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Brexit : au jeu délicat des conditions posées au maintien du Royaume-Uni dans l’UE, qui de Londres ou de Bruxelles se prendra les pieds dans le tapis ?
©Reuters

Equilibriste

Brexit : au jeu délicat des conditions posées au maintien du Royaume-Uni dans l’UE, qui de Londres ou de Bruxelles se prendra les pieds dans le tapis ?

Le Premier ministre britannique a présenté le 10 novembre ses conditions dans les négociations avec les partenaires européens. Quatre mesures-clés sont susceptibles de créer la division, telles que l'interdiction des prestations sociales pendant quatre ans aux travailleurs européens en Grande-Bretagne, ou des garanties contre un fédéralisme à marche forcée.

Bruno Bernard

Bruno Bernard

Anciennement Arthur Young.
Ancien conseiller politique à l'Ambassade de Grande-Bretagne à Paris, Bruno Bernard est aujourd'hui directeur-adjoint de cabinet à la mairie du IXème arrondissement de Paris.

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Philippe Moreau Defarges

Philippe Moreau Defarges

Philippe Moreau Defarges est professeur à l'Institut d'études politiques de Paris. Spécialiste des questions internationales et de géopolitique, il est l'auteur de très nombreux livres dont Introduction à la géopolitique (Points, 2009) ou 25 Questions décisives : la guerre et la paix (Armand Colin, 2009).

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Atlantico : David Cameron a posé mardi ses conditions dans la négociation avec ses partenaires européens en marge du referendum annoncé. Il demande, entre autres : l'interdiction pour les travailleurs de l'UE de toucher les aides sociales en Grande-Bretagne pendant quatre ans, l'expansion du marché des biens et services, une garantie contre une évolution forcée vers le fédéralisme, une préservation contre la réglementation financière qui pourrait affecter la City. Ces conditions laissent-elles la voie ouverte à un accord de la Commission et des partenaires européens et, donc, à un soutien de Cameron à la campagne contre le Brexit ?

Philippe Moreau Defarges : Ce que propose Cameron laisse évidemment la porte ouverte à un accord possible. Du côté de l'Union européenne, et notamment de l'Allemagne, qui reste malgré tout la puissance dominante, on retrouve une détermination extrêmement forte pour arriver à un accord. Mais avec une réserve qui porte essentiellement sur la question des migrants. Tout ce qui porte atteinte à l'égalité, et notamment l'égalité sociale et financière, peut devenir un point de tension. En outre, la demande de Cameron est d'autant plus inacceptable que  le Royaume-Uni possède une image de pays libéral. C'est vers cette destination que se dirigeaient les migrants ces derniers mois, pas vers la France ou l'Allemagne, car ils avaient le sentiment que ce pays était prêt à les accueillir et dans des conditions favorables. Soit le contraire de ce que propose David Cameron aujourd'hui. Les autres conditions posées par le Premier ministre britannique ne constituent pas un problème parce que ces points sont déjà très connus. Ce sont des leitmotivs de la politique britannique : limiter les régulations, ne pas accabler la City,…Les partenaires européens connaissent déjà très bien les demandes du Royaume-Uni, n'en sont donc pas surpris et sont donc prêts à y répondre. Sur la question des migrants, il s'agit en revanche d'une surprise qui peut perturber les négociateurs européens. 

Bruno Bernard : David Cameron a enfin couché sur le papier ses conditions pour entrer en négociations avec ses partenaires européens et le moins que l’on puisse dire c’est que ce document est son premier acte de campagne en faveur du maintien du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne. Sortant de l’ambiguïté à son détriment, illustrant la maxime du cardinal de Retz, la lettre envoyée à Donald Tusk, président du Conseil européen et le discours prononcé à Chatham House sont des signaux forts à destination de Bruxelles et des capitales de l’Union. La réaction positive et quasi immédiate de la chancelière Angela Merkel ne laisse aucun doute : David Cameron tend la main à la communauté européenne pour que cette dernière aide la Grande Bretagne à y rester.

Loin semble le temps où David Cameron tonnait en réclamant le rapatriement d’un certain nombre de pouvoirs de Bruxelles à Londres. Les membres du Parti conservateurs eurosceptiques et les militants de la campagne en faveur du Brexit ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : la guerre est déclarée.

Quels sont les Etats les plus ouverts à donner un suite positive aux demandes de Cameron et pourquoi ? Quels sont ceux qui risquent de bloquer les négociations et pourquoi ? Quel sera le rôle de la Commission ?

