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Le XXe siècle représente un tournant majeur dans l'histoire du travail féminin.
Le XXe siècle représente un tournant majeur dans l'histoire du travail féminin.
©Flickr/Victor1558

Où sont les femmes ?

1914-2014 : comment un siècle de travail des femmes a changé l’économie et la société

La Première Guerre mondiale marque l'accession en masse des femmes au monde professionnel. Néanmoins la France, comme les pays méditerranéens, accuse encore aujourd'hui un retard, fruit d'un passéisme persistant.

Atlantico : S'il a été sujet à de nombreux bouleversements, le XXe siècle représente un tournant majeur dans l'histoire du travail féminin, ces dernières étant peu à peu passées de l'emploi implicite à l'emploi salarié. Peut-on considérer en premier lieu que la Première Guerre mondiale a été un élément déclencheur de cette dynamique ?

Gilbert Cette : Non : dans de nombreux pays, la fin de la guerre s’est accompagnée d’un retour à de très bas taux d’activité des femmes. L’élément fondamental qui a poussé à la hausse du taux d’activité des femmes est bien sûr l’accès à l’éducation qui a développé les ambitions et profondément transformé les cultures nationales. Pour autant, de nombreuses spécificités nationales demeurent : certains pays méditerranéens se caractérisent toujours par de bas taux d’activité des femmes (Espagne, Italie et Grèce).

Bernard Vivier : La Première Guerre Mondiale peut-être analysée comme un important mouvement d'accélération de cette dynamique dans le sens où les femmes ont effectivement investi massivement et pour la première fois la plupart des occupations masculines, à l'usine comme dans les champs. Il ne faudrait pas pour autant penser que le travail féminin n'a pas existé où qu'il était plus marginal par le passé. Elles étaient tout aussi actives que les hommes dans le travail paysan, qui était pour beaucoup un travail familial, et elles avaient commencé à investir l'industrie dès la fin du XIXe siècle avec l'émergence des grandes usines. Elles étaient évidemment aussi présentes dans ce qu'on appelait les "travaux de l'aiguille" (la couture) la grande distribution, la blanchisserie et autres activités très bien décrites dans les romans de Zola. Autrement dit, 1914 est à voir comme une date-clé qui marque une progression très nette d'un phénomène dont les bases étaient déjà posées. La grande innovation de la Grande Guerre est en soi d'avoir instauré pour de bon l'entrée des femmes dans le monde du salariat, cette évolution sociale étant l'un des grands "triomphes" du XXe siècle, avec ses bons et ses mauvais côtés. On le voit bien notamment en France, pays qui compte 16 millions de salariés du privée et 5 millions de fonctionnaires, la moitié de la masse salariale (chiffres INSEE) étant par ailleurs féminine désormais. 
Si cette entrée des femmes peut être considéré avant tout comme une grande conquête du dernier siècle en faisant de la femme une productrice à niveau égal de l'homme, il reste des avancées à concrétiser. Le fait que les femmes gardent malgré tout un statut de mère crée de plus une articulation difficile entre monde du travail et monde familial, bien que l'on tente de pallier cela en renforçant le rôle parental des pères. La popularisation des congés familiaux tout au long du XXe siècle a toutefois permis d'atténuer ces difficultés.

En quoi le XXe siècle a t-il par ailleurs œuvré à l'entrée des femmes dans le monde éducatif ? Quelles ont été les principaux "épisodes" de cette évolution ?

