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Des manifestants en Iran protestent contre les autorités après l'annonce de la mort de Mahsa Amini.
Des manifestants en Iran protestent contre les autorités après l'annonce de la mort de Mahsa Amini.
©Ozan Kose / AFP

Géopolitico Scanner

Révolte contre le voile : les Iraniennes ont un message pour les féministes occidentales sur l’alliance islamisme-extrême gauche

Des manifestations ayant fait plusieurs morts ont éclaté en Iran après l’annonce des autorités iraniennes de la mort de Mahsa Amini. Cette jeune femme avait été arrêtée par la police des mœurs pour « port de vêtements inappropriés ».

Emmanuel  Razavi

Emmanuel Razavi

Emmanuel Razavi est Grand reporter. Spécialiste de la géopolitique du Moyen-Orient, il fait partie des quelques journalistes français à avoir enquêté au sein de la mouvance jihadiste. Auteur de livres et de documentaires sur le sujet, il s’est fait remarquer pour ses scoops au sein de l’Organisation islamiste des Frères Musulmans (pour Arte et le Figaro Magazine), chez les talibans (pour Paris Match) ou avec les combattants d’al Qaida (M6). Également conférencier auprès d’institutions internationales, il a fait partie, en 2019, des spécialistes de terrain qui ont été invités à témoigner devant la commission d’enquête sénatoriale sur l’islam radical. Il a notamment vécu et travaillé en Afghanistan et au Qatar. Dernier ouvrage publié : « Grands reporters, confessions au cœur des conflits » (Éditions Amphora, collection Bold, 2021).

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Atlantico : L'Iran est traversé par des manifestations importantes suite à la mort de Mahsa Amini, arrêtée à Téhéran pour « port de vêtements inappropriés ». Comment en sommes-nous arrivés à cette situation ?

Emmanuel Razavi : Il faut tout d’abord souligner à quel point ces femmes iraniennes qui luttent pour leurs droits et brûlent leurs foulards en public sont courageuses. Mahsa Amini est devenue un symbole de la lutte pour la liberté en Iran, car elle est plus que jamais révélatrice de la fracture entre une jeunesse iranienne qui aspire au changement et à la modernité, et le régime des mollahs, totalement dépassé par les aspirations de celle-ci (...).Pour revenir à votre question,la condition des femmes en Iran a connu de nombreuses évolutions en fonction des périodes. En 1935, Reza Shah Pahlavi avait par exemple interdit le port du voile en public. En 1936, il a réformé l’éducation nationale en mettant en place un système qui ne faisait aucune différence entre les garçons et les filles, et il a également permis l’entrée des femmes à l’université. Au début des années 60, les femmes ont le droit de vote et l’on a vu des Iraniennes s’engager en politique et devenir élues. Je me souviens très bien que dans les années 70, lorsque nous passions des vacances en famille Iran, les filles se promenaient en mini-jupe dans la rue, ou étaient en bikini à la piscine. L’on peut ainsi dire que cette période des années 30 aux années 70 est celle d’une certaine émancipation des femmes iraniennes. En ce sens, l’impératrice Farah Pahlavi a joué un rôle important, soutenant de façon active le droit des femmes en Iran et leur accès à l’enseignement comme à la culture. Puis tout a volé en éclat avec la révolution islamique. Il faut se rappeler qu’en 1978, Khomeini a lancé un appel aux femmes pour qu’elles s’engagent à ses côtés et manifestent contre le pouvoir. Cet appel a eu un large écho dans certains milieux populaires, mais surtout au sein des organisations activistes d’extrême gauche, telles les Moudjahidines du peuple Iranien d’obédience islamo-marxiste. Cette gauche anti-américaine et anticapitaliste, qui se voulait progressiste, s’est associée avec l’islamisme le plus rétrograde pour l’aider dans sa conquête du pouvoir. Mais lorsque Khomeini a pris le contrôle du pays, il l’a réduite à néant, et les femmes ont perdu la plupart des droits qu’elles avaient acquis sous la monarchie. Le voile est redevenu obligatoire, l’âge du mariage a été abaissé de 18 à 9 ans pour les filles. L’on peut dire que par naïveté et par aveuglement révolutionnaire, ces mouvements d’extrême gauche ont été les artisans et les complices de la victoire islamiste et de la régression du statut des femmes. Leur jeu politique fut d’autant plus aberrant qu’ils furent ensuite interdits et persécutés par le régime des Mollahs. 

