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Le président Emmanuel Macron s'entretient avec des médecins et des infirmières travaillant au Centre hospitalier de Polynésie française à Papeete, le 24 juillet 2021.
Le président Emmanuel Macron s'entretient avec des médecins et des infirmières travaillant au Centre hospitalier de Polynésie française à Papeete, le 24 juillet 2021.
©Ludovic MARIN / AFP

Atout contre la pandémie

Communication sur le vaccin : comment obtenir l’inverse de l’effet recherché, mode d’emploi 

Alors qu’Emmanuel Macron s’investit en T-Shirt sur TikTok pour la vaccination, la plupart des responsables publics semblent totalement oublier les racines de la crise de défiance qui affecte les démocraties occidentales. Campagne de 2005 sur le traité constitutionnel européen, Brexit, élection de Trump, mêmes stratégies, mêmes effets ?

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Joseph Macé-Scaron

Joseph Macé-Scaron

Joseph Macé-Scaron est consultant et écrivain. Auteur de La surprise du chef (2021) et Eloge du libéralisme (2020), aux éditions de L'Observatoire. 

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Atlantico : Louis Pasteur « doit se retourner dans sa tombe », a récemment estimé Jean Castex. En prenant de haut les anti vaccins et les antipass sanitaire, sans prendre véritablement le temps de leur répondre rationnellement et d’avouer certaines complexités, le gouvernement ne s’enferme-t-il pas dans une démarche contre productive ? A cet égard, la dernière tentative d’Emmanuel Macron de répondre aux questions des internautes sur TikTok vise-t-elle réellement le bon public ?

Joseph Macé-Scaron : Il y a quelques mois, lors d’une conférence de presse marquant un an depuis le premier confinement, le Premier ministre britannique Boris Johnson a tenu à reconnaître de nombreuses erreurs dans sa gestion de la pandémie. Son conseiller, Dominic Cummings, l’a accusé d’avoir pris au départ le virus à la légère, puis accepté de s’en remettre au concept d’immunité collective avant de se résoudre à confiner puis à vacciner. « Des ministres, des hauts fonctionnaires, des hauts conseillers comme moi, a reconnu celui qui était considéré comme le véritable maître du 10 Downing Street, ont été bien en dessous des compétences que le public est en droit d’attendre du gouvernement dans une crise de ce genre. Quand le public avait le plus besoin de nous, le gouvernement a échoué ».

En mars dernier, la chancelière allemande, Angela Merkel, a également donné une conférence de presse pour annoncer qu’elle renonçait au confinement drastique qu’elle avait décidé pour Pâques. « Cette idée était une erreur, elle est trop difficile à mettre en œuvre. […] Je sais que cela crée encore un peu plus d’incertitude dans la population. Je demande pardon à tous les citoyens. »...

Je demande pardon à les citoyens... cette phrase laisse rêveur quand on a en tête les innombrables cafouillages de l’exécutif français face à cette crise sans que jamais on assiste au début de ce qui pourrait apparaître comme l’esquisse de l’amorce d’une autocritique. Les déclarations floues sur le licenciement des salariés refusant de présenter un passe sanitaire  qui est bien un sujet essentiel montre un gouvernent qui cabote en permanence le long des rivages de l’actualité immédiate. Entendons-nous, face à l’énormité de l’enjeu, tout le monde peut commettre des erreurs mais le refus de les reconnaître, l’obstination viscérale à prouver qu’on ne les corrige nullement mais que l’on poursuit la même politique atteint des sommets de mauvaise foi. La stratégie de l’exécutif varie plus vite que le virus, il a même dû épuiser toutes les lettres de l’alphabet grec. Or, comment prétendre restaurer la confiance de la population envers ses autorités politiques et sanitaires quand on dit tout et son contraire avec la même arrogance? Au fond, il est frappant de voir combien à chaque fois si l’on gratte un peu, on voit apparaître la morgue énarchique.

D’autant qu’en parallèle, l’ARS n’est pas en reste comme on l’a vu avec cette campagne où un jeune couple s’enlace et s’embrasse avec ce slogan : « Oui, le vaccin peut avoir des effets désirables ». Problème : ce message qui se veut positif et simple est négatif et simplement dangereux. On sait que les personnes vaccinées sont protégées mais on sait aussi qu’elles ne sont pas indemnisées. Ce type d’argument pour pubards est du pain béni pour les antivax qui ont beau jeu de souligner l’inanité d’un tel slogan.