Philippe Moreau Defarges : La quasi-totalité des Etats-membres y sont favorables. On ne compte quasiment pas de pays véritablement "fermés" sur ces questions mais plutôt certains que l'on pourrait qualifier de "réservés", comme la France. Parmi les Etats les plus ouverts, on compte tous les pays nordiques et la majorité de ceux d'Europe centrale. Pourquoi ? Parce que pour tous ces Etats, la présence du Royaume-Uni est une garantie d'attachement au libéralisme et au marché ouvert. Le maintien de la Grande-Bretagne dans l'UE est donc perçu comme un signe, un garant de la préservation d'un espace de libre circulation et de libre compétition, ce qui est par ailleurs contredit par la demande de Cameron concernant les migrants. Par ailleurs, le Royaume-Uni représente un lien avec les Etats-Unis, à la préservation duquel la Scandinavie et l'Europe de l'Est sont très attachés. Au niveau global, la position dominante est de tout faire pour maintenir le Royaume-Uni dans l'UE et pour faciliter son maintien. Le seul Etat qui serait le plus réservé, mais avec beaucoup de prudence, est la France, pays très attaché à une Europe dotée de règles homogènes et contraignante au plan du droit. Les visions française et britannique de la construction européenne sont donc assez opposées.

Les Etats méditerranéens sont dans une situation tellement difficile que leur principale préoccupation reste malgré tout le maintien de la Grande-Bretagne dans l'Europe. Ce pays est considéré comme le meilleur point d'accès des Etats-Unis en Europe et aussi bien les pays méditerranéens que ceux d'Europe de l'Est sont attachés à ce lien avec l'allié américain, notamment pour garantir la sécurité militaire de l'Europe. Si le Royaume-Uni reste dans l'Europe, cela correspond à un plus pour maintenir ce lien de sécurité. Les pays européens sont malgré tout inquiets des actions de la Russie et la présence américaine permet malgré tout de contrebalancer ces menaces. Si le Royaume-Uni doit quitter l'Union européenne, ce sera donc parce que cela répond à une véritable aspiration de son peuple. La Commission européenne va sans doute tout faire pour que le Royaume-Uni reste dans l'UE et va donc satisfaire les exigences du Royaume-Uni. En même temps, tout a déjà été fait pour accéder aux demandes de Cameron en dehors de la question très particulière des migrants. Le Royaume-Uni a déjà peu ou prou tout obtenu : des clauses d'exemption pour la politique monétaire et sociale par exemple. Comment donner plus au Royaume-Uni sinon des satisfactions symboliques ? Tout a été fait pour prendre en compte les préoccupations spécifiques du Royaume-Uni.

Bruno Bernard :  La demande de M. David Cameron de pouvoir opérer une différenciation à propos des immigrants issus de l’Union européenne en leur refusant les prestations liées à l’exercice d’un emploi pendant 4 années après leur arrivée au Royaume-Uni a provoqué une levée de boucliers dans les pays de l’Est de l’Union. Pologne, Slovaquie et République Tchèque ont toutes mal réagit à l’égard ce qu’elles perçoivent comme une discrimination contre leurs ressortissants et allant à l’encontre de l’égalité entre les citoyens européens et la libre circulation des travailleurs inscrit dans les traités européens. Les Polonais y voyant une humiliation là où les Slovaques redoutent la création de citoyens de second ordre et les Tchèques considèrent qu’ils sont face à un « problème sérieux » rejoignant ainsi la Commission européenne qui a décrit cette demande comme « très problématique » et le Président du Parlement, Martin Schultz, qui a évoqué ses doutes sur la légalité d’une telle demande au regard du droit communautaire. Seule la Hongrie, pourtant elle aussi membre du groupe de Visegrad, s’est abstenue de toute réaction.

A l’inverse, Berlin, Paris et Rome ont pris acte de la possibilité laissée ouverte par le Premier ministre britannique d’avoir recours à des mesures alternatives afin de rendre son pays moins attractif pour les travailleurs d’autres Etats membres. Angela Merkel, excellente connaisseuse des mœurs communautaire et première opposante au Brexit, s’est même déclarée « confiante » que ces sujets pourraient trouver leur résolution.

Ces demandes du Royaume-Uni (et la réponse qui leur sera donnée) peuvent-elle créer un effet domino, et donner des idées à d'autres pays européens, notamment en Europe de l'Est ? Comment cela est-il pris en compte dans les négociations en cours ?

Bruno Bernard : C’est en effet l’inquiétude des pays de l’Est de l’Europe qui redoutent de voir leurs citoyens discriminés par les pays où ils émigrent néanmoins force est de reconnaître que de nombreux pays dont la Grande Bretagne bénéficient déjà d’exemption des règles communautaires et que ces situations ne créent pas pour autant les conditions d’une course à l’échalote où chaque Etat membre tenterait de définir sur mesure son statut au sein de l’Union. Toutefois, il est nécessaire de reconnaître que plus que la couverture communautaire connaîtra de trous, plus la construction globale sera fragilisée, ouvrant ainsi à des pays, moins intéressés par la préservation de l’acquis communautaire que d’autres des possibilités dont ils ne pouvaient rêver avant les demandes du Gouvernement de Grande-Bretagne.

