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D'où vient le phénomène mukbang, ces mangeurs professionnels qui fascinent et intriguent ?
©Drew Angerer / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Grosse faim

D'où vient le phénomène mukbang, ces mangeurs professionnels qui fascinent et intriguent ?

Depuis plusieurs année les mukbangs sont très populaires sur les réseaux sociaux. Ceux qui réalisent ces vidéos se filment en train de manger une grande quantité de nourriture, généralement en provenance d'un fast food.

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini est docteure en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et correspondante au Centre de Recherche sur les Médiations de l’Université de Lorraine. 

 

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Atlantico : Si, de prime abord ce phénomène peut paraître quelque peu étrange voir ridicule pour certains, comment peut-on l'expliquer sociologiquement parlant ?

Nathalie Nadaud-Albertini : Il y a dans ce phénomène une résurgence de la figure mythologique du géant, de l’ogre plus spécifiquement. Commençons par en rappeler les principaux traits. Le géant apparaît souvent comme une figure mythologique inquiétante. C’est un être démesuré, brutal, avec une force colossale, et en conflit avec les dieux. Autrement dit, c’est une figure de transgression de l’ordre social.

Parmi les géants, on trouve la figure de l’ogre. Elle peut être négative, dans le cas de l’ogre des contes de Perrault par exemple où il symbolise la mort. Elle peut également s’avérer positive, comme dans le cas de Gargantua et de Pantagruel. Rabelais nous les dépeint en effet comme des géants bons vivants, devisant et ripaillant dans la bonne humeur. Ils représentent alors l’appétit de vie dans un monde en changement.  

Dans leurs vidéos, les muckgangers apparaissent sous des traits identiques à ces géants rabelaisiens au sens où ils se présentent comme aimant la vie et la dévorant à pleines dents en dévorant au sens propre. Ils semblent incarner une forme d’éthique de la bonne vie, où il convient de profiter avant tout du moment présent.

En regardant ces vidéos, on a l'impression de manger par procuration. On imagine donc un public débordant de personnes au régime ou souffrant de troubles du comportement alimentaire pourtant si l'on se fie au nombre de vues enregistrées par certaines de ces vidéos il est indéniable que tout un chacun peut y prendre plaisir. Comment expliquer ce succès ? Est-ce là quelque part une façon de se rebeller contre une société qui nous conseille de manger sainement, de faire du sport... ?

Oui, c’est une forme de transgression par rapport aux normes de la société qui imposent à l’individu une lourde charge à travers la liberté qu’elle lui donne. Cela semble étonnant à première vue. Aussi est-il utile de rappeler les grands traits de l’évolution à l’origine de l’individualisme contemporain.

Pour brosser la situation à gros traits, on peut dire que jusque dans les années 60, il suffisait à l’individu de suivre le chemin que la société traçait pour lui à sa naissance. À partir des années 60, la norme change, on demande à l’individu d’inventer sa vie et par conséquent de s’inventer lui-même. On va alors considérer qu’il est responsable de tout ce qui lui arrive, succès ou échecs, y compris lorsque ces derniers ont une cause extérieure à l’individu (blocages sociétaux, discriminations, crise etc.). Si cette liberté est avant tout positive pour l’individu, elle comporte également un versant plus sombre : l’hyper-responsabilité par laquelle il doit assumer la charge de tout ce qui lui arrive comme étant de son propre fait.

Cette forte responsabilité de soi se marque dans le rapport au corps à travers les injonctions à respecter une certaine discipline corporelle : ne pas boire, ne pas fumer, ne pas faire d’excès, manger équilibrée et écoresponsable, faire du sport etc. Lorsque l’on regarde des vidéos de muckbang, on prend plaisir à transgresser ces normes de la responsabilité de soi qui doivent se marquer à travers le corps. Cependant, c’est une transgression qui se fait par procuration. C’est-à-dire que l’on délègue à un autre la charge symbolique de cette transgression, de sorte que ce sera à lui d’en assumer la responsabilité. Autrement dit, on a le plaisir de la transgression, sans en assumer la responsabilité. 

Enfin, si le profil des créateurs de ces vidéos sont diverses, que recherchent-ils en postant ce type de continu ? Est-ce là encore un moyen de dire "stop" aux codes imposés par la société moderne ? 

Oui. Lorsque l’on regarde le contenu de ces vidéos, on s’aperçoit que les muckbangers dévoilent ce qu’ils vont manger en adoptant une attitude de provocation à l’égard des normes alimentaires en vigueur. Ils vont par exemple se saisir de grandes frites très grasses et mordre dedans en indiquant leur plaisir par des mimiques du visage et des bruits de bouche exagérés. De même, ils peuvent déballer méticuleusement des produits de fast-food en expliquant aux spectateurs combien ils vont avoir plaisir à les dévorer. Toujours dans le même esprit, ils revendiqueront le nombre de calories ingurgitées, avec l’idée que plus elles sont importantes et mieux c’est. On a donc affaire à des figures de démesure et de transgression de nos normes alimentaires, et au-delà à des figures de transgression de la responsabilité de soi prônée par les normes de l’individualisme contemporain. 

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