Donc avant de regarder de haut les hostiles ou les réticents à la politique vaccinale qui, accompagnée des nécessaires gestes barrières, demeure pour le moment la seule solution, on préfère compartimenter les réponses, s’adresser à telle ou telle catégorie de la population – bientôt le chef de l’Etat sur Pomme d’Api – et infantiliser la masse de nos concitoyens. Ce sont ces derniers qu’il faut convaincre dans leur globalité et non les antivax que l’on ne convaincra pas car ils sont convertis à une nouvelle religion avec ses livres sacrés, son église et ses prêtres.

Edouard Husson : Si Louis Pasteur devait se retourner "dans sa tombe", ce serait pour les raisons inverses de celles imaginées par le Premier ministre. A l'époque du grand savant, l'humanité était beaucoup plus vulnérable aux épidémies qu'elle ne l'est aujourd'hui. La médecine avait déjà fait des progrès considérables mais on ne disposait pas du luxe d'informations et d'outils d'analyses qui est le nôtre, les antibiotiques n'avaient pas été inventés, la modernisation médicale de toute une partie du monde n'en était qu'au début, la population était moins instruite. Eh bien à cette époque, cher Monsieur Castex, un Président du Conseil français serait mort de honte plutôt que d'exprimer un avis médical. Mieux encore, un Président  du Conseil aurait démissionné s'il avait été pris, ne serait-ce qu'une fois, en flagrant délit de contradiction à quelques semaines d'intervalle. Cela vaut pour Jean Castex mais a fortiori pour le Président, bien entendu. Le 12 juillet, lors de son dicous à la nation, Emmanuel Macron a asséné des certitudes sur le vaccin, et son taux de protection, qui sont déjà démenties par ce qu'on peut observer en Grande-Bretagne ou en Israël, pays très vaccinés. Ajoutons que Louis Pasteur se retourne certainement dans sa tombe de voir un Président s'adresser en T-shirt à la nation lors de son appel sur les réseaux sociaux. La première vertu d'un gouvernant, c'est la prudence. Or force est de constater que les nôtres en sont singulièrement dépourvus. Les vaccins en général ont été testés sur une durée de temps très courte, ils font l'objet d'Autorisations de Mise sur le Marché conditionnelles. Les vaccins d'un type nouveau proposés par Pfizer et Moderna sont encore plus que les vaccins classiques des produits expérimentaux. Il suffit de s'entretenir sérieusement et un moment raisonnable avec un médecin pour que celui-ci fasse part de ses incertitudes sur les vaccins dits à ARN messager. Et il y a suffisamment de coïncidences entre des morts soudaines et inattendues ou des incidents cardio-vasculaires graves constatées pour que l'on procède à des études approfondies - et, de mon point de vue, on suspende l'utilisation des vaccins innovants au profit de l'utilisation de vaccins classiques. Mais nous revenons au problème de fond: un gouvernant n'est pas là pour encourager tel traitement plutôt que tel autre. Il devrait être là pour garantir la diversité des expérimentations de traitement face à une maladie nouvelle. 

Ce constat, au-delà de la question purement sanitaire, n’est-il pas la résultante d’une confiance envers les autorités et envers les autres toujours plus érodée, en particulier en France ? À quoi d'autre le voit-on ? 

Joseph Macé-Scaron : Parce que cette morgue justement se retrouve dans tous les domaines qu’il s’agisse de la politique économique, de la politique étrangère ou de la question de la puberté des cigales au Portugal, cet exécutif aime prendre de haut. Emmanuel Macron avait dit aux députés LREM en février dernier, « soyez fiers d’être des amateurs ». Le problème quand on traverse une telle tragédie dont les conséquences sanitaires, économiques, sociales, sociétales, culturelles et même cultuelles vont être terribles, c’est que ces sympathiques amateurs n’ont que deux solutions : soit se laisser balloter par la houle comme des bouchons et se contredire en permanence, soit s’accrocher désespérément comme des berniques à leurs rochers à des éléments de langage qui seront, dès le lendemain, obsolètes. Alors oui, les délires complotistes ont éclaté dans ce pays et nul ne peut sérieusement le nier mais le premier des complots est celui que ce gouvernement fomente à l’encontre du professionnalisme politique.