Philippe Moreau Defarges : L'Union européenne est un très beau projet, avec ses difficultés certes. Rien ne peut empêcher le Royaume-Uni et d'autres Etats de la quitter. Si certains Etats ne peuvent absolument pas assumer leurs obligations, il leur faudra partir. L'Union européenne n'a aucune raison de tout céder à des Etats qui en ont largement bénéficié. Prenons un exemple : la Pologne a très largement profité de l'Union européenne, des crédits européens et du marché unique mais ne s'en estime pas satisfaite. Il faudrait mettre ces Etats au pied du mur. La Pologne a mis au pouvoir un parti très peu favorable à la construction européenne. Si les Polonais souhaitent abandonner l'UE et se retrouver en tête à tête avec la Russie, tant pis pour eux. L'UE ne peut vivre avec ce chantage permanent au départ. Si chaque Etat met en avant ses préoccupations particulières, de concession en concession, l'Union européenne va disparaître. Que l'Union européenne ait pris sous son aile les pays d'Europe centrale dans les années 2000 a constitué un formidable pas en avant, il s'agissait d'une dette de l'Europe occidentale à l'égard de tous ces Etats qui avaient vécu sous la coupe soviétique. Que ces Etats, comme la Grande-Bretagne, comme la Hongrie, mais aussi comme l'Union européenne, s'interrogent, cela est parfaitement légitime mais s'ils souhaitent se retrouver isolés, ils doivent l'assumer. Si l'euro n'existait pas, où en serait la France aujourd'hui, avec sa monnaie faible ? L'Union européenne est parfaitement consciente des risques aujourd'hui mais elle sait aussi qu'elle ne peut tout céder à tout le monde.

Au Royaume-Uni, David Cameron va-t-il convaincre, notamment les eurosceptiques ? Ce jeu d'équilibriste entre pro et anti-européens peut-il lui nuire ?

Philippe Moreau Defarges : David Cameron a pris un risque très grave, ce qui peut se retourner contre lui. Le référendum pourrait donner un résultat favorable au départ de l'UE. Une consultation populaire est un pari, dont l'issue n'est absolument pas sûre pour David Cameron. Il s'agit aussi d'une démarche très contestable car au lieu de défendre l'Union européenne, le Premier ministre la présente comme un frein dont il faudrait en même temps obtenir des avantages. Le risque est réel d'approuver dans les urnes le départ du Royaume-Uni, ce qui est très inquiétant. Ce dont est responsable le gouvernement de David Cameron, qui joue là avec le feu. Sa démarche est complètement irresponsable. Comme beaucoup d'hommes politiques, il a cru qu'il serait capable de résoudre une solution insoluble. Son idée consistait à croire qu'il pouvait mettre un terme aux controverses sur l'adhésion du Royaume-Uni à l'UE. Depuis que le Royaume-Uni a adhéré en 1973, des débats ont eu lieu constamment sur la question du départ du pays de la communauté européenne. Il pensait pouvoir dire : "Je suis le Premier ministre qui va terminer ce dossier". Sa victoire électorale l'a grisé. Mais le Royaume-Uni doit rester dans l'Union européenne, même mécontent. 

Bruno Bernard : David Cameron a choisi de rompre son numéro d’équilibriste un 10 novembre, considérant visiblement qu’il étant temps de s’engager en faveur du maintien du Royaume dans l’Union. En découvrant les propositions de leur Premier ministre, les députés conservateurs les plus eurosceptiques se sont étranglés de rage, les trouvant bien maigres par rapport à ce qu’ils imaginaient lorsque le référendum avait été annoncé. Ils imaginaient une renégociation complète et ont découvert un triste succédané. La fracture du Parti conservateur à propos de la question européenne va aller en s’amplifiant alors que les sondages indiquent toujours que le maintien dans l’Union demeure en tête des intentions des britanniques.

Néanmoins 57% d’entre eux ne font pas confiance à David Cameron pour obtenir un bon d’accord pour le Royaume-Uni à l’issue des négociations. Grâce à cet éclairage on comprend mieux les ambitions revues à la baisse du Premier ministre. David Cameron ne souhaitant pas terminer sa carrière politique en 2017 sur la sortie de son pays de l’Union mais bien en 2020 après un second mandat plein comme il l’a déjà annoncé, il est prêt à tout pour obtenir un accord. Afin que cela soit, ses homologues européens devront faire en sorte qu’il ne perde pas la face devant son opinion publique.

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