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C’est le week-end et vous venez de vérifier vos mails pro ? Pourquoi la bonne conscience professionnelle est probablement loin d’être la seule raison qui vous a poussé à le faire
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Workaholic

C’est le week-end et vous venez de vérifier vos mails pro ? Pourquoi la bonne conscience professionnelle est probablement loin d’être la seule raison qui vous a poussé à le faire

63% des français répondent au téléphone pour des raisons professionnelles en dehors des horaires de travail et sont 34% à considérer qu'il n'existe aucun horaire pour répondre aux emails. Si la conscience professionnelle est une bonne chose, il ne faut pas tomber dans l'addiction professionnelle qui automatise ce geste.

Dan Véléa

Dan Véléa

Le Docteur Dan Véléa est psychiatre addictologue à Paris.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur les addictions, dont Toxicomanie et conduites addictives (Heures-de-France). Avec Michel Hautefeuille, il a co-écrit Les addictions à Internet (Payot) et Les drogues de synthèse (PUF, Que sais-je ?, Paris, 2002).

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Atlantico : Selon une étude (voir ici) 63% des Français répondent à leur téléphone pour des raisons professionnelles en dehors des heures de travail. Comment expliquer ce résultat ? Est-ce une particularité française ? Le week-end semble plus épargné avec une majorité de personnes qui ne répondent pas. Comment expliquer une telle différence ?

Dan Véléa : L’arrivée des technologies de la communication performantes (e-mails, SMS, mobilité grâce aux smartphones) est un véritable progrès, offrant d’énormes avantages aux particuliers mais surtout dans le milieu professionnel. A travers des technologies alliant son et images (réseau Skype, Facetime), les gens sont immédiatement en contact et peuvent communiquer très rapidement (de manière quasiment instantanée). Le développement du télétravail, la possibilité de se mettre en contact très rapidement avec ses interlocuteurs de manière dématérialisée, d’échanger des fichiers audio et vidéo, ont changé cet aspect du monde du travail. Gare cependant aux excès et mesurages. Le fait que les salariés soient connectés au-delà des heures d’ouverture doit rester exceptionnel, bien ancrée par la politique de l’entreprise. On l’a vu il n’y a pas si longtemps en Allemagne, pays qui a obligé les entreprises de signer une charte de qualité dans le travail, limitant voir interdisant les connexions téléphoniques et web en dehors des heures du travail. Car les conséquences de ce mésusage voir de l’addiction au travail sont très complexes. Il s’agit de l’apparition d’un véritable burn-out (présentant les signes d’un syndrome anxio-dépressif majeur avec des idées noires, perte d’l’élan, sentiment de culpabilité) ou des cas cités dans la littérature spécialisée comme syndrome de Karoshi (des personnes en bonne santé physique et psychique qui meurt par épuisement professionnel). Parmi les personnes submergées par des charges professionnelles et pressions managériales excessives, on retrouve beaucoup de gens qui présentent une véritable addiction au travail (l’investissement professionnel est excessif, ces personnes sont omnicentrées sur leur travail avec la perte d’intérêt pour d’autres activités sociales, familiales et relationnelles). Ils se définissent eux –mêmes comme des workaholics, avec une fierté résultant de ce surinvestissement. Le fait que beaucoup de professionnels décroche du boulot le week-end est le résultat direct des campagnes de prévention mais aussi des politiques d’entreprise responsables qui commencent à porter leurs fruits. Donc finalement, de manière quasi caricaturale, il suffit pour ces accros du portable de ne pas le décrocher.

Pour 34% des sondés, il n'y a pas d'heure pour répondre à un email alors qu'ils sont moins nombreux à répondre au téléphone. Comment expliquer cette différence ? Est-ce un signe d'addiction au travail ?

L’aspect mail est très intéressant car il s’agit d’une technologie de communication asynchrone. En fait répondre au téléphone implique une immédiaté, un aspect quasi instantané de la communication ; le mail laisse le temps à la réflexion, à l‘analyse de la situation exposée, à la possibilité de rédiger la réponse et pouvoir la corriger.

Dans une étude américaine sur l'équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle (lire ici) , 40% des employés interrogés ne voient pas d'inconvénient à lire leurs e-mails professionnels en rentrant à la maison. Au-delà des contraintes de leur travail, qu'apporte aux travailleurs la lecture de leurs messages professionnels en dehors des heures de bureau ? Selon une enquête de l'institut Gallup menée en 2014, 86% de ces employés qui consultent fréquemment leurs e-mails professionnels à la maison y voient de nombreux bénéfices pour leur développement personnel. Y-a-t-il une satisfaction personnelle à rester connecté à son travail, même si ce n'est pas nécessaire ? Est-on en présence d'un mécanisme psychologique similaire à celui des addictions ?