Edouard Husson : Permettez-moi de vous raconter une rencontre faite hier soir. Boulevard Saint Michel, je suis abordé timidement par Florence, une femme de 52 ans, de profil "Gilet Jaune". Elle m'explique qu'elle travaille dans une société de ménage, qu'elle n'est payée que le 5 ou le 6 de chaque mois, que la facture d'électricité a été plus élevée que prévue malgré l'attention qu'elle porte à sa consommation. Elle me demande si je ne peux pas lui donner quelques euros car elle n'a plus que 35 centimes d'euros sur son compte et elle ne veut pas resquiller en prenant le RER (elle était venue à Paris dans l'après-midi voir si elle trouvait un emploi complémentaire). J'ai croisé Monsieur Castex qui était à pied l'autre jour (à l'angle de la rue Saint-Guillaume et de la rue de Grenelle); il devrait avoir cette audace plus souvent car même dans un beau quartier on peut avoir un dialogue comme celui qui s'est développé avec mon interlocutrice d'hier. Cette femme amène ensuite la conversation sur le sujet de la vaccination. Florence m'explique qu'elle a peur. Elle a en effet des antécédents cardiaques et elle a entendu dire qu'il peut y avoir des complications. Elle voudrait ne pas se faire vacciner. Mais elle craint d'être licenciée si elle refuse la vaccination. Elle n'a pas peur seulement pour elle mais pour ses enfants, en particulier pour un de ses fils, qui a, comme elle, un potentiel d'accident cardio-vasculaire. Or, lorsque Florence a demandé conseil à son médecin traitant, ce dernier lui a dit - m'explique-t-elle émue - "Je n'ai pas le temps de discuter avec vous, vaccinez-vous, c'est le plus simple !".  Cette femme ne pense pas que tous les médecins soient comme cela. Mais elle a peur et elle n'a plus confiance dans ce qu'on lui dit. Un peu plus tard, elle ajoute: "Vous croyez qu'ils se font vraiment vacciner quand ils se montrent à la télévision ou bien c'est, comment dit-on, une "faque niouze"? Mon interlocutrice n'a pas le bac; elle a eu de longues périodes de passage à vide, à la fois du fait de ses problèmes cardiaques et d'une vie difficile (divorce, enfants placés dans des familles d'accueil, tentation de l'alcool comme sa mère). Elle se bat pour survivre avec 1000 euros par mois. Et, quand elle aurait besoin d'aide, de conseils, tous les prescripteurs, de son médecin au gouvernement lui apparaissent méprisants, arrogants, autoritaires. Pour moi tout le quinquennat Macron tient dans la soirée d'hier: d'un côté le dialogue avec Florence; de l'autre la vidéo (si peu) présidentielle sur TikTok.   

N’a-t-on pas appris des épisodes du Brexit et de l’élection de Donald Trump ce que la frustration et l’humiliation d’une partie de la population peut avoir comme conséquences ? Est-on toujours en train de reproduire les mêmes erreurs ? A titre d'exemple sur le plan de la crise sanitaire, en avril dernier, 71% des Français ne faisaient pas confiance au vaccin AstraZeneca, selon une enquête Odoxa-Backbone Consulting pour Le Figaro. Deux Français sur dix refusaient encore de se faire vacciner, selon des informations du Figaro au début du mois de juillet 2021. 

Joseph Macé-Scaron : Le corps social français est malade. Depuis son accession à l’Elysée, Emmanuel Macron n’a eu de cesse de mettre en œuvre des tactiques politiques pour opposer, diviser, fracturer le pays. Oui, la frustration et l’humiliation conduise le bal. Je pense à cet adjectif, « disruptif » qui a fait les choux gras d’une bonne partie de la classe politique et médiatique. Le beau mot que voilà ! Ce disruptif nous a donné un pays éruptif. Ca passe ou ça casse est devenu le passe et ça casse. J’entends bien ceux qui opposent les millions de vaccinés aux deux cent mille hurleurs qui défilent dans nos rues. Ils ont juste oublié les 65% de Français qui ne se sont pas rendus aux urnes aux régionales. Un détail. Comment croire une seule seconde que ces convulsions politiques et sociales permanentes ne vont laisser aucune trace ? Nos citoyens aspirent dans leur immense majorité à une France apaisée et je doute fort que le président-candidat aspire à jouer ce rôle.

