Attentat de l'Etat islamique en Arabie saoudite, pas (encore) de quoi inquiéter les saoudiens | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Attentat de l'Etat islamique en Arabie saoudite, pas (encore) de quoi inquiéter les saoudiens
©

Roi du pétrole ?

Attentat de l'Etat islamique en Arabie saoudite, pas (encore) de quoi inquiéter les saoudiens

Vendredi dernier, un kamikaze lié à l'Etat islamique se faisait exploser dans une mosquée chiite de la province saoudienne de Qatif, tuant 21 fidèles. Un acte qui vise à accentuer les tensions communautaires afin de prendre le royaume. La répression s'annonce féroce.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

Voir la bio »

 

Atlantico : Il s'agit du premier attentat que l'organisation revendique dans le royaume, est-ce une victoire pour Daech ?

Alain Rodier : Je ne qualifierai pas cela de "victoire" de Daech étant donnée la relative facilité de déclencher un attentat suicide n'importe où dans le monde. Cela est certes plus difficile à réaliser en Arabie Saoudite, pays très bien encadré par les services de sécurité, mais c'est loin d'être impossible surtout quand le problème de l'exfiltration de l'activiste ne se pose pas puisqu'il meurt sur place. Cela dit, c'est le premier attentat "revendiqué officiellement". Il y en avait eu un autre en novembre à la sortie de la mosquée chiite de al-Asha. Trois assaillants avaient tiré dans la foule au fusil d'assaut et au pistolet. Cinq personnes avaient été tuées et neuf autres blessées. Les revendications de l'époque avaient été trop floues pour que l'on puisse attribuer cet attentat à Daech ou à un autre groupe. Maintenant, c'est fait. Selon les autorités, le kamikaze serait Saleh ben Abdul Rahmane Saleh al-Qashami, un Saoudien de vingt ans dont le père serait déjà incarcéré pour activités terroristes. La revendication de Daech faisait état d'un Abou Maer al-Najdi, certainement un alias. Il aurait appartenu à une cellule de 26 membres qui aurait été démantelée il y a un mois. Remarque : les autorités saoudiennes ont obtenue très (trop?) vite des résultats.

Si l'ancrage territorial de l'Etat islamique se trouve en Irak et en Syrie, l'organisation tente d'étendre son influence dans la région. Que représente pour elle la cible saoudienne ? Cherche-t-elle a concurrencer Al Qaeda dans la péninsule arabique (AQPA) déjà présente dans la région ?

Daech a beaucoup de cibles désignées. Les chiites sont en tête de liste car considérés comme des "apostats", c'est-à-dire des traîtres à l'islam. L'objectif constitué par une mosquée chiite en Arabie Saoudite en est l'illustration parfaite. Suivent les régimes sunnites considérés comme des "vendus" aux "impies" (les Occidentaux). La famille Saoud est donc en priorité dans le collimateur, surtout en raison des liens qui l'unissent avec les Américains. Il est vrai que cet objectif est partagé par Al-Qaida "canal historique" qui a toujours repproché aux Saoud d'avoir autorisé les militaires occidentaux à fouler la terre qui abrite les lieux saints de l'islam à partir de 1991. Il y a donc concurence sur le terrain d'autant qu'al-Qada "canal historique" représenté dans la région par sa branche, "Al-Qaida dans la Péninsule Arabique" (AQPA, qui s'appelle aussi depuis 2012 Ansar al-Charia) n'a pas réusi à maintenir des réseaux dans le royaume en raison de la répression très active engagée à son encontre.

Le kamikaze, un saoudien, s'en est pris à cette mosquée car elle était chiite. Dans ce royaume sunnite ultra-conservateur, la minorité chiite représente 10% de la population et est souvent mal perçue par le pouvoir. Au-delà de l'aspect religieux de cet attentat, doit-on également voir une tentative d'aviver les tensions entre les communautés de la part de Daech ? Dans quel but ?

