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Une vue des bureaux de BlackRock à New York aux Etats-Unis.
Une vue des bureaux de BlackRock à New York aux Etats-Unis.
©Andrew Burton / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Gestion d’actifs

Asset management : ce nouveau visage du capitalisme qui refaçonne nos vies sans contre-pouvoir

Le poids des géants de la gestion d’actifs est devenu tel qu’ils ont réussi à conquérir une influence politique conséquente et à se décharger pour partie du risque financier inhérent à leurs activités pour le reporter sur la société tout entière.

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Atlantico : Le 20 juillet 2021, trois gestionnaires d'actifs, BlackRock, Vanguard Group et State Street Corp possédaient collectivement environ 22 % de l'entreprise moyenne du S&P 500, selon des données compilées par Bloomberg, contre 13,5 % en 2008. Comment en est-on arrivé là ? La réalité est-elle la même en France ?

Alexandre Delaigue : Ils prennent de l’importance sous l’influence de la concurrence. Le développement de la gestion indiciaire, c’est-à-dire de la gestion passive de portefeuille dans laquelle on ne cherche pas à sélectionner les bons titres, est une méthode qui ne coûte pas cher. Si on ne paie personne pour sélectionner les titres, mais qu’on achète simplement ce qu’il y a sur les marchés, c’est peu coûteux. Et tous les gens qui ont des fonds les font désormais gérer ainsi. Et plus ces sociétés ont du volume, plus elles peuvent baisser les coûts et satisfaire leurs clients. Ils ont des frais de gestion faibles et attirent des clients : des particuliers mais aussi des investisseurs institutionnels comme des fonds de pension. Ce qui les fait grossir assez naturellement. On retrouve évidemment la même chose en Europe car les gros fonds sont partout. On pourrait citer le fond norvégien qui a pendant longtemps été le premier investisseur du CAC40. Ils font de la gestion passive donc n'interfèrent pas dans la gestion des entreprises, ce qui les fait rester sous les seuils qui les feraient considérer comme partenaires influents. En France, notre champion est Amundi. Il est important de rappeler que ces entreprises ne sont que gestionnaires de fonds et que ces derniers ne leur appartiennent pas.

Dans quelle mesure ce poids financier dans les entreprises s'est-il traduit en poids politique et en influence ?

L’essentiel de leur stratégie de placement est indiciaire, donc passive. Ils ne veulent donc pas interférer. Ils sont aussi bornés par un autre aspect qui est leur responsabilité fiduciaire à l’égard de leurs clients. La seule chose qu’ils doivent espérer obtenir, c’est du rendement pour leurs clients. Pour cela, ils sont un peu bornés dans leur capacité d’action. Certains fonds ont explicitement déclaré vouloir être plus actifs ou plus contrôler ce que font les entreprises. Larry Fink, qui dirige l’un de ces fonds, fait régulièrement des annonces présentées comme souhaitant influer la politique des entreprises dans le sens d’une plus grande responsabilité environnementale. Est-ce que ces fonds pourraient investir dans les secteurs très producteurs de CO2 ? Cela reste à prouver. Le mandat de ces fonds limite toutefois la marge d’action. Dès lors qu’il y a une tension entre leur responsabilité envers leurs clients et des objectifs autres, elle se règle dans le sens du rendement. Là où ces fonds peuvent poser plus de problème, c’est sur le fonctionnement de manière générale des marchés et sur la concurrence entre les entreprises. Régulièrement, les dirigeants de ces fonds sont accueillis par les autorités françaises, mais vu les volumes d’argent en jeu, c’est assez logique qu’il y ait une concertation.

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Vous évoquez les changements que ces fonds provoquent sur le fonctionnement des marchés et sur la concurrence entre les entreprises. Dans quelle mesure sont-ils importants et potentiellement dommageables ?

L’importance de la gestion indiciaire génère des mouvements liés à la présence ou à l’absence d’une entreprise dans un indice. Quand une entreprise rentre dans un indice quel qu’il soit, tous les investisseurs sont obligés d’aller l’acheter. Cela a un effet mécanique sur le cours de l’action. Et de la même manière quand une entreprise sort d’un indice.  Mais surtout, sur la question de la concurrence : traditionnellement, lorsque certains investisseurs ont des actions dans une entreprise et pas dans une autre, cela joue comme aiguillon de la concurrence. Si le même fond est investisseur dans deux entreprises concurrentes, si elles fusionnent ou qu’elles ne se font pas concurrence, il en est avantagé. Un exemple purement fictif : un actionnaire actif choisit d’investir dans Nike ou Adidas et il sera content si celui sur lequel il a investi gagne du terrain. Un actionnaire passif n’aura pas intérêt à de l’agressivité entre deux valeurs car ce qu’il gagne d’un côté, il le perd de l’autre.

Quel impact cela a-t-il sur la vie des consommateurs lambda ?

Il faut garder à l’esprit que ces analyses sont en partie conjoncturelles, mais théoriquement, ces gestionnaires d’actifs sont une aubaine pour les épargnants. En revanche, la concentration des activités économiques est un phénomène dont on ne sait jamais qui il va favoriser ou non. Elle pourrait être néfaste pour les consommateurs ou les salariés.

Certains analystes comme Daniela Gabor évoquent l’idée que le gouvernement conçoit son rôle comme étant essentiellement de dérisquer les investissements des gigantesques gestionnaires d'actifs privés ?

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Ce n’est pas lié directement à ces gestionnaires de fonds en particulier mais au rapport des gouvernements et des banques centrales vis-à-vis des marchés. C’est une forme d’excroissance de la valeur actionnariale qui fait que tout le monde se préoccupe de ce qui se passe sur les marchés car cela est considéré comme très important. Pour les gouvernements, ce qu’il faudrait éviter à tout prix, ce sont les perturbations financières. C’est une attitude qui met les marchés au premier plan. La protection de l’investisseur est devenue, dans les pays occidentaux, un phénomène notable.

Est-ce qu’il y a des garde-fous ou des contre pouvoirs ?

Il y a des attitudes variées liées à des systèmes différents. L’Union européenne est devenue une sorte d’alliée de l’antitrust américain car elle ose s’attaquer à des entreprises comme Google et Apple. Donc le soutien n’est jamais véritablement total. Le gouvernement chinois n’a pas hésité à prendre des décisions qui ont ruiné plusieurs secteurs d’activité florissants. L’endroit où la collusion est la plus nette, c’est aux Etats-Unis. Mais l’Etat n’est pas le bras armé des investisseurs. La réalité est un peu plus nuancée.

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