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Des membres du personnel soignant s'occupent d'un patient hospitalisé après avoir contracté la Covid-19.
©Thomas COEX / AFP

Efficacité de la lutte contre la Covid-19

Zéro Covid : 7 réponses aux arguments de ceux qui s’obstinent à penser que c’est une stratégie impossible pour la France

Autant on peut comprendre la volonté du gouvernement d’assurer un retour progressif à une vie normale, autant le pari fait par le gouvernement que la vaccination nous sauvera à temps de toute quatrième vague sans avoir besoin de miser enfin sur le traçage et l’isolement est ultra risqué.

Antoine Flahault

Antoine Flahault

 Antoine Flahault, est médecin, épidémiologiste, professeur de santé publique, directeur de l’Institut de Santé Globale, à la Faculté de Médecine de l’Université de Genève. Il a fondé et dirigé l’Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique (Rennes, France), a été co-directeur du Centre Virchow-Villermé à la Faculté de Médecine de l’Université de Paris, à l’Hôtel-Dieu. Il est membre correspondant de l’Académie Nationale de Médecine. 

 

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1. Nous ne sommes pas une île

Antoine Flahault : Si l’on cherche les raisons de la performance dans cette crise sanitaire et que l’on retient comme critère la mortalité par Covid-19 pour 100 000 habitants depuis le début de la pandémie, on voit en effet que de nombreuses îles du Pacifique et d’Asie se qualifient parmi les meilleurs, avec Taïwan (0,04) la Nouvelle-Zélande (0,5), l’Australie (3,6), le Japon (7,3). A titre de comparaison, la France, en milieu de peloton européen enregistre 155 décès par Covid pour 100 000 habitants, ce n’est pas du tout le même ordre de grandeur !  En Europe l’Islande fait aussi partie des champions (avec 8,1). Ce sont des îles souvent isolées au milieu de l’océan, comment imaginer qu’elles puissent servir de modèles pour les pays interconnectés d’Europe continentale comme la France ? Eh bien, je soutiens que c’est une mauvaise question. La leçon qu’il fallait surtout tirer de ces Etats insulaires, probablement plus faciles à défendre de l’agression des virus que les Etats continentaux, c’est que le contrôle sanitaire aux frontières a joué un rôle déterminant dans la gestion de cette pandémie. Il ne suffit certes pas d’être une île pour réussir, regardons la Grande Bretagne (192 décès pour 100 000) pour s’en convaincre, mais le caractère insulaire est un atout très utile, si l’on cherche à contrôler efficacement les allées et venues. Ainsi, ce ne sont peut-être pas aux frontières de la France métropolitaine que l’on peut espérer contrôler l’afflux des visiteurs, sans parler de la question des travailleurs frontaliers qui tous les jours passent la frontière nationale pour aller travailler et faire fonctionner les hôpitaux ou les commerces des pays voisins de la France. Mais ce sont plutôt les frontières de l’espace Schengen qu’il conviendrait de sécuriser sur le plan sanitaire. Si l’on ne veut pas aujourd’hui de nouveaux variants venant de pays à haut risque, il ne faut pas qu’ils viennent davantage – en transit – d’un pays de l’espace Schengen, de Roissy, Schipol ou Fumicino. Il conviendrait donc de faire de l’espace Schengen une « presqu’île » à l’image de la Corée du Sud (3,4 décès pour 100 000 habitants).

2. Nous ne sommes pas un régime autoritaire et nous sommes attachés aux libertés publiques

Antoine Flahault : La Chine s’être débattue contre l’émergence de l’épidémie à Wuhan sous les yeux horrifiés et ébahis du reste du monde, avec les images de soudeurs arpentant les immeubles avec des fers pour verrouiller les portes des habitations des personnes mises à l’isolement pour cause de Covid-19. On se souvient aussi des images d’hôpitaux construits en moins de dix jours. La Chine a même inventé le concept de « confinement » le 23 janvier 2020 à Wuhan. Jamais auparavant aucun pays n’avait ainsi placé de cordons sanitaires autour d’une ville de 10 millions d’habitants, puis d’une région (Hubei) d’une taille proche de celle de la France. Seuls le régime autoritaire chinois pouvait probablement réagir ainsi, comme l’avait déclaré le chef de la mission Chine-OMS qui s’était rendue fin février 2020 sur place. Après la première vague, le régime chinois n’a plus voulu autoriser le virus à circuler sur son territoire, lui menant une guerre sans merci. Avec succès, car la mortalité par Covid-19 en Chine (0,34) est proche de celle de la Nouvelle-Zélande (0,54), rapportée à leur population respective. Pour un pays de 1,4 milliard d’habitants, c’est une gageure que peut-être seul un régime autoritaire pouvait relever. L’Inde, de même taille, est en miroir la confirmation de cette conclusion, alors que le pays est en proie à une vague dévastatrice qu’elle ne semble plus pouvoir contrôler. Parmi les autres pays continentaux, le Vietnam dont la performance est insolente (0,04 décès pour 100 000 habitants) ne brille pas non plus par l’ouverture de son régime politique. Dans une autre partie du spectre politico-économique, l’île-Etat de Singapour affiche une grande performance sanitaire dans cette pandémie (avec 0,52 décès pour 100 000 habitants). D’un peu moins de six millions d’habitants, le même parti unique a gardé les commandes depuis l’indépendance, Singapour a géré la crise avec une main de fer, n’hésitant pas à recourir aux traces digitales des habitants, sans grande référence aux libertés publiques. Tout cela est exact. Cependant le régime autoritaire russe n’affiche pas de très brillants résultats (73 décès pour 100 000), comme s’il ne suffisait pas d’être un régime fort et centralisé pour vaincre le virus. Par ailleurs, des pays comme la Corée du Sud (3,4), le Japon (7,3) ou Taïwan (0,04) ont de solides régimes démocratiques et affichent des performances tout aussi flamboyantes, sans parler de l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Norvège (13) et la Finlande (15). Si la solide courroie de transmission d’un régime fort peut probablement aider à passer des ordres aux populations placées sous leur joug, ce n’est heureusement pas un déterminant nécessaire pour s’en sortir dans cette crise.

