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Olivier Duhamel La familia grande Camille Kouchner
Olivier Duhamel La familia grande Camille Kouchner
©STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Petits crimes entre amis

Entre-soi des élites dirigeantes françaises : l’autre climat incestueux révélé par l’affaire Duhamel

Olivier Duhamel est visé par des accusations d'inceste après la publication de "La Familia Grande" par Camille Kouchner. Plusieurs personnalités comme Aurélie Filippetti ou Bernard Kouchner auraient été au courant sans en avoir parlé. A quel point l'entre-soi est-il généralisé dans les classes dirigeantes françaises et quelles en sont les conséquences ?

William Genieys

William Genieys

William Genieys est politologue et sociologue. Il est directeur de recherche CNRS à Science-Po.

Il est l'auteur de Sociologie politique des élites (Armand Colin, 2011), de L'élite politique de l'Etat (Les Presses de Science Po, 2008) et de The new custodians of the State : programmatic elites in french society (Transaction publishers, 2010). William Genieys est l’auteur de Gouverner à l’abri des regards. Les ressorts caché de la réussite de l’Obamacare (Presses de Sciences Po [septembre 2020])

Il a reçu le prix d’Excellence Scientifique de la Fondation Mattéi Dogan et  Association Française de Science Politique 2013.

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Atlantico.fr : Les accusations d’inceste qui touchent Olivier Duhamel font beaucoup de bruit, et ce d’autant plus que plusieurs personnalités comme Aurélie Filippetti, Bernard Kouchner ou Janine Mossuz-Lavau auraient été au courant sans en avoir parlé. Est-ce le signe d’un entre soi si fort qu’il conduit à l’omerta ?

William Genieys : L’Affaire « Duhamel » découlant de la publication de La Familia Grande par se belle-fille Camille Kouchner fait effectivement beaucoup de bruit tant par les faits évoqués, une suspicion d’inceste, que par le long silence qui les ont accompagné. Certains semblent déjà se délecter par avance de détenir enfin le pendant de l’Affaire d’Outreau de la France « d’en haut ». D’autres pourront encore ressortir les « histoires » touchant Woody Allen, Roman Polanski pour associer élites et pratiques ignobles. Bien entendu, je ne peux ni m’associer à cela, et encore moins émettre un jugement ; il y a la justice pour cela. Et espérons qu’elle sera pour le coup plus performante que dans le contexte de l’affaire d’Outreau malgré la prescription présumée des faits incriminés. On peut compter sur l’expérience du ministre de la justice en exercice ! En revanche, la question du « long silence » d’ailleurs pointée par l’auteure de l’ouvrage et associée par ricochet à la logique de l’entre-soi, caractéristique présumé de « l’élite », mérite quelques commentaires. En effet, tels que les faits sont présentés dans la presse, notamment en avançant un nom puis un autre de personnalités de la vie politique ou culturelle, on peut avoir l’impression que tout le monde le savait, mais que personne n’a osé pendant des années, trahir le lourd secret. Le populisme ambiant et la logique « twitocratique » du moment, où tout le monde se faite commentateur de tout et en continu, rend délicat l’analyse du processus dont il est question.

Plus largement, à quel point l'entre-soi est-il généralisé dans les classes dirigeantes françaises et quelles sont les conséquences concrètes de ce phénomène ?

Avant de revenir sur la question des effets de « l’entre soi » et la spécificité de la classe dirigeante française, je voudrais revenir sur la question du secret chez les élites. Peut-on sur la base de l’affaire Duhamel établir un lien entre le binôme culture du secret et culture élitaire ? Cela me semble un raccourci un peu rapide. En ce qui concerne l’exercice du pouvoir, garder certains « secrets » paraît évident. L’État a même créé pour cela un outil dédié avec la rédaction de « notes blanches » au sein des services de renseignements. Mais l’affaire dont il est question relève d’un autre ordre, la vie privée et la sphère familiale. Le livre qui la relate tend à associer la dissimulation des faits délictueux, non seulement au sein d’une famille nucléaire recomposée, mais également à un réseau d’amis élargi. S’il semble avérer que la dissimulation au sein de ladite famille n’était plus absolue depuis une dizaine d’années, pour beaucoup cela ne devait relever que du registre de la rumeur. Sur ce volet, chez les élites comme ailleurs, on trouve d’un côté les « propagateurs » et de l’autre les « dénégateurs ».

Comment expliquer que les élites préfèrent tolérer certaines exactions plutôt que les dévoiler au grand jour ?  Est-ce par pur intérêt de classe ou y a-t-il d’autres raisons ?

Là, encore le jeu de la rumeur peut être associé au comportement habile des élites, quelles soient bien ou mal intentionnées d’ailleurs. Toutefois, la rumeur se trouve confrontée au fondement de la preuve pour ce type de faits. Leur gravité est renforcée par la difficulté de les établir. C’est pourquoi, il est délicat de dénoncer tout de go, et de mettre sur un même pied l’ensemble des individus qui ont prêté l’oreille à cette rumeur sans aller rapporter cela à la brigade des mœurs. Je trouve que cela consiste à prendre un raccourci, dont les effets peuvent être délétères en dénonçant la collectivisation du silence. En revanche, on pourrait également se demander pourquoi les médias d’investigation ayant pignon sur rue (et donc forcément au courant de ladite rumeur) n’ont pas relayé ce type d’information alors que pour reprendre l’expression consacrée « le soi-disant tout Paris le savait ». C’est parce qu’en raison de la gravité des faits invoqué, et même si les sources semblent multiples il faut avant tout des preuves. Et que celles-ci ne peuvent venir que de la famille, comme ce fut le cas dans l’affaire Vanessa Springora et Gabriel Matzneff. On sait depuis le grand film de Maïwenn Polisse, que dans les milieux populaires, les affaires impliquant mœurs et mineurs, notamment celle relevant des incestes, sont gérés tout autrement.

A-t on particulièrement en France un problème de concentration des élites  qui fréquentent les mêmes groupes, les mêmes clubs. Ces interconnexions sont-elles saines ou « incestueuses » ?

Il n’y a pas plus aujourd’hui qu’avant un problème de concentration particulier des élites en France, et pas moins qu’à l’étranger. Il y a en revanche un contexte sociétal intransigeant et une diffusion de l’information qui donnent à voir différemment la réalité élitaire. La démission d’Olivier Duhamel de la présidence du club Le Siècle tend à donner du coprs à la dénonciation de l’entre soi des élites françaises. Mais partir de ce fait pour établir des interconnexions malsaines entre la plupart des groupes d’élites qui sont heureusement différenciés dans la poursuite de leurs intérêts politiques et économiques, serait une escroquerie intellectuelle. Si l’on veut approcher un pays ou l’entre soi de l’élite joue pleinement, regarderons plutôt du côté de la Chine ! La pratique du « Guanxi », qui mêle relations interpersonnelles et échange de faveurs entre individus, y cimente l’élite politique du parti communiste et du monde des affaires et nourrit l’expansion économique incroyable du pays. Enfin, évitons de faire dériver l’affaire Duhamel, ô combien dramatique, vers le procès d’une élite élargie, sécrète et dissimulatrice donnant maladroitement un sens à l’idée chère au Président Trump de la « nécessité d’assécher le marécage » (drain the sawmp) !

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