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La politique contre la crise remise en cause
La politique contre la crise remise en cause
©Reuters

L'enlèvement d'Europe

Et le peuple grec reprit la main face à l’Europe… petit mémo de ce qui s’est réellement passé à chaque fois qu’on a cru voir des sursauts populaires contre l’Union

"Le peuple reprend ses droits face à la bureaucratie européenne", dit-on après la victoire de Syriza. Mais ce n'est pas la première fois, et c'est bien souvent un échec. Rappel historique.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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L’élection du Parlement européen au suffrage universel (1979).

Le choix de faire élire directement le Parlement européen par le suffrage universel visait – déjà – à renforcer les liens entre la population européenne et le projet européen. Cette élection fut d’ailleurs accueillie avec un certain enthousiasme par les électeurs de l’époque. Des partis européens (Parti populaire européen, ELDR, etc.) se créent d’ailleurs pour préparer l’élection. L’enthousiasme de cette première élection retombe pourtant rapidement, parce que les nouveaux élus européens et leurs électeurs se rendent rapidement compte que le Parlement européen ne dispose à l’époque d’aucun pouvoir réel face aux Etats membres, à la Commission européenne ou à la Cour de justice des Communautés européennes. Les partis européens qui devaient structurer dans l’esprit de leurs initiateurs la vie politique européenne se révèlent n’être que de simples bureaux de liaison entre partis membres d’une même famille politique (conservateurs, chrétiens démocrates, socialistes et sociaux-démocrates, etc.), et personne n’en entendra plus parler désormais qu’épisodiquement. Quelques années après cette première élection émerge le thème du « déficit démocratique » de l’Europe, qui marquera les esprits jusqu’à nos jours.

Le « marché unique » (1993).

Le Traité de Rome, signé en 1957, prévoyait une complète ouverture des marchés européens dès les années 1960. En réalité, dans les années 1980, si les droits de douane n’existent plus entre pays européens, de nombreuses barrières non-tarifaires subsistent entre pays. Les grandes entreprises européennes militent dès le début des années 1980 pour un vrai marché unifié pour lutter contre ce qu’on appelle alors l’ « euroscélorose » en leur permettant de s’appuyer sur un large marché concurrentiel sur le modèle de celui des Etats-Unis. L’adoption du traité de l’Acte Unique (1986) ouvre la voie au projet de suppression massive des barrières non-tarifaires au 1er janvier 1993, et aussi à la suppression physique des postes de douane entre pays européens. Si le succès est total dans certains domaines, par exemple en matière de libre circulation des capitaux financiers au sein de l’Europe, force est de constater que, pour le consommateur ordinaire de biens et de services, les marchés restent encore nationaux dans les années 2010. Un exemple significatif n’est autre que la téléphonie mobile, où les opérateurs se sont tous développés avant tout sur une base nationale. Ce n’est que récemment que, sous la pression de l’Union européenne, les tarifs tendent à s’unifier entre communications nationales et européennes. Il n’existe cependant pour l’instant aucune concurrence réelle entre opérateurs des différents pays pour servir un improbable client européen. Même remarque pour la banque de détail : combien de Français ordinaires disposent-ils d’un compte en Pologne pour faire des économies sur leurs frais bancaires ?

La « monnaie unique » (1999-2002).

Négociée lors du Traité de Maastricht (1992), la création d’une monnaie unique a été présentée comme la martingale qui devait faire de l’Union européenne une grande puissance économique unifiée disposant d’une monnaie internationale qui concurrencerait le dollar américain. L’introduction de l’Euro dans les transactions des particuliers et des entreprises a provoqué dans certains pays une désorientation des consommateurs, en particulier en Italie et en Allemagne, où une forte hausse des prix a été ressentie (le « Teuro » en Allemagne). Probablement, un pays comme l’Italie a perdu très vite tout dynamisme économique dans ce contexte de fixité des changes. Surtout, à l’occasion de la crise économique des « subprimes » (2007-08), les Européens se sont rendu compte que l’existence même d’une monnaie unique avait provoqué des flux de capitaux totalement irrationnels au sein même de l’Europe : dette publique grecque pour financer armements, Jeux Olympiques de 2004 et clientélisme de masse ; dette privée des banques irlandaises et espagnoles ayant follement investis dans l’immobilier, etc. Les décisions prises depuis 2010 par les autorités européennes (Banque centrale européenne, Commission européenne) et les « pays créditeurs » (Allemagne, Pays-Bas, etc.) pour sauver l’existence de la monnaie unique n’ont fait qu’aggraver la récession dans de nombreux pays – dont bien sûr la Grèce -. De fait, le bilan économique de l’Euro est pour le moins mitigé. De nombreux économistes, en particulier américains, l’avaient dit dès avant sa mise en place: l’Euro est un choix politique, mais pas un bon choix économique. L’addition s’avère plus salée que prévue, et surtout la « crise des dettes souveraines » a fortement éloigné les opinions publiques des Etats européens les unes des autres.

Le « traité social » d’Amsterdam (1997).

Dans un contexte de chômage élevé malgré la mise en place du « marché unique » au 1er janvier 1993, l’Union européenne entend se donner un vernis social, après avoir beaucoup insisté sur l’ouverture des marchés depuis l’Acte unique (1986). Depuis cette époque, en principe, l’Union européenne a pour objectif un niveau élevé d’emploi. Cette idée sera encore formalisée lors de la mise en place de la « Stratégie de Lisbonne » (2000). Chaque pays est censé avoir une « Stratégie européenne pour l’emploi » (SEE). Malheureusement, lors de la crise de 2008-2014, l’Union européenne fera complètement passer cette stratégie sociale à l’arrière-plan et acceptera sans ciller l’explosion du chômage dans certains pays (Grèce, Espagne, Irlande, etc.) pour ajuster leurs économies afin de sauver la monnaie unique.

Le Traité constitutionnel européen (2004) et les référendums de 2005.

Les dirigeants européens ont officialisé par la Déclaration de Laeken en 2001 que l’Union européenne était peu compréhensible par les citoyens et qu’elle souffrait d’un déficit démocratique, ils ont donc souhaité la doter d’une « Constitution ». Ce texte négocié par une « Convention européenne » présidée par Valéry Giscard d’Estaing devint un traité en 2004. Soumis à l’approbation du peuple français par le Président Jacques Chirac, il fut rejeté massivement suite à une campagne qui restera dans les manuels d’histoire entre le « oui » et le « non ». Les Néerlandais consultés quelques jours plus tard dirent eux aussi non. Malheureusement, l’ensemble des dispositions du traité de 2004 fut repris dans le Traité de Lisbonne, comme l’a reconnu lui-même Valéry Giscard d’Estaing en 2007 par devoir d’honnêteté. Depuis cette date, il n’est plus possible d’ignorer que les élites qui veulent faire l’Europe n’ont pas l’intention de tenir compte des problèmes de légitimité que cela peut poser au regard de la théorie démocratique de la souveraineté populaire. La crise économique de 2008-14 n’a fait que renforcer cette impression pour le moins désagréable de confiscation du pouvoir démocratique par des élites décidés à faire le plus grand bien des populations contre leur gré. Du coup, une bonne part des Européens sont devenus « eurosceptiques ».

En guise de conclusion, on pourrait dire que depuis les années 1980, l’Europe ne cesse de se présenter comme la solution aux maux dont souffrent les Européens, mais les solutions qu’elle a adoptées se sont révélées partielles, décevantes, ou contre-productives.

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