L'objectif d'aviver les tensions entre la majorité sunnite et la minorité chiite en Arabie saoudite me semble évident. La minorité chiite se sent rejetée. D'ailleurs, son chef religieux, Nimr Baqir al-Nimr, incarcéré depuis 2012, a été condamné à la peine capitale en novembre 2014 pour avoir soutenu des manifestations chiites en 2011. Son attitude a été considérée comme de la sédition. La décision de son exécution devrait être prise dans les jours qui viennent. Créer le désordre inter-religieux pour en profiter pour s'infiltrer semble être une bonne tactique. Cela avait bien marché en Syrie dès le début de la révolte de 2011. Il ne faut pas oublier que Daech est très méthodique et procède par étapes. Il est possible que des agents de renseignement du mouvement soient déjà à l’œuvre sur le terrain. Ils peuvent tenter de définir qui sont les sympathisants sur lesquels il peut s'appuyer et les adversaires à abattre en priorité.

L'Arabie saoudite est actuellement en conflit avec les Houthis, des rebelles chiites qui ont renversé le pouvoir au Yémen voisin. En les combattant, elle se fait tacitement l'alliée des djihadistes sunnites dans ce pays, dont AQPA. Elle entretient donc la tension chiite/sunnite. Or les djihadistes frappent désormais sur son propre territoire, est-ce aussi cette position ambigüe qui l'a mise en danger ?

La famille Saoud a deux adversaires : Téhéran dont la politique étrangère est considérée comme expansionniste et les salafistes-djihadistes de Daech. Cette situation est donc extrêmement difficile à gérer.

Pour parer au "danger chiite" en Syrie, Riyad soutient désormais (avec l'aide la la Turquie) l' "Armée de la conquête" qui n'est qu'une devanture pour Al-Qaida "canal historique" via son bras armé en Syrie, le Front al-Nosra.

En Irak, Riyad est assez impuissant puisque le pouvoir est aux mains des chiites. Tout au plus les Saoud tentent-ils de faire pression sur les États-Unis pour qu'ils poussent le régime à redevenir multi-religieux (chiites et sunnites dont des Kurdes).

Par contre, pour empêcher les infiltrations de Daech très présent dans le sud-est de l'Irak, une importante barrière de protection du style "rideau de fer" est en train d'être établie tout le long de la frontière.

Au sud, Riyad se sent agressé "par contournement" via le Yémen où les Houthi, mais aussi les partisans de l'ex-président Saleh (lui-même de religion zaydite comme la majorité des Houthi) se sont emparés de tout l'ouest du pays. Les bombardements sont destinés à "casser" cette rébellion et, de fait, apportent un soutien à AQPA. Ce mouvement s'est d'ailleurs intégré à une alliance de tribus sunnites appelée "les fils d'Hadramaout", province dont ils ont pris le contrôle effectif depuis quelques semaines. Pour Riyad, il s'agit d'abattre maintenant les rebelles yéménites, il sera bien temps ensuite de s'occuper d'AQPA.

Un problème est en train de survenir : Daech s'est aussi implanté au Yémen où il a mené des attentats sanglants à Sanaa contre les Houthi. Mais pour le moment, il semble que ce mouvement n'est pas encore présent en force. Cela pourrait évoluer dans l'avenir.

Finalement quelles seront les répercussions de la pénétration de Daech en Arabie saoudite pour le royaume et pour le reste du Moyen-Orient ?

Daech étend progressivement ses tentacules hors de son bastion syro-irakien. Cela a commencé au Sinaï puis en Libye, un peu au Sahel, au Nigeria et maintenant au Yémen. Là où il est trop faible pour établir des cellules, il mène des actions terroristes en appelant les "volontaires" locaux à participer à sa campagne de terreur où ils le peuvent.

Le régime saoudien va gérer le problème représenté par Daech sur son sol comme il l'a fait avec AQPA : une répression très dure mettant sous les verrous tous les suspects de sédition. Le roi Salmane a d'ailleurs été très clair dans un message adressé au prince héritier et ministre de l'Intérieur : "chaque participant, planificateur, supporter, collaborateur ou sympathisant de ce crime haineux sera consdéré comme responsable, jugé et puni [...] Notre effort pour combattre les esprits déviants ne s'arrêtera jamais". Dans le langage du pouvoir saoudien, les "esprits déviants" sont tous ceux qui veulent s'opposer à la monarchie dont les salafistes-djihadistes de Daech et d'AQMI. Avis aux amateurs...   

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !