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L'accalmie de ce début 2012 ne signifie pas que les États sont à l'abri des marchés
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L'œil du cyclone

L'accalmie de ce début 2012 ne signifie pas que les États sont à l'abri des marchés

L’Agence France Trésor a annoncé jeudi avoir levé 7,963 milliards d’euros d’obligations assimilables du Trésor, à des échéances allant de 10 à 30 ans. Les craintes liées à la zone euro restent toutefois fortes. Aux gouvernants de profiter désormais de l'embellie de ce début d'année pour prendre les mesures supposées rassurer les ménages, les entreprises, et les marchés.

Driss Lamrani

Driss Lamrani

Driss Lamrani a exercé pendant plus de 10 ans les métiers de banquier d'affaires, d'opérateur de marché sur les produits dérivés et d'analyste financier au sein de divers établissements bancaires. Il a aussi participé à plusieurs ouvrages, en tant que spécialiste des opérations de marché.

Il a récemment publié, aux Editions Mélibée, un ouvrage intitulé "Vers de nouvelles bulles spéculatives... Comment les éviter ?", préfacé par Jacques Attali. Il est actuellement  stratégiste et économiste au sein d'un fonds alternatif à Londres spécialisée dans le Global Macro.

Il s'exprime sur Atlantico à titre personnel, et ses propos n'engagent en aucune façon son employeur.

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L’année 2012 commence sous de bons auspices : les bourses se redressent, les spreads (différence entre les taux d’intérêt de financement des dettes souveraines) se détendent, l’or est en baisse par rapport à ses niveaux historiques…

Les récentes adjudications (émissions d'obligations d’État auprès d'acteurs des marchés financiers) semblent se dérouler convenablement en France, en Allemagne et en Italie. Plusieurs commentateurs estiment que le pire pourra être évité. Le consensus des analystes table sur une récession dans la zone euro de courte durée, une économie américaine résiliente face aux difficultés européennes, une gestion monétaire efficace de la bulle immobilière chinoise (par la Banque centrale de la République populaire de Chine). Ils s’attendent à des réponses concrètes et efficaces de la part des politiques européens. Les États-Unis semblent s’attacher à leur potentiel naturel de croissance lié au cycle de vie (besoin de logement, achats de remplacement etc.) pour imaginer que le pays évitera de sombrer dans la récession.

Ce scénario "optimiste" semble être partagé par un grand nombre d’acteurs malgré un contexte économique difficile. Ce regain d’optimisme s’appuie sur la crainte des opérateurs de marché, d’un rebond abrupt comme celui que les marchés financiers ont connu en 2002 (après la guerre du Golfe) et en 2009. La majorité des investisseurs ont peur de  "rater" le rebond qui pourrait se produire compte tenu d’un scénario moins morose que celui décrit en fin d’année 2011, et d’une liquidité abondante fournie par les banques centrales (dont notamment l’opération de refinancement mise en place par la BCE en fin d’année dernière).

Les risques d'un départ en fanfare de 2012

Cependant, les turbulences ne vont pas tarder à arriver avec un besoin de refinancement important pour la dette italienne, espagnole et française au cours du premier trimestre 2012. Dans quelques semaines, les agences de notations devraient rendre leurs verdicts sur le maintien ou la dégradation des notations des pays souverains membres de la zone euro.

Le marché interbancaire continue à fonctionner au ralenti avec des spreads de refinancement historiquement haut, reflétant les craintes des marchés financiers sur la solvabilité des institutions financières. Les fonds de pension commencent à évaluer les conséquences négatives de l’introduction de normes de solvabilité équivalentes à celles des compagnies d’assurance… Tous ces risques n’ont pas disparu le 31 décembre 2011 à minuit. Ils devraient perturber les marchés financiers, et appelleront à des actions concrètes de la part des dirigeants européens, américains et chinois…

Le calendrier politique, qui sera occupé par les échéances électorales dans plusieurs pays, constitue un risque supplémentaire puisque les dirigeants souhaiteront reporter la mise en œuvre des solutions structurelles qui risquent de présenter des conséquences trop négatives sur leur réélection.

Il est certes judicieux de prendre du recul, et considérer que chaque pays dispose d’un potentiel de croissance propre lié à la nature de sa population et de ses besoins en termes de logement et de consommation de bien et services. Cependant, la nature de cette consommation risque d’être perturbée par les tendances de fonds qui se sont installées depuis quelques années. Nous assistons, par exemple, à la concentration de la consommation pendant les périodes de soldes ou de promotion. Nous connaissons, depuis plusieurs années mais avec une accélération depuis 2008, le développement de l’économie du "low cost". Ces tendances sont déflationnistes. Elles risquent de s’entrechoquer avec les tendances démographiques lourdes nées de l’effet de papy-boom et du vieillissement des populations, et de s’amplifier.