Edouard Husson : Il est vrai que deux des bonne surprises politiques de la dernière décennie ont été en partie provoquées par l'arrogance du cercle de la raison, version britannique ou américaine. Et il est certain qu'Emmanuel Macron a décidé de jouer sa réélection "à la roulette" en engageant un bras de fer avec la société française concernant la vaccination obligatoire. Lorsque j'entendais le Président se féliciter des 40 millions de première dose et 35 millions de deuxième dose, je me suis demandé s'il se rend compte du ressentiment qui s'accumule chez beaucoup qui se font vacciner parce qu'ils ont le sentiment de ne pas avoir le choix. Pour ma part, je suis persuadé que le Président a présumé de ses forces. Au lieu de s'indigner devant le discours de ceux qui s'opposent au pass sanitaire, il ferait mieux de lire l'étude publiée par des chercheurs du MIT qui analyse le discours sceptique sur les vaccins COVID aux USA et qui souligne la qualité de l'information scientifique et la rigueur de beaucoup de discours développés par les opposants aux vaccins Pfizer ou Moderna. Emmanuel Macron, Jean Castex, Olivier Véran et les médecins de plateau télévisé feraient bien de se méfier. Ils ne peuvent pas refaire indéfiniment le coup des référendums sur l'Europe ou de la crise des Gilets jaunes, où l'on nous a doctement expliqué qu'il y avait d'un côté les sachants et de l'autre la coalition des populistes obscurantistes complotistes. Dans les manifestations contre le pass sanitaire, on trouve toutes les classes sociales. Effectivement, le gouvernement ferait bien de se méfier car il a face à lui une coalition informée, de mieux en mieux organisée et qui refuse de se laisser traiter de ramassis de demeurés. Il y a une forme de résistance sociale qui est en train de se mettre en place. Il suffit de voit tous ces canaux Telegram qui regorgent de conseils pratiques à ceux qui refusent les injonctions présidentielles du 12 juillet dernier. Peut-être le calcul cynique de nos dirigeants et de certains opposants candidats à la présidentielle est-il d'espérer l'abstention massive à la présidentielle des anti-pass santitaires renommés "antivax". Mais la France est un pays où tant de processus de décisions sont interconnectés que l'on peut difficilement envisager l'émergence d'une ou plusieurs sociétés parallèles. C'est pourquoi je pense que l'on est au-delà de la situation que vous citiez - vote pro-Brexit ou pro-Trump : soit le gouvernement revient à un débat plus serein, soit on risque d'aller vers une crise sociale imprévisible, qui sera également politique et institutionnelle. La menace proférée par Jean-Michel Blanquer de déscolarisation (de facto) d'enfants non vaccinés; la potentielle rupture du serment d'Hippocrate par des hôpitaux qui n'accepteraient que des vaccinés; les menaces de licenciement ou de suspension de salaire; l'omerta sur les cas d'effets indésirables causés par les vaccins innovants: tout cela ne témoigne pas de la sérénité de gouvernants qui auraient confiance dans la science et la médecine; mais plutôt de la panique de ceux qui ont enchaîné depuis dix-huit mois les "vérités successives" sur une maladie et ses traitements; Emmanuel Macron et Jean Castex sont prisonniers de leur rhétorique dogmatique et de leur dramatisation permanente de la situation. A présent, ils voudraient bien tourner la page du COVID et passer à autre chose; mais le faire sans traitement global reviendrait à nier tout ce qu'on a dit et fait depuis mars 2020. Le problème, c'est que les vaccins ne sont pas plus la panacée que d'autres traitements. Là où ils devraient être - avec discernement et, conformément au droit international et national, sur la base du volontariat- envisagés comme un élément dans une vaste panoplie de traitements possibles, nos gouvernants en font l'alpha et l'oméga de la sortie de crise. 

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