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Bulle ou pas bulle ? L'explication de ce que vit vraiment la Silicon Valley actuellement
©Reuters

Eternel recommencement

Bulle ou pas bulle ? L'explication de ce que vit vraiment la Silicon Valley actuellement

Internet des objets, Big Data, impression 3D (et maintenant 4D)... Les nouvelles possibilités technologiques alimentent une frénésie dans la Silicon Valley qui n'est pas sans rappeler les prémices de la bulle internet de 2000.

Driss Lamrani

Driss Lamrani

Driss Lamrani a exercé pendant plus de 10 ans les métiers de banquier d'affaires, d'opérateur de marché sur les produits dérivés et d'analyste financier au sein de divers établissements bancaires. Il a aussi participé à plusieurs ouvrages, en tant que spécialiste des opérations de marché.

Il a récemment publié, aux Editions Mélibée, un ouvrage intitulé "Vers de nouvelles bulles spéculatives... Comment les éviter ?", préfacé par Jacques Attali. Il est actuellement  stratégiste et économiste au sein d'un fonds alternatif à Londres spécialisée dans le Global Macro.

Il s'exprime sur Atlantico à titre personnel, et ses propos n'engagent en aucune façon son employeur.

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Atlantico : La Silicon Valley est-elle en train de vivre une bulle technologique aujourd'hui ? 

Driss Lamrani : Nous assistons aujourd'hui à une certaine excitation autour des nouvelles technologies qui pourrait faire penser à une bulle technologique. Cependant, il faut faire attention à ne pas tirer des conclusions hâtives. L'Internet des objets, le traitement des données grâce au Big Data, ou l'impression 3D, pour ne parler que de quelques unes des tendances actuelles, sont en train de modifier en profondeur l'industrie, le service et la consommation. Pour être personnellement un utilisateur frénétique du Big Data, je peux vous garantir que les gains de productivité que j'ai constaté sont bien réels et même impressionnants. Avant, un économiste pouvait analyser une quantité limitée d'informations, disons quelques centaines d'articles par jour ; le Big Data lui permet aujourd'hui de traiter une quantité d'articles qui se compte en milliers en quelques heures. Les gains de productivité sont bien loin des "spéculations virtuelles" qui accompagnent en règle générale les bulles spéculatives. De plus, l'impression 3D est en train de modifier en profondeur les processus industriels et la chaîne de valeur. Les objets manufacturés n'ont plus à voyager. Il suffit, maintenant, d'obtenir les plans et de les faire imprimer à quelques mètres de son logement ou de son entreprise.

Mais c'est sûrement dans le savoir et l'éducation que nous trouverons les gains de productivité les plus impressionnantes. Lorsque nous étions avant obligés d'aller sur un banc d'université pour étudier, nous pouvons, dorénavant  suivre les cours des plus grandes universités sans bouger de son canapé, et ce à un coût extrêmement abordable. Ces modifications créent une révolution de nos économies, cependant cela ne va pas se faire sans heurts. En effet, certains côtés sombres de cet accroissement d'information ont été dévoilées par l'affaire Snowden. Il faut aussi s'interroger sur la tendance politique croissante qui prône le protectionnisme et le renfermement sur soit. Il est nécessaire d'ouvrir un débat de société et de faire évoluer nos institutions politiques pour qu'elles tiennent compte de la nouvelle donne. Sans cette adaptation nous risquons de faire tuer dans l'œuf cette révolution pour protéger les industries du xxème siècle. Je suis particulièrement inquiet du débat sur la neutralité du net qui pourrait mettre en risque les capacités d'innovation voire, si on souhaite voir le verre à moitié vide, mettre en place une certaine forme de censure. 

Quelles comparaisons avec les événements survenus en 2000 peuvent être faites ? On se souvient de la survalorisation de start-up, d'investissements à outrance...

Nous sommes certes face à des niveaux de valorisation élevés, soutenus par des conditions monétaires très accommodantes. Cependant cela n'a rien à voir avec les années 2000. À l'époque nous achetions l'espérance de ce que pouvait présenter Internet. Nous avions déjà imaginé qu'un jour un journal 100% sur internet verrait le jour. Maintenant cela est devenu une réalité bien tangible et ce sont les médias dits classiques qui commencent à souffrir.

Qu'est ce qui a changé par rapport à la bulle du deuxième millénaire ?

En 2000, le monde commençait tout juste à se connecter. Maintenant, quasiment tout le monde connaît Facebook, Twitter ou Google+... Nous sommes d'ores et déjà en train de transformer nos habitudes de consommation en utilisant le référencement par le "Like". Nous commençons tout juste à explorer les quantités de données pour améliorer le marketing, les produits et l'expérience des consommateurs. Au plus haut de la bulle internet, la valorisation d'Amazon n'avait pas pris en compte que cette société allait devenir un supermarché mondial (personne n'osait en rêver en 2000). Il me semble que la bulle de 2000, ex post, ressemble à celle qui a rapidement suivi l'arrivée des chemins de fer dans le monde industriel. Il a fallu quelques années pour justifier totalement les valorisations et les investissements.