Quatre thèmes devraient monopoliser les débats politiques 

Le rôle de l’État dans l’économie, le niveau d’inégalité acceptable (entre assistance, lorsque l’égalité est parfaite, et l’instabilité politique, lorsque l’inégalité est trop forte), les mouvements sociaux et la consommation d’énergie avec un soubassement des conséquences écologiques devraient constituer des sujets auxquels les candidats devront répondre dans un contexte où la croissance ne pourra plus être uniquement soutenue par la dette (sous toutes ces formes : état, privé, produits dérivés, financement de la protection sociale…).

Les prochaines échéances électorales devront offrir l’occasion aux citoyens de déterminer le contour du rôle de l’État entre une tendance séculaire (sous l’impulsion du Thatchérisme et de l’École de Chicago) de réduction de la présence de l’État aux seuls secteurs de la défense, et un besoin de protectionnisme devenu nécessaire dans un contexte économique difficile consécutivement à la crise de surendettement des économies. Cette question est essentielle pour déterminer le niveau d’austérité que les citoyens accepteront pour réduire le niveau de l’endettement de l’État, et pour préparer une nouvelle économie moins dépendante à la dette.

Les inégalités ont atteint un niveau record dans l’ensemble des économies développées. Elles constituent le fer de lance des mouvements tels que "Occupy Wall Street". Cependant, la réduction des inégalités ne doit pas se faire aux dépens de la liberté d’entreprendre. En effet, une pression régalienne trop forte risquerait de réduire l’inégalité tout en annihilant en même temps l’envie des agents économiques (ménages et entreprises) de prendre des risques pour améliorer leurs conditions de vie.

Les mouvements sociaux, qui ont commencé en 2011, devraient continuer en 2012. Ils pourraient s’intensifier en Chine, et s’étendre aux autres pays émergents où la croissance à principalement privilégié certaines classes sociales aux dépens de la majorité. Les gouvernants devront apporter des réponses concrètes aux aspirations de ceux qui souffrent de la crise en trouvant le juste équilibre entre la liberté (rôle de l’État) et l’égalité (réduction des inégalités).

Enfin, la croissance nécessitera de trouver des réponses efficaces aux problèmes de besoins énergétiques (qui se sont accrus par le développement des pays du BRICS - Brésil, Russie, Inde, Chine). L’urgence de répondre à cette problématique est d’autant plus importante dans un contexte géopolitique qui pourrait raviver les tensions sur le prix du pétrole (notamment dans le cas où la situation en Iran viendrait à se détériorer).

Il existe depuis quelques temps de nouvelles techniques pour réduire la dépendance énergétique des pays développés (notamment par l’utilisation des gaz de schiste). Cependant les conséquences écologiques de ces techniques ne sont pas totalement maitrisées. Les interrogations autour de l’énergie nucléaire, au lendemain de la crise de Fukushima, et la décision de l’arrêt de cette énergie dans plusieurs pays (Allemagne, Chine etc.) constituent aussi une interrogation importante pour les gouvernants, qui doivent apporter des réponses concrètes aux besoins énergétiques tout en assurant un impact maîtrisé sur l’écologie. Le développement des énergies "vertes" n’est pas totalement au point pour offrir dès à présent des solutions de remplacement viables sans constituer un choc pour la croissance économique. Cependant, il est important dès à présent de mener une réflexion à long-terme pour définir une stratégie énergétique qui accompagnerait la croissance tout en respectant les engagements en matière écologique.

L’embellie ne devrait pas être utilisée pour reporter les réformes

Rien n’empêche les marchés d’oublier pour quelques mois les difficultés, ne serait-ce que pour donner un peu de répit aux États vis-à-vis des dettes abyssales. Nous ne pouvons que souhaiter qu’un tel scénario se réalise en 2012.

Cependant, l’éventuel rebond de 2012 risque d’être de courte durée comme ce fut le cas en 2009, si les problèmes structurels ne sont pas résolus. Les gouvernants devraient profiter de toute accalmie pour résoudre ces problèmes structurels, et répondre aux quatre interrogations qui agitent la quasi-totalité des citoyens du monde. Ils devraient se montrer très vigilents, et ne pas reporter les mesures à prendre. N'oublions pas que l'inaction de 2009 a créé le terreau de la crise actuelle.

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