Il existe deux cas majeurs – en premier, celui des travailleurs perfectionnistes en quête d’une reconnaissance professionnelle à tout prix, prêt à des sacrifices personnels, avec des plans de carrières parfaitement tracé, victimes aussi du culte de la performance qui caractérise nos sociétés et d’une anxiété de performance tout au long de leurs vie scolaire et professionnelle. Le deuxième cas de figure est celui de ceux qui trouvent dans le refuge dans le travail excessif un remède face à leur anxiété existentielle, une véritable auto-thérapie.

On connaît tous le concept d’épuisement professionnel, mais il existe aussi des signes annonciateurs prédictifs de la vulnérabilité et de la fragilité des individus, le burn-in. Ce tableau regroupe des signes prédictifs – absence de vacances, de vie privée, d’activité de loisir, des signes cliniques comme l’irritabilité, la fatigabilité extrême.

Dans le cas des 40 des travailleurs qui sont prêts à continuer leur journée de travail même pendant le temps de repos, il existe une partie de ceux qui peuvent déjà se reconnaître dans le tableau susmentionné. Parmi ces personnes, ceux qui font part d’une satisfaction à titre privé dans ce contexte de surinvestissement professionnel, doivent nous interroger sur les mécanismes de satisfaction compensatoire face à leur vide affectif et pour certains une véritable mise en danger.

Il suffit de rappeler le syndrome de Karoshi au Japon, syndrome de ceux qui meurent sur leur lieu de travail par surmenage (environ 45.000 de personnes, jugées en bon état de santé lors des visites de médecine du travail dans les mois précédents). On est face au meilleur exemple de logique communautariste ou l’individu et ses facteurs personnels doivent s’effacer face aux exigences du groupe.

Évidement il est envisageable de parler de l’apparition d’une véritable addiction au travail, le facteur commun avec les addictions étant la centration – focalisation sur un seul et unique centre d’intérêt – le travail au détriment d’autres activités et centres d’intérêts.

Concrètement, que se passe-t-il dans le cerveau du travailleur obsédé par ses mails professionnels ?

L’étude du système de récompense dopaminergique (SRD) – a été réalisée en premier par Olds et Milner en 1954. L’hypothèse de base fût celle de l’existence dans le cerveau d’un système de récompense dont la stimulation produirait une satisfaction cérébrale. La dopamine est impliquée dans le contrôle des conduites affectives, dans la régulation des émotions et surtout du plaisir. Ce schéma est valable pour les substances psychoactives (héroïne, cocaïne, D-9 tétra-hydrocannabinol), mais aussi des comportements addictifs (sport, travail, jeu, sexe).

Pour les workahoolics – addicts au travail – la stimulation du SRD expliquent donc le comportement répétitif, en augmentation quantitative et intensité. L’exemple de la consultation de ces mails de manière frénétique vient illustrer parfaitement le rôle du SRD. Bien évidement il ne faut pas oublier qu’il existe – dans toutes les addictions – une intrication et complémentarité entre cet aspect neurobiochimique et les aspects comportementaux

Y-a-t-il des profils de personnalités plus enclins à cette tendance ?

Les personnalités fréquemment rencontrés chez ce type de travailleurs sont les personnalités perfectionnistes, à la recherche d’une reconnaissance professionnelle, des performances. On rencontre aussi les personnalités anxieuses – évitantes, des personnes minées par la crainte de ne pas être à la hauteur, de se faire remarquer dans un mauvais sens dans leur entreprise, des gens qui adhérent au team spirit même au détriment de leur vie privée.

Les Américains travaillent en moyenne 3 heures de plus par semaine que les Européens mais ils entrecoupent leurs journées professionnelles par des activités personnelles. Leur vie professionnelle déborde alors sur leur vie privée tout comme leur vie privée déborde sur leur vie professionnelle. Et une étude d'Harvard montre qu'ils sont plus heureux que les employés Européens. L'absence de frontières inamovibles entre vie professionnelle et vie privée ne peut-elle pas être bénéfique ?

Pourtant les constats des cliniciens, des sociologues du travail vont dans le sens d’une nécessité absolue des moments de repos et de détente, de moments de break et de déconnexion. Le risque majeur de l’effacement des frontières est le burn-out et l’incapacité du salarié d’accomplir ses tâches, donc finalement un manque important en terme de gain pour l’entreprise.

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