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Vous pensez être capable de détecter des “fake news”... N'en soyez pas si sûrs
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Remise en question

Vous pensez être capable de détecter des “fake news”... N'en soyez pas si sûrs

Quelque soit le niveau d'études ou le degré d'intelligence, tout individu est confronté au problème de la détection des "fake news", et ce pour plusieurs raisons propres à la nature humaine, mais aussi à cause des conditions sociales actuelles de la transmission de l'information.

Atlantico : Depuis la dernière élection présidentielle aux Etats-Unis, le phénomène des "fake news" n'a cessé de s'amplifier. Comment peut-on expliquer le fait que de plus en plus de personnes croient aux "fake news" alors qu'il est aujourd'hui pourtant simple de vérifier une information ? 

Pascal EngelIl faut essayer de remonter aux origines de ce phénomène. Rumeurs, fausses informations, secrets et mensonges font partie de la vie sociale depuis que les humains se sont rendus compte qu’ils pouvaient manipuler leurs semblables en gardant pour eux des informations utiles ou en les trompant. L’invention de l’imprimerie, des medias de masse et de l’internet n’ont fait que multiplier les moyens par lesquels la production, la rétention, et la dissimulation de l’information sont possibles. Alors pourquoi trouverait-on quoi que ce soit de nouveau dans la manière dont les medias et les forces politiques ont été utilisés par des hommes politiques comme ceux qui ont fait la campagne du Brexit , par des dirigeants sans scrupules comme Poutine, et surtout  par ceux qui ont conduit à la marche triomphale de Trump? On a dit qu’on était entré dans l’ère de la "post-vérité" : non seulement, les fausses nouvelles, le mensonge, et la désinformation deviendraient endémiques, mais