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À quel point ce lien entre l'extrême gauche iranienne et le pouvoir existe-t-il toujours ? 

Au milieu des années 70, les Moudjahidines du peuple iranien ont considéré que les Islamistes étaient leurs meilleurs alliés, ce qui était une aberration compte tenu de leur ancrage marxiste. En clair, ils ont appliqué la formule suivante : « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Leurs têtes pensantes furent des personnalités comme Massoud Rajavi, qui considéraient que le véritable islam était révolutionnaire, progressiste et favorable à l’égalité entre hommes et femmes. Sans ces idéologues, Khomeini n’aurait sans doute pas réussi sa révolution islamiste. Une fois parvenu au pouvoir, celui-ci a pourtant persécuté les organisations d’extrême gauche, et les a éradiquées. L’extrême gauche avait en fait vu dans l’islamisme un allié de circonstance auquel elle a ouvert ses réseaux, notamment dans les universités. Si elle a pu avoir un peu d’influence au début de la révolution, elle a été balayée et ses cadres emprisonnés, exécutés ou contraints l’exil. Aujourd’hui, bien que certains prétendent le contraire, ces mouvements d’extrême gauche ne représentent plus grand-chose en Iran et sont passés dans la clandestinité. Leur voix porte sans doute plus en Occident qu’en Iran. Ce qui est intéressant, c’est qu’une partie de la jeunesse iranienne qui s’exprime sur les réseaux sociaux se dit nostalgique de la période des Pahlavi qu’elle n’a pourtant pas connue. Et sans être forcément partisans de la monarchie, ces jeunes fantasment une époque qui leur apparaît plus libre.

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L'Iran est-il le symbole de la manière dont l'extrême gauche peut devenir l'allié objectif/de circonstance du fondamentalisme religieux ?

Oui. C’est même le meilleur exemple d’association entre islamistes et l’extrême gauche. Il faut comprendre que l’ayatollah Khomeini s’inscrivait dans la mouvance islamo-révolutionnaire d’une organisation appelée les Fedayn de l’Islam. Bien que chiite et fondamentaliste, celle-ci était proche de l’organisation des Frères Musulmans égyptienne, dont elle s’est inspirée politiquement. En ce sens, l’une de ses stratégies a été de s’appuyer sur des coalitions de mouvements situés à l’extrême gauche, et de les utiliser pour lui permettre d’accéder au pouvoir. En fait, s’agissant de l’Iran, on peut parler d’une convergence des luttes entre les islamistes et l’extrême gauche, qui a abouti à la mise en place d’un régime dictatorial et l’éradication de la gauche politique. 

Cela explique-t-il pourquoi en France, certaines néo féministes ne soutiennent pas les femmes iraniennes ?

Je pense que ce qui se passe en Iran renvoie ces néo féministes, qui n’ont dans les fait rien de féministes, à leurs contradictions. Elles laissent entendre que le voile serait un marqueur de liberté de choix et d’émancipation de la femme musulmane, quand en Iran ou en Afghanistan des jeunes filles sont arrêtées, violées et tuées parce qu’elles refusent de le porter. C’est une aberration tant sur le plan sociologique que politique. En réalité, ces néo-féministes ont peu ou prou les mêmes positions idéologiques que les mouvements d’extrême gauche qui ont soutenu Khomeini en 1979. Leur discours apparaît tout aussi rétrograde et déconnecté du réel.

Emmanuel Razavi est Grand reporter. Spécialiste de la géopolitique du Moyen-Orient, Il a réalisé de nombreuses enquêtes au sein de la mouvance jihadiste. Auteur de livres et de documentaires sur le sujet, il s’est fait remarquer pour ses scoops au sein de l’Organisation islamiste des Frères Musulmans (pour Arte et le Figaro Magazine), chez les talibans (pour Paris Match) ou avec les combattants d’al Qaida (M6). Auteur du roman « les Exilés, une chronique iranienne » (éditions Publibook 2010), il est également conférencier auprès d’institutions internationales et de l’Institut national d’anticipation des Risques. Il a fait partie, en 2019, des spécialistes de terrain qui ont été invités à témoigner devant la commission d’enquête sénatoriale sur l’islam radical. Il a notamment vécu en tant que journaliste en Afghanistan, au Qatar et en Espagne. Dernier ouvrage publié : « Grands reporters, confessions au cœur des conflits » (Éditions Amphora, collection Bold,2021).

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