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Une croix est représenté près du logo de la société de transport français Mory, placée en liquidation judiciaire.
Une croix est représenté près du logo de la société de transport français Mory, placée en liquidation judiciaire.
©Reuters

Triste record

Défauts record d’entreprises : pourquoi la typologie de celles qui échouent nous en dit long sur ce que vivent les Français après 7 ans de crise

Selon un récent rapport, 18 134 sociétés ont été contraintes de déposer leur bilan ou de demander une procédure de sauvegarde sur les trois derniers mois, soit 7,6 % de plus sur un an.

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer est économiste, spécialisé en Finances publiques. Il dirige le cabinet Archer, et a fondé le think tank économique Archer 58 Research.
 
Né en 1958, il est diplômé de Sciences-Po, de l'ENA (promotion de 1985), et est titulaire d'un doctorat en Economie de l'Université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
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Atlantico : Quels enseignements peut-on en tirer quant à l'état réel de l'économie française ?

L'épargne est abondante et l'assurance-vie est plébiscitée. Il est regrettable que la France ne soit jamais véritablement parvenue à mobiliser un flux d'épargne vers l'amorçage de projets. Avec moins de 300 mille emplois issus de la création d'entreprises (267 340 en 2014), chacun mesure "depuis sa fenêtre et son vécu" que nous sommes en retrait de notre possible. Cela étant, l'irruption de la révolution numérique va, là encore, être l'occasion de changer la donne. En mieux, j'espère.

Les Français se tournent-ils vers l'entrepreneuriat par choix ou par contrainte ?

Comme pour le travail à temps partiel du salarié, je pense qu'il y a beaucoup de recours subi à la création d'entreprise et seulement 40% de véritables convaincus. Ce qui ne signifie en rien que seuls les convaincus réussiraient !

Que faut-il penser des résultats du rapport sur les sociétés ? Quels types d'entreprises ont-ils été touchés, en quelles en sont les causes ?

Jean-Yves Archer : Dans son baromètre de février 2015, la Coface a confirmé que le nombre de défaillances a reculé en 2014 de 2,9% après deux années consécutives de hausse.

Dans une note du 10 avril, la Banque de France décrit une quasi-stabilisation des défaillances : il faudra donc un peu plus de recul pour peaufiner la situation réelle. Ce qui est effectivement important à noter, c'est que le premier trimestre 2015 semble être très déséquilibré entre la hausse des défaillances contre seulement +0,7% de créations d'entreprises nouvelles.

La reprise est encore incertaine en-dehors du secteur financier et bancaire et des grands groupes et au plan micro-économique, cela traduit la vulnérabilité des PME et des TPE qui ont du mal à trouver du crédit, qui demeurent trop souvent dépendantes de grands donneurs d'ordre qui ne raisonnent pas en termes de filière mais davantage en termes de rapports de force.

En période de lourdes difficultés conjoncturelles, la trésorerie demeure le point sensible de l'entreprise. "Les encours de crédits portés par les entreprises défaillantes représentent en moyenne 0,5% du total des encours de crédit déclarés au SCRBDF (Service central des risques de la Banque de France). Pour les PME, ce poids est plus élevé, soit 1,3%" (source BdF / 2014)

Ce constat statistique est exact mais ne fournit pas une image fidèle de l'onde de choc des défaillances car il est partiel. D'une part, nul ne saurait nier que des entreprises qui sont en passe d'avoir des difficultés ont le plus grand mal à pouvoir bénéficier de lignes de crédit. Typiquement, elles ne sont pas éligibles à des concours significatifs et sont bien souvent victimes du "credit-crunch" (resserrement du crédit). Dès lors, leurs défaillances ne sauraient entraîner de lourds volumes de défauts de crédits.

D'autre part, l'approche du passif des entreprises défaillantes est entachée d'omissions. Ainsi la Coface enregistre principalement le "le coût financier des défaillances " aux " dettes fournisseurs" et les chiffre à hauteur de 4,64 milliards d'euros. Or, dans les TPE (très concernées par les défaillances : plus de 82% des faillites) il serait approximatif d'omettre l'importance des comptes d'associés fréquemment dénommés comptes-courant.

La défaillance d'entreprise est une onde de choc via les dettes financières (établissements de crédit, comptes d'associés) via les dettes fournisseurs et via les dettes fiscales et sociales qui ne sont que rarement mentionnées dans les études sur les défaillances.