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3. Les Français ne sont pas disciplinés et n’ont pas la même culture que les Asiatiques

Antoine Flahault : Souvenons-nous de la première vague, pas si ancienne, de mars 2020 en Europe. On nous expliquait que les Européens ne mettraient jamais des masques faciaux car ce n’était pas leur « culture ». Lorsque l’on ne comprend pas un phénomène, on se plaît à invoquer la culture comme aux temps anciens on invoquait les divinités. Il est exact que les peuples ont des spécificités culturelles. Certains sont plus tactiles, d’autres ont moins de difficultés à mettre une certaine distance physique dans leurs contacts sociaux. Certains traversent la rue aux passages piétons avec discipline et selon les indications des feux tricolores. On retrouve ces différences entre les nations européennes sans avoir à traverser les continents ou les océans. Mais, le bon sens prime le plus souvent auprès de tous les peuples de la Terre. C’est plutôt cela la constante que l’on retrouve et la leçon que l’on peut tirer de cette crise planétaire. Car quels sont les peuples qui ne portent pas de masque aujourd’hui ? Est-ce culturellement marqué de ne pas porter de masque ou plutôt politiquement connoté ? Ne sont-ce plutôt pas des contestataires, complotistes plutôt d’extrême-droite, voire de mouvements populistes qui refusent aujourd’hui les contraintes imposées par les gouvernements modérés guidés par leurs conseils scientifiques ?

4. Le virus circule trop pour l’envisager

Antoine Flahault : Il est clair que l’on ne déploie pas une politique zéro Covid avec 30 000 cas déclarés par jour dans un pays comme la France (juste en proportion cela correspondrait à plus de 600 000 cas par jour en Inde, en le rapportant à sa population, alors que l’Inde actuellement en rapporte entre 350 000 et 400 000, moins donc en proportion qu’en France actuellement). La stratégie zéro Covid nécessite en effet de partir d’une circulation faible du virus, telle qu’on l’a connue en Europe en juin 2020 par exemple, ou telle que le Royaume-Uni, mais aussi la Finlande, la Norvège, le Portugal et bientôt espérons le Danemark et la Suisse la connaissent à nouveau aujourd’hui, ou devraient la connaître prochainement. Ces pays pourraient vouloir ne plus laisser entrer le virus et ses variants sur leur territoire, à l’instar des champions de la planète que l’on a cité plus haut. Ces pays pourraient vouloir former un noyau de pays choisissant une stratégie zéro Covid en Europe et appelant les autres qui le souhaitent à les rejoindre, sous certaines conditions.

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5. Nous n’avons pas les moyens d’assurer le traçage ou l’isolement

Antoine Flahault : Il est exact que tant que l’on rapporte 30 000 cas par jour, on n’a pas les moyens d’assurer le traçage ou l’isolement des contacts, or ce sont deux piliers essentiels de la stratégie zéro Covid. On estime en France qu’au-dessous de 5000 cas par jour, la veille sanitaire serait en mesure de reprendre la main et de ne plus laisser se développer de chaînes de transmission sur le territoire. Mais au-dessus c’est illusoire.

