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©DR / SOPA Images - Getty

Néo-maccarthysme identitaro-progressiste

Cancel Culture : quand l’Occident s’embarque dans une spirale d’excuses destructrices

Aux Etats-Unis, les actions visant à mettre au pilori médiatique des personnalités publiques et des acteurs médiatiques se multiplient. Comment définir la "Cancel Culture" ? Son influence sur la société américaine se retrouve-t-elle dans les mouvements anti-racistes et les grands groupes médiatiques français ?

Michel Fize

Michel Fize

Michel Fize est un sociologue, ancien chercheur au CNRS, écrivain, ancien conseiller régional d'Ile de France, ardent défenseur de la cause animale.

Il est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages dont La Démocratie familiale (Presses de la Renaissance, 1990), Le Livre noir de la jeunesse (Presses de la Renaissance, 2007), L'Individualisme démocratique (L'Oeuvre, 2010), Jeunesses à l'abandon (Mimésis, 2016), La Crise morale de la France et des Français (Mimésis, 2017). Son dernier livre : De l'abîme à l'espoir (Mimésis, 2021)

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Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico.fr : Professeure renvoyée pour s'être endormie lors d'une conférence Zoom sur l'antiracisme, excuses publiques exigées à des personnalités hollywoodiennes pour "ne pas avoir été suffisamment aimable" avec le personnel d'un restaurant., démissions de journalistes face à la soumission de leur rédaction à la pensée unique "progressiste" ... Aux États-Unis les actions visant à mettre au pilori médiatique personnalités publiques et acteurs médiatiques se multiplient. Comment définir la Cancel Culture ? Son influence sur la société américaine se retrouve-t-elle dans les mouvements anti-racistes et les grands groupes médiatiques français ?

Michel Fize : Est considérée comme « canceled » toute personne qui tient un propos problématique ou une conduite inappropriée (racisme, sexisme, homophobie…), voire un comportement excessif (sera par exemple dénoncé celui qui est trop macronien ou au contraire pas assez). 

Qui décide de cette appellation ? L’opinion publique. Plus exactement le « réseau social » qui s’érige par là-même en un impitoyable « tribunal de la bien-pensance ». 

Le « canceled » est réputé coupable : c’est la « présomption de culpabilité » qui est ici ouvertement appliquée. Pour une justice qui va être expéditive : pas de défenseur pour le « mis en cause », seulement un accusateur. Cette « canceled culture », comme on la nomme aux Etats-Unis - où dorénavant elle s’exprime sans entraves -, est une « culture totale », pour reprendre le mot du sociologue américain Erving Goffman. C’est une culture qui saisit en effet l’individu dans sa globalité. Tient-il un propos raciste, il EST raciste, homophobe, il EST homophobe. C’est l’individu tout entier qui est condamné, pas seulement ses actes.

Cette culture est bel et bien une culture totalitaire, qui n’est pas sans rappeler le maccarthysme américain des années 1950 ou la justice révolutionnaire jacobine de 1793. Soyons-en assurés : il y a du Fouquier-Tinville dans chaque individu contemporain !

Edouard Husson : La "Cancel culture" est la nouvelle incarnation d'une culture de gauche totalitaire. C'est une sorte de réédition de la révolution culturelle maoïste.  Sauf qu'elle se passe en plein cœur de l'Occident le plus dynamique, aux Etats-Unis d'Amérique. Il s'agit,.pourrait-on dire aussi, d'une reviviscence de la culture du lynchage. Il s'agit d'un lynchage social appuyé par la puissance des réseaux sociaux. C'est en fait une lente maturation depuis la chute du communisme. Le "politiquement correct", la diffusion de la déconstruction intellectuelle française - en fait un recyclage de la pensée destructrice de Heidegger - ont fait monter en puissance cette nouvelle violence politique dont la force est d'être insaisissable. La Cancel culture est arrivée en France depuis un moment déjà. Rappelons-nous les campagnes contre l'historien Sylvain Gouggenheim, qui a montré dans "Aristote au Mont Saint-Michel" que le rôle des lettrés musulmans d'Espagne dans la reviviscence de l'aristotélisme en Europe au Moyen-Age avait été surestimé et que la survie du grec dans les monastères devait être réévaluée. 

Cette analyse va contre la thèse, longtemps dominante et diffusée à l'époque du nazisme,  d'un apport crucial de l'Islam à la culture occidentale. Une campagne médiatique lancée par des universitaires  a essayé de le lyncher en 2008. De même Olivier Pétré-Grenouilleau, 3 ans plus tôt, avait été pris à partie très violemment par des associations et par Christine Taubira pour avoir publié une histoire scientifique de la traite des Noirs dans laquelle il  faisait toute sa place à l'esclavage mis en place par des musulmans mais aussi à la traite des Noirs par d'autres Noirs. Gouggenheim ou Pétré-Grenouilleau ont été défendus par une partie de la corporation universitaire. Il est probable que ce serait moins le cas aujourd'hui où les études décoloniales et la théorie du genre ont fait des progrès de géant au sein du corps social universitaire.  Les universités sont en effet le mieux où la Cancel Culture germe, dans tous les pays occidentaux. Regardez le nombre de débats qui ont été perturbés ou annulés récemment dans des universités françaises. On a beaucoup parlé des perturbations lors d'une conférence de Finkielkraut à Sciences Po (par des antisémites d'extrême-gauche) ou de la désinvitation de Sylviane Agacinski de l'IEP de Toulouse (à cause de son opposition aux lois dites sociétales) mais il y a un exemple comique, grotesque même,qui montre jusqu'où peut aller l'auto-censure. Audencia, école de commerce de Nantes, a annulé il y a quelques semaines une conférence de l'historien Thierry Lentz,spécialiste de Napoléon. 