L'annexe 2 figurant dans le bulletin n°137 de mai 2005 de la Banque de France ("Impact des défaillances d'entreprises") nous apprend que les dettes fiscales et sociales sont dans la plupart des secteurs supérieures d'une part aux dettes fournisseurs et d'autre part à peu près équivalentes aux dettes financières.

Par dettes sociales, il faut comprendre principalement le passif échu non réglé vis à vis des URSSAF mais il faut aussi se référer au coût global pour la collectivité, par exemple lorsque la garantie des salaires entre en action.

Pour résumer, il est établi que le passif des faillites est plus élevé que celui énoncé dans bien des études statistiques (4,6 milliards) et s'inscrit dans un facteur 2,4.

La France se félicite pourtant de ses performances en matière de création d'entreprises. Quel type d'entreprises se crée actuellement en France ? Et quel est le profil de ces créateurs d'entreprise ?

Dans une étude du 16 avril courant (Principaux indicateurs, n°87), l'Insee note la hausse des créations d'entreprises : +0,7% soit un chiffrage annuel de 31000 sociétés, de 19000 entreprises individuelles et de 51000 micro-entrepreneurs. On constate donc que " près d'une création sur deux est une demande d'immatriculation de micro-entrepreneur ". Rappelons que ce terme inclut les auto-entrepreneurs depuis la loi Pinel du 19 décembre 2014.

De manière frontale, on est bien obligés de constater qu'une création sur deux ne porte qu'un emploi (celui du fondateur) ce qui tranche avec le dynamisme entrepreneurial britannique ou nord-américain.

En matière de formes de sociétés, il faut noter l'intérêt des créateurs pour la SAS (société par actions simplifiée) qui permet aux dirigeants de bénéficier du régime général de la Sécurité sociale contrairement aux gérants de SARL qui sont dans l'obligation de s'affilier au désormais célèbre RSI.

En termes de secteurs, sur les 12 derniers mois, on note la progression du transport et de l'entreposage (+38%), des activités financières et d'assurance (+11,5%), de la santé et l'action sociale (+ 7,1%) à opposer au tassement de la construction (- 8,9%), aux services aux particuliers (-2,7%).

Ces chiffres doivent être illustrés par des retours-terrain : on relève en effet une croissance des chauffeurs livreurs indépendants, des coursiers, etc et des apporteurs d'affaires pour des courtiers assurantiels ou des conseils en gestion de patrimoine. Il s'agit donc là d'emplois qui ne paraissent pas avoir vocation à s'étendre et à devenir le socle d'une forêt d'entreprises.

Combien de personnes emploient-elles ?

Dans son étude très intéressante sur les start-ups, la Coface établit (voir ici) "qu'après cinq années d'existence on constate un taux de disparition de 10 à 15% pour les jeunes entreprises innovantes contre 30% pour l'ensemble des nouvelles entreprises ".

Autrement dit, selon une logique schumpéterienne, ce sont bien les plus technologiques qui s'en sortent le mieux. Au plan global, les défaillances ont détruit 168105 emplois en 2014 ce qui est à mettre en perspective avec les dizaines de milliers de postes détruits par des plans sociaux.

Quelle est globalement la durée de vie de ces entreprises ? Quel pourcentage de ces entreprises se révèle durable ? Quelle typologie peut-on dresser de celles qui se révèlent les plus vulnérables ?

La durée de vie des entreprises est une variable délicate à cerner. On peut mécaniquement prendre un extrait K-bis et soustraire la durée entre la création et la cessation d'activité. Mais ceci masque bien des cas concrets. Par exemple, il y a souvent des apports partiels d'actifs à une groupe repreneur qui laisse le surplus dans la coquille sociétale initiale avant de la dissoudre. Ce sera d'ailleurs probablement le cas pour des filiales d'Alcatel-Lucent sous régime Nokia.

Par contrainte d'espace, je ne peux que renvoyer le lecteur à l'étude l'Insee 2005 sur la durée de vie des entreprises (voir ici)

" Chaque créateur d'entreprise de 2002 a embauché au cours de ses premiers mois d'activité 1,3 salarié en moyenne. Ce sont les reprises qui génèrent en moyenne le plus d'emplois au moment de la création, environ 2,6 emplois salariés chacune, alors que les nouvelles entreprises s'accompagnent seulement d'un nouvel emploi salarié chacune." De cette phrase, il faut retenir l'urgence du défi du marché de la transmission d'entreprise.

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