Gilbert Cette : En ce domaine, le XXème siècle a été celui de la démocratisation de l’accès généralisé à l’éducation. Cela a profondément percuté les cultures et les ambitions individuelles dans de nombreux pays. Et cela a nourri l’aspiration légitime des femmes à l’égalité d’accès à de nombreuses positons professionnelles autrefois réservées aux hommes. Pour autant, de nombreuses professions restent de fait très « sexuées ». On pense immédiatement à celles de la politique ou plus encore du pouvoir économique. Mais à l’inverse, d’autres professions pourtant nobles, comme par exemple celle de magistrat, attirent actuellement principalement des femmes, peut-être du fait de niveaux de rémunération décalés par rapport aux responsabilités et aux qualifications effectives qu’on y constate.   
Bernard Vivier : On voit bien que les femmes ont aujourd'hui un accès à l'éducation largement équivalent à celui des hommes (57,6 % d'étudiantes dans les universités en 2009), et l'on peut considérer que ce lent mouvement commencé à la fin du XIXe siècle par les défenseures de la "question féministe" a aujourd'hui atteint son terme.

Alors que l'on a longtemps considéré que les femmes devaient être écartées de l'exercice officiel du pouvoir, plusieurs d'entre elles, de Dilma Roussef à Angela Merkel, ont prouvé leurs compétences. Quel bilan peut-on tirer aujourd'hui de la "politisation" du monde féminin ? Le cas français est-il particulier ?

Gilbert Cette : Une forte présence des femmes aux plus hauts niveaux de la vie politique était déjà quelque chose de commun dans de nombreux pays du nord de l’Europe, mais aussi dans des pays asiatiques comme l’Inde et récemment dans de grands pays d’Amérique latine. En ce domaine, la France, comme d’ailleurs les pays méditerranéens, semble un ilot de résistance culturelle passéiste à l’accès des femmes aux plus hautes fonctions politiques. Il faudra dans quelques années faire le bilan des lois sur la parité pour s’assurer de leur efficacité en ce domaine.
Bernard Vivier : On peut déjà dire, contrairement à une idée reçue, que les femmes ont voté pour la première fois en France en 1907 lors des élections prudhommales et qu'elles ont donc déjà participé à l'exercice politique bien avant la Libération, même si c'était de manière relativement symbolique. Par ailleurs, si nous n'avons pas encore eu de femmes à un tel niveau de l'Etat, on ne peut pas dire que le cas français soit tellement particulier. Après tout, cela a failli arriver à Ségolène Royal en 2007 et l'élection ne s'était alors clairement pas joué sur son sexe, mais bien sur son identité politique. On peut dire toutefois que La France se distingue, en comparaison d'autres pays européens, par son hésitation entre un certain "laissez-faire" qui reposerait plutôt sur l'incitation indirecte et une volonté "d'imposer" comme récemment avec l'obligation pour la première fois aux municipales de proposer des listes paritaires. Si l'on peut à juste titre regretter l'aspect dégradant et assez inutile des quotas en tant que tels, sachant qu'ils peuvent occulter les qualités personnelles requises pour un poste, l'expérience prouve que cela a su poser des marqueurs qui ont eu des résultats probants. Plus personne n'a aujourd'hui de problèmes à l'idée de voir des femmes dans les plus hautes sphères de l'Etat.

Aujourd'hui, les débats sont vifs sur la question de l'état de l'égalité hommes/femmes, en particulier sur la question des salaires à compétences égales. Est-il possible de faire la part des choses au-delà des polémiques ?

Gilbert Cette : Les inégalités salariales entre hommes et femmes sont un fait. Leur ampleur est difficile à évaluer car elle doit l’être « toutes choses égales par ailleurs », mais ces inégalités sont indéniables. Pour autant, ces inégalités salariales ne doivent pas occulter une autre forme d’inégalité qui pénalise les femmes : celle de l’accès à certaines positions dans le monde économique ou dans le monde politique. L’arbre bien réel des inégalités salariales ne doit pas cacher la forêt de ces autres inégalités qui brident l’ambition légitime des femmes.

Bernard Vivier : Les instruments de mesure me semblent ici plutôt bien au point pour mesurer l'état des inégalités, en particulier sur la question des écarts salariaux à compétences équivalentes qui oscillent depuis plusieurs années entre 15 et 20 %, toujours au détriment des femmes. Les ressources humaines ont beaucoup fait évoluer leur "logiciel" en la matière pour intégrer ces nouvelles réalités du monde professionnel.

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