crise actuelle et dans quels délais ? 

Loïk Lefloch-Prigent : Il y a deux sorties de crise, celle des entreprises industrielles et celles de l’ensemble de la population . Pour l’industrie entreprise par entreprise il faut négocier la reprise avec des protocoles compris et acceptés avec des équipements, gels, masques, et possibilités de tests. On a compris que pour les masques chaque patron se débrouille à la fortune du pot en espérant que ses commandes ne soient pas « réquisitionnées » puis dormantes dans une annexe de l’administration. Le problème des tests est plus criant puisque les validations des tests proposés par une dizaine d’industriels sont en cours à l’Institut Pasteur sous le contrôle d’un CNR bien mystérieux dont on attend avec impatience le verdict. Les tests sérologiques détectant la présence des anticorps existent déjà en Allemagne , il y a des « coronadrives » sur les principaux axes routiers , on en est encore loin de ce coté ci du Rhin. L’industrie redémarre avec des volontaires avec 20 à 50 % de l’activité, mais comme on le dit tout le temps il faut des fournisseurs, des clients, une logistique et des bons de commandes et donc une société qui reprend confiance dans son avenir. 

C’est  le déconfinement de l’ensemble de la population que nous attendons tous et c’est au politique d’agir et de convaincre, nous espérons que les technocrates qui parlent à tort et à travers aux salariés en général vont se taire et laisser les patrons communiquer avec  leur personnel pour les motiver pour le bien de l’industrie nationale et donc pour le pays.

François Bricaire : Beaucoup d’éléments vont conditionner cette sortie de crise. La connaissance du virus  qui se précise chaque jour avec des surprises plus ou moins agréables ; les données épidémiologiques nationales et internationales, (connaissance de la population déjà protégée par exemple…) ; des facteurs que nous ne maitrisons pas (climat) ou que nous ne connaissons pas, décisions prises par nos autorités… mais aussi une meilleur compréhension de la façon de traiter, la mise à disposition de médications antivirales et/ou antiinflammatoires efficaces, voir à terme un vaccin…                                                       Au point oú nous sommes arrivés du phénomène épidémique, le confinement est sans doute justifié sur de bons arguments comme la crainte de saturer nos secteurs de soins intensifs , de réduire l’importance du nombre de cas et  de décès aboutit automatiquement à devoir allonger la période d’épidémie et  retarder sa fin .C’est l’inconvénient principal du confinement qui gêne la mise en place de l’immunité de groupe qui aide à la régression de l’épidémie. Mais ce confinement impose aussi de mesurer ses inconvénients et en terme économique et aussi en terme de santé. Les deux se rejoignent d’ailleurs  avec des conséquences graves qui augmentent avec le temps et qui pourraient devenir supérieures à celles de l’infection virale elle même  Le déconfinement va  donc devoir se faire sans doute rapidement assorti de précautions pour réduire les risques de reprise, de nouvelles difficultés de prise en charge hospitalière. La stratégie imposera encore des moyens en tests, en organisation sociétale , en prise en charge psychologique et matérielle. Les décisions en ce domaine sont difficiles à prendre ;elles doivent être évolutives et adaptées aux nécessités  fonction de la géographie et des populations.

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