Est-ce une reproduction du schéma, ou se trame-t-il tout autre chose ? 

La révolution technologique est en train de créer son propre schéma économique. Nous apercevons la mise en place d'une économie qui s'appuie sur le partage ou sur le modèle collaboratif notamment par la mise en disponibilité libre des codes sources. Prenons l'exemple de Google et de sa plateforme Android. Les modèles économiques anciens vous prédiraient qu'une telle gratuité serait destructrice de valeur pour les actionnaires. Cependant, ce modèle économique a permis d'améliorer la plateforme en corrigeant les bugs. La collaboration entre les utilisateurs a fait que le modèle est créateur de valeur pour les actionnaires. Mais Il est trop tôt pour crier victoire du collaboratif sur le compétitif, même si les expérimentations actuelles sont très concluantes.

De plus, nous commençons à prendre conscience que la réduction de la pression au travail permet non seulement d'améliorer la productivité mais qu'elle réussit à garantir une plus forte adhésion des collaborateurs et une meilleure innovation. Nous avons pendant longtemps défini le capital en opposition au travail et au bien être des travailleurs. Nous assistons grâce aux expérimentations de la Silicon Valley qu'il existe un nouveau modèle, qui soit rentable pour les actionnaires tout en étant plus respectueux de la dignité humaine. Qui pourrait s'en plaindre ? Espérons que cette révolution sur la côté ouest fera tâche d'huile. 

Que nous dévoile la frénésie des investisseurs ? 

Il faut tout d'abord reconnaître que les marchés financiers disposent d'un excès d'épargne. La répression financière des banques centrales depuis la crise Lehman pousse les investisseurs à rechercher une rentabilité plus forte ailleurs que dans la dette des Etats. Les investisseurs voient aujourd'hui dans les nouvelles technologies une source de rentabilité plus forte et la possibilité de participer au modèle qui va prévaloir dans les années à venir. Mais ce processus de rotation vers le nouveau modèle ne se fera pas sans difficultés. Nous pouvons comprendre que les industries anciennes chercheront à tout pris à garder leurs acquis et cela passe par un "combat idéologique" au sein du Congrès américain entre les supporters du nouveau modèle et ceux du modèle dit ancien. Rien n'est encore tranché et ce sera à la société d'évoluer et de donner raison à l'un ou à l'autre.

Quelle est la crise que rencontre la Silicon Valley, quels sont ses symptômes ? 

Cela peut vous surprendre mais les difficultés de la Silicon Valley résident à Washington. La Silicon Valley a un besoin urgent d'ingénieurs et les sociétés souhaitent que le capitole réforme l'immigration pour faciliter le recrutement d'ingénieurs etrangers pour participer à la mise en place d'un nouveau modèle économique. Malgré le soutien de l'administration Obama et officieusement des républicains modérés, la réforme connaît des difficultés compte tenu de la forte opposition du Tea Party soutenu par de nouveaux donateurs tels que Koch industries. 

Le second problème réside dans la nécessité de faire évoluer les institutions pour réguler le traitement des informations personnelles. L'affaire Snowden a créé une campagne publique contre l'utilisation des données sur internet. L'équilibre, entre protection de la vie privée et l'utilisation des informations pour lutter contre le terrorisme ou pour utiliser les informations dans un objectif commercial,  est difficile à trouver. Il devra faire l'objet d'un débat dépassionné. Cependant, la polarisation à outrance de la vie politique américaine rend tout débat serein quasi-impossible.

Un idéologue libertarien (idéologie embrassée par le Tea party) a exprimé ce combat en conseillant aux investisseurs de se "mettre long l'or et short les médias sociaux". Nous sommes encore au début de ce combat mais nous tendons vers la mise à plat de ces questions. Peut être qu'il faudra attendre la présidentielle US de 2016 pour obtenir un début de réponse.

Quels sont les enjeux sociétaux de la Silicon Valley ? 

En plus des enjeux dont j'ai esquissé les contours dans notre discussion, je crois que l'enjeu le plus important réside dans la capacité de la société (des sociétés) civile à s'adapter à la nouvelle donne. Nous nous approchons rapidement du moment où l'analphabétisme ne se limitera pas seulement à la lecture et l'écriture. Il inclura dorénavant la capacité d'utiliser toutes les fonctionnalités d'un ordinateur et la capacité d'écrire du code. Nos vies professionnelles seront bouleversées par cette modification. Ce bouleversement risque fort de créer un fossé encore plus large entre les sachants et les autres. Un tel fossé s'est traduit historiquement par un fort soutien des mouvements populistes. Je reste très attentif, non seulement à la capacité de la Silicon Valley à imposer son modèle économique, mais aussi aux actions que pourrait mettre en œuvre la Silicon Valley pour accompagner la grande majorité des citoyens pour apprendre à vivre au XXIème siècle.

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