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Avec son livre critiquant vertement François Hollande et Manuel Valls, "De l'Intérieur, voyage au pays de la désillusion", Cécile Duflot a réussi à faire parler d'elle en cette rentrée politique.
Avec son livre critiquant vertement François Hollande et Manuel Valls, "De l'Intérieur, voyage au pays de la désillusion", Cécile Duflot a réussi à faire parler d'elle en cette rentrée politique.
©REUTERS/Philippe Wojazer

Balayer devant sa porte

Cécile Duflot, la donneuse de leçons qui avait pourtant réussi à creuser les inégalités en France comme peu d’autres ministres avant elle

Avec son livre critiquant vertement François Hollande et Manuel Valls, "De l'Intérieur, voyage au pays de la désillusion", Cécile Duflot a réussi à faire parler d'elle en cette rentrée politique. Pourtant son action ministérielle, notamment en matière de lutte contre les inégalités dans l'accès au logement, a été plutôt contre-productive.

Julien Damon

Julien Damon

Julien Damon est professeur associé à Sciences Po, enseignant à HEC et chroniqueur au Échos

Fondateur de la société de conseil Eclairs, il a publié, récemment, Les familles recomposées (PUF, 2012), Intérêt Général : que peut l’entreprise ? (Les Belles Lettres),  Les classes moyennes (PUF, 2013)

Il a aussi publié en 2010 Eliminer la pauvreté (PUF).

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Thomas Guénolé

Thomas Guénolé

Thomas Guénolé est politologue et maître de conférence à Sciences Po. Son dernier livre, Islamopsychose, est paru aux éditions Fayard. 

Pour en savoir plus, visitez son site Internet : thomas-guenole.fr

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Vincent Bénard

Vincent Bénard

Ingénieur et économiste, Vincent Bénard analyse depuis plus de 15 ans l’impact économique et sociétal des décisions publiques, pour le compte de plusieurs think tanks et partis politiques promouvant les libertés économiques et individuelles.
 
Il est l'auteur de deux ouvrages “Logement, Crise Publique” (2007) et “Foreclosure Gate, les gangs de Wall Street” (2011).
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Dans une interview parue dans le Monde du jeudi 21 août (voir ici), Cécile Duflot analyse sévèrement l'échec de la politique actuellement menée par le gouvernement. Dans son livre, à paraître lundi 25 août, elle indique avoir tout fait pour "inciter [le président de la République] à changer la vie des gens. " Matt Rognlie, économiste au MIT, interprétant les travaux de Thomas Piketty sur le capital au XXIe siècle, arrive à la conclusion que l’immobilier serait devenu la principale source d’inégalités (lien). Cécile Duflot, si attachée à la "vraie politique de gauche", aurait ainsi, sans le savoir, été à la tête du ministère clé en termes de réduction des inégalités…

Atlantico : Quelles sont mesures de la loi Alur, seule loi qu’elle ait portée en deux ans passés au gouvernement, contestables à cet égard ?

Julien Damon : Dans les mesures contestables, on trouve d'une part l'encadrement des loyers, et d'autre part la création d'une garantie universelle de loyer.

Sur l'encadrement des loyers, on ne peut que répéter ce dicton d'un fameux économiste, selon qui il existe deux moyens de détruire une ville : la bombarder, ou contrôler les loyers. Je pense que ce n'est pas faux, et que cette idée de créer des observatoires départementaux du prix du logement, afin d'établir des prix médians, poussera à ne plus investir dans le logement. Elle sera un facteur d’inégalité du fait que les loyers augmenteront inévitablement. Le mécanisme est simple : plus il y a de contrôles, moins il y a d'investisseurs, et donc de logements, et par effet de diminution de l'offre les prix augmenteront.

Nous touchons à mon avis là le principal problème du logement. Et une disposition comme le contrôle des loyers fait fuir les investisseurs. On ne peut évidemment pas mesurer son impact tout de suite, mais une mesure anti-marché comme celle-ci est malgré tout catastrophique.

La deuxième mesure contestable est la GUL (Garantie universelle des loyers, ndlr), qui est une assurance générale permettant aux locataires de partir à leur guise. Même si nous n'avons pas encore connaissance des décrets d'application, ses conséquences financières sont évaluées à un demi-milliard d'euros pour l'Etat, qui viendraient s'ajouter aux  40 milliards d'euros (2 points de PIB) que représente la politique publique du logement. On conviendra que la note est plutôt salée pour des dépenses publiques actuellement à la disette.

Il est indispensable que l'Etat revienne sur ces deux dispositifs. Ceux qui en bénéficieront, locataires comme propriétaires seront contents. Mais il faudra bien que certains payent les loyers en retard, et bien entendu il s'agira des contribuables. Et à part vouloir se trouver dans un système soviétique, nous aurons besoin des investisseurs pour remplir ce marché du logement en France.

Lire également : Immobilier, logement et justice sociale : comment Cécile Duflot s’est construit un bilan digne d’un ennemi public n°1

Les mises en chantier de logements neufs sont en baisse continue depuis 2012 : sur les 12 derniers mois, 316 370 chantiers ont commencé, contre 322 000 sur les 12 mois précédents. Quelle responsabilité la loi Alur porte-t-elle dans ce phénomène ?

Vincent Bénard : Cette responsabilité, bien que réelle, n’est que partielle. Tous les types de logements (individuels, collectifs, locatifs ou en propriété) sont concernés par la baisse. Si la loi ALUR était la principale responsable du marasme, le recul serait plus visible dans l’investissement locatif, où le chiffon rouge du renforcement de l’encadrement des loyers et de la déresponsabilisation accrue des locataires a, de l’avis de tous les professionnels, refroidi l'appétit des acheteurs.

Mais la construction individuelle est également touchée, ce qui indique que l’état général de l’économie est pour beaucoup dans l’attentisme actuel des acheteurs potentiels: le chômage augmente, les impôts aussi, et les revenus, pour l’essentiel de la population, ne suivent pas. Par conséquent, malgré les taux d’intérêt historiquement bas que nous constatons, les acquéreurs restent attentistes.

Hors loi ALUR, une autre décision de Cécile Duflot a rendu plus délicate le montage de grosses opérations de logement collectif, c’est l’obligation d’augmenter le seuil de logements sociaux SRU de 20 à 25%, et de multiplier par 5 les amendes en cas de non respect du seuil. L’effet pervers est que les communes qui ont beaucoup de retard à rattraper tendent à imposer plus de 30% de logements sociaux dans les programmes neufs, que les promoteurs vendent à perte aux bailleurs sociaux. Ils doivent donc répercuter cette perte sur les m2 "privés" de l’opération. Résultat, le m2 vendu étant plus cher, le marché potentiel est moins important, et par conséquent, les opérations qui sortent comportent moins de logements, et celles dont l’équilibre financier est le plus fragilisé par l’obligation SRU ne sortent pas.

Mais attention: ces difficultés ne sont pas nées avec Cécile Duflot. La source de nos maux immobiliers vient d’abord de lois foncières bien trop restrictives votées dans les années 70, considérablement renforcées par la suite, notamment par les lois SRU et suivantes, qui ont fait exploser le prix des terrains constructibles dans les grandes villes dans leurs couronnes péri-urbaines, et qui ne permettent pas aux constructeurs de répondre à ce signal-prix favorable par une augmentation des volumes de production. Nous pouvons également citer, depuis 2007, un emballement des normes techniques qui a provoqué une forte hausse des coûts de construction, alors que dans la période 1997-2007, la hausse des prix a d’abord été liée à la raréfaction foncière.

Les lois Duflot en général, et ALUR en particulier, ne sont qu’une continuation de la spirale sur-réglementaire d’étouffement de l’immobilier que nous connaissons depuis plusieurs décennies, et dont tous les gouvernements ont été responsables.

En quoi le recul de la construction contribue-t-il à accroître les inégalités face au logement ?

Vincent Bénard : Si vous voulez évoquer la difficulté pour les familles modestes de se procurer un logement de qualité suffisante et de taille adaptée à leurs besoins, la réponse sera différente dans les zones dites "tendues" et dans les autres. Dans les bassins de vie en relatif déclin démographique, la baisse de la construction n’est que le reflet d’une baisse de la demande totale, et est tout à fait normale. En revanche, dans les zones de vie où la démographie reste dynamique, il existe à la fois une demande solvable, et une "demande putative" de gens qui voudraient bien améliorer leurs conditions de logement (taille, vétusté, etc) et qui ne le peuvent pas aux conditions actuelles. Dans un marché normal, avec un foncier constructible en quantité suffisante et donc bon marché, une offre neuve "low cost" privée, non subventionnée pourrait voir le jour, et les prix de l’ancien de qualité moyenne seraient également tirés à  la baisse. Le nombre de ménages mal logés ou sans logement serait ainsi considérablement réduit, et le besoin d’aide sociale dans le logement fortement réduit.

Finalement, la loi Alur n'est-elle pas davantage le fruit d'une posture idéologique en déconnexion avec la réalité du marché de l'immobilier ?  

Julien Damon : Cette loi est idéologique en ce qu'elle est anti-marché. J'illustre cela d'un chiffre très précis, c'est qu'en France 58% des gens sont propriétaires de leur logement. Ces dispositions ne les concerneront pas. Sur les 42 % restants, 17 % sont locataires dans le secteur social, donc cet encadrement ne les concernera pas non plus, puisque leurs loyers sont déjà soumis au barème du logement social. Les 25% qui subsistent, locataires dans le secteur privé, sont dans la plupart des cas des locataires d'individus familiers, comme des parents par exemple. Après distillation de ces chiffres il ne reste plus que 2 % des logements institutionnels, c’est-à-dire issus de l'investissement privé, ce qui en fait le plus faible taux européen.

Manuel Valls dirait, selon des propos rapportés au Canard Enchaîné : "de tous les ministres d'Ayrault, c'est elle qui porte la plus grande responsabilité sur ce qui n'a pas fonctionné pendant les deux premières années du quinquennat. Car Duflot a mené une politique qui a conduit à l'effondrement de la construction. Un effondrement qui coûte à la France de 0,4 à 0,5% de croissance en moins aujourd'hui." Ce calcul est-il exact ?

Vincent Bénard : Loin de moi l’idée de défendre Cécile Duflot, mais les propos du premier ministre sont tout de même forts de café. La folie taxatoire des deux premières années du quinquennat, qui ont conduit à une baisse généralisée des investissements privés productifs, ne lui sont pas, que je sache, imputables, et si elle n’a pas compris comment résoudre les problèmes du marché du logement en France, elle ne les a pas créés, car ils lui sont bien antérieurs, comme nous l’avons vu. Évidemment, choisir une ministre écolo-marxiste pour résoudre les problèmes d’un marché qui aurait besoin de plus de liberté foncière, fiscale et économique, relève de l’erreur de casting manifeste, mais enfin, je crois que l’on peut dire la même chose de bien des ministres du gouvernement Ayrault… Et de l’actuel.

Quant au chiffre cité par M. Valls, de 0,4% de croissance en moins qui serait lié au seul "effet bâtiment", il est au mieux fantaisiste.  La construction (tous secteurs confondus) représente à peu près 6% de la Valeur ajoutée brute française, avec une pointe à 6,5% en 2008 et un point de départ à 5% en 2000. La croissance moyenne française dans la décennie 2000-2010 a été légèrement inférieure à 1%: Comment faire croire qu’un secteur représentant environ 6% de l’économie, et variant dans une proportion aussi mesurée dans le temps, pourrait à lui seul expliquer une perte de croissance représentant la moitié de celle constatée sur la dernière décennie ? C’est absurde.

La faible croissance française provient d’abord du poids trop élevé de son secteur public, ce qui contraint les gouvernements à mettre en oeuvre des politiques fiscales excessives dissuadant  l’investissement productif en France, tous secteurs confondus. Affirmer que sans les lois Duflot, les français se seraient jetés à corps perdu dans la construction et auraient comme par miracle relancé notre PIB, dans le même contexte économique général, relève de la plus pure mauvaise foi. On peut se demander dans quelle mesure les propos de M. Valls ne  constituent pas une manoeuvre de diversion pour retarder des réformes de fond que la majorité n’a pas le courage d’entreprendre.

Voilà dix ans que Cécile Duflot est devenue conseillère municipale dans l'opposition de la ville de Villeneuve-Saint-Georges. En 2006, elle est élue secrétaire générale du Conseil national inter-régional, et en 2009 elle prend la place de conseillère régionale d'Île-de-France, avant de devenir ministre du logement en 2012 sous le gouvernement Ayraut. Au travers de ses différents mandats, quels projets concrets Cécile Duflot a-t-elle personnellement portés depuis le début de sa carrière politique ?

Thomas Guénolé :A part la loi Alur, et son militantisme en faveur du dézonage des transports publics lorsqu'elle était conseillère régionale, je n'ai pas souvenir de mesures politiquement marquantes de sa part.

Cécile Duflot a démarré comme militante aux jeunesses ouvrières chrétiennes. C'est un élément peu connu dans le débat public, mais que je trouve intéressant. Avec Jean-Vincent Placé, elle prend la main sur l'appareil des Verts à une époque où il peut être considéré comme un petit astre mourant. Jeunes trentenaires tous les deux, ils profitent de la locomotive Cohn-Bendit des européennes de 2009 pour y accrocher leur wagon périclitant. D'où par la suite des accords électoraux de plus en plus profitables avec le PS. De fait, le tandem Duflot-Placé de cette époque, c'est la famille al-Saoud de la vie politique française : du pétrole a surgi sous leurs pieds, ils n'y sont pour rien, mais les voilà riches.

Jean-Vincent Placé se retrouve à la tête du groupe EELV au Sénat, et Cécile Duflot rentre au gouvernement, ce qui implique d'ailleurs qu'elle a laissé faire le démantèlement du grand ministère de l'écologie qui avait été créé pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Le bilan de Cécile Duflot se résume essentiellement à la loi Alur.

Ministre, elle en vient petit à petit à une contestation de plus en plus rude de la ligne de François Hollande, c’est-à-dire de la gauche libre-échangiste qui veut adapter le pays aux règles de la mondialisation. Cécile Duflot, elle, adhère au "keynésianisme vert" d'EELV : une relance de l'économie par de grands travaux écologistes et de petits travaux par stimulation de la demande des ménages.

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