Comment expliquer la puissance nouvelle de ce néo-maccarthysme identitaire, qui tente de masquer sa volonté de domination derrière un masque progressiste ?

Michel Fize : Les réseaux sociaux font désormais office de « tribunal populaire » – « populiste » serait le terme plus judicieux. Par simple décision (d’un individu ou d’un groupe), une personne est pointée du doigt, « mise à l’index » et promise au bûcher pour « déviationnisme de pensée ou de comportement » - sauf à présenter des « excuses officielles » à ses accusateurs dans le but      d’obtenir leur pardon et la levée de la « mise à mort ». 

Il n’y a plus désormais ni juges ni justiciables. Tout le monde est juge de tout le monde, à chaque instant. Nous avons là la conséquence redoutable de l’outil internet qui, sur fond d’individualisme social, ayant libéré toutes les paroles, les autorise toutes, leur accordant la même légitimité. Chacun se vivant à présent comme l’égal de tous les autres se croit donc autorisé à être le censeur permanent de ses semblables, en commençant par les plus « grands » : vedettes, hommes politiques. Plus le niveau social est élevé, plus le degré de notoriété est important, plus l’attaque risque d’être vive et intransigeante.

Evidemment, des arrières -pensées idéologiques ne sont pas à exclure dans certains combats, ceux notamment aujourd’hui les plus en vue. N’annonce-t-on pas ici ou là (notamment dans certains milieux policiers radicaux) une prochaine guerre civile (téléguidée) entre « blancs » et « noirs » ? L’extrémisme, il faut le savoir, n’a pas de couleur. Les « identitaristes » - si l’on nous pardonne cette expression -, sont dans nos murs.

Edouard Husson : Depuis les Lumières, le monde intellectuel produit régulièrement des systèmes clos, totalitaires. Cela commence avec les Lumières elles-mêmes, dans leur version française, qui pose les bases de l'expulsion des Jésuites - la première persécution moderne, qui a toutes les caractéristiques de la Cancel Culture; puis alimente le jacobinisme, premier totalitarisme moderne. Ensuite, c'est dans la philosophie allemande que germent les totalitarismes du XXè siècle: essentiellement chez Hegel et Marx. Fascisme, nazisme, léninisme,  maoïsme sont les enfants de ces deux philosophes. Ce qui a été sous-estimé à l'époque nazie, c'est l'implication de Heidegger dans la construction d'un système intellectuel du nazisme. Après la seconde guerre mondiale, Heidegger avance masqué mais il passe une alliance discrète avec le marxisme, il répand partout où il le peut, par disciple interposés, sa destruction du christianisme et du rationalisme, il planifie la publication de son oeuvre complète, non expurgée des passages ouvertement nazis.  C'est ce qui vous explique la très curieuse atmosphère dans laquelle nous vivons avec ses reviviscences de la période nazie - antisémitisme, écologisme radical, eugénisme transhumaniste - et ses vecteurs néo-marxistes. Évidemment il arrive un moment où cette alliance des héritiers du fascisme et du communisme devient gênante. Par exemple le Planning Familial américain a dû désavouer sa fondatrice,Margaret Sanger, ouvertement eugéniste au début du XXè siècle. 

À quels risques s'expose la société française au regard des conséquences de cette idéologie aux États-Unis ?

Michel Fize : Par la « cancel culture », c’est toute l’organisation sociale qui est remise en question, tout le système institutionnel, à commencer par l’institution judiciaire, qui est frontalement contesté. Déjà, par la violation médiatique permanente du secret de l’instruction, la présentation en boucle à la télé des accusés poursuivis pour tel ou tel méfait, la présomption d’innocence a volé en éclats au fil des ans. Désormais, par cette nouvelle culture, la « présomption de culpabilité » est érigée en nouveau principe du droit des gens. 

La démocratie est assurément en danger. Qu’il y ait parfois de bonnes intentions derrière les accusations des accusateurs-internautes (mais on le sait, l’enfer en est empli !) ne change rien à cette réalité. 

Cela interpelle car nous avons tout ce qu’il faut dans notre arsenal juridique pour sanctionner propos et conduites inappropriées : racistes, sexistes… A quoi bon en rajouter ? A quoi bon ces tribunaux spéciaux pour censurer les pensées individuelles non-illégales ? Peut-on admettre la répression des jugements de valeur ? Chacun a droit d’être, même à l’excès, macronien ou mélenchoniste… de préférer l’écologie à l’anarchie ou l’inverse. La morale, ce n'est pas la censure, c’en est tout le contraire. Ne nous laissons pas dépouiller de nos libertés, du droit de dire ou de faire ce qui nous plaît, qui ne tombe pas sous le coup de la loi naturellement.

Edouard Husson : Nous sommes exposés à la déferlante venue des Etats-Unis. Il ne s'est jamais produit, ces dernières décennies, que nous échappions à une mode venue des USA. Elle serait d'autant plus violente si Trump n'était pas réélu car il y aura, d'un côté, une intensification de la Cancel Culture aux USA et d'autre part une fragilisation des conservateurs en Europe et de leur capacité à résister aux gardes rouges de notre époque. 

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