6. Le traçage n’est pas efficace

Antoine Flahault : Lorsque l’on est en mesure de retrouver l’origine du foyer mosellans (un cluster dû au variant sud-africain), et de dire qu’il s’agissait d’un militaire revenu de l’île de la Réunion, eh bien c’est que l’on est capable de tracer efficacement les chaînes de contamination et de les démanteler rapidement. Bien sûr les Français sont tout aussi capables que les Japonais ou les Coréens de retrouver les chaînes de contaminations. Maintenant, les Asiatiques s’aident des dernières technologies de l’information du XXIème siècle et mobilisent toutes les traces digitales disponibles comme s’ils avaient affaire à des enquêtes criminelles. Le criminel que l’on recherche c’est le virus ici, et son porteur est en quelque sorte son véhicule. On ne stigmatise pas généralement le modèle de la Renault ou de la BMW qui a servi la fuite d’un malfrat, mais on s’aide de son immatriculation et des bases de données disponibles pour la retrouver. Dans le cas du coronavirus c’est pareil, la personne n’est que le véhicule que l’on recherche activement avec toutes les données disponibles. Si sa carte de crédit montre qu’il est passé dans un restaurant fréquenté, cela permettra peut-être d’identifier les clients et les personnels présents à ce moment et de voir si le virus criminel n’a pas laissé des grenades dégoupillées sur son passage. En Europe, on rechigne à remonter les traces digitales pour rechercher des contacts du Covid-19. Ce serait une intrusion inadmissible dans la sphère privée, une mesure liberticide inacceptable par la population. Les Asiatiques s’étranglent en entendant cela. Ils estiment autrement plus liberticide que d’exiger des formulaires pour sortir de chez soi, de mettre en œuvre des couvre-feux à 18 ou 19 heures assignant à domicile une population entière qui n’est même pas suspectée d’être porteuse du virus. Car si les Asiatiques sont intrusifs pour les quelques porteurs du virus, pour l’unique fin de recherche les chaînes de transmission, ils ne bouclent pas la vie sociale, économique, culturelle, sportive de toute leur population. Ils ne ferment pas les écoles, et confinent très rarement, lorsque la situation l’exige mais alors pour quelques jours seulement.

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7. A quoi bon, la fin de l’épidémie est proche grâce à la vaccination

Antoine Flahault : « La fin de l’épidémie est proche » est en tout cas une phrase que je déconseillerais à une personnalité politique de prononcer, en tout cas pour le moment. Car lorsque le Premier Ministre indien, Mr Modi, en mars dernier annonçait avec fierté la fin de l’épidémie dans son pays, c’était pour mieux organiser des rassemblements électoraux à moins d’un an d’élections nationales et autoriser enfin des pèlerinages religieux au bord du Gange qui allaient devenir des super-contaminations effroyables quelques semaines plus tard. Mais on peut aussi se rappeler des prédictions tout aussi affirmatives de Jair Bolsonaro au Brésil ou les prophéties de Donald Trump qui annonçait un printemps radieux à ses administrés. Dans chaque cas en contribuant à faire baisser la garde à tout le peuple. Boris Johnson avait un peu démarré de la même façon pour se raviser ultérieurement. Il est possible que la vaccination règle le problème mais ce n’est pas une certitude. Il est plus raisonnable de tabler sur une stratégie mixte qui associe une politique visant le zéro Covid ou tout du moins la circulation minimale du virus, en la couplant à une politique ambitieuse de vaccination. Personne ne sait l’exacte proportion de la population qu’il faudrait vacciner pour se débarrasser du problème. On suit bien sûr les exemples d’Israël qui a conduit avec succès de front un confinement très strict et la vaccination d’une grande proportion des adultes du pays. Le Royaume-Uni a suivi la même trajectoire et les Etats-Unis poursuivent - plus lentement, car ils rechignent à confiner - la même route. Les Chiliens avaient atteint plus de 40% de population vaccinée mais ont subi l’assaut d’une vague meurtrière qui semble liée au variant brésilien, qui a certes épargné les personnes âgées vaccinées mais pas les jeunes. On reste à la merci de nouveaux variants dont certains pourraient un jour échapper à l’efficacité des vaccins actuels. On n’est pas à l’abri d’une réticence à la vaccination de pans entiers de la population plus jeune de nos pays. On ne dispose toujours pas de vaccins pour les enfants. Cela-dit, il est capital de miser sur la vaccination. On ne se débarrassera pas de ce virus sans l’éliminer de la planète grâce aux vaccins. La stratégie zéro Covid n’est tenable que parce qu’il y a des vaccins efficaces et bien tolérés. Il faut cependant prévoir de les administrer à la population de la planète toute entière, et non pas aux seuls Européens ni aux seuls Américains. Car tant qu’on ne sera pas débarrassés totalement de ce virus, on ne vivra pas en sécurité sur cette planète. On doit donc de toute urgence confier à l’OMS le soin de nous donner un calendrier visant à l’éradication de la Covid-19 du globe. Ce calendrier devra être assorti d’un plan détaillés des investissements nécessaires à prévoir pour construire les usines et la logistique permettant la fabrication et le déploiement des vaccins sur chaque continent pour qu’ils soient autonomes tant dans leur production que leur dispensation. L’éradication de la variole a pris plus de vingt-ans, peut-être faudra-t-il moins, combien, dix ans, pour éradiquer la Covid-19, mais plus tôt on s’y attellera, et plus vite on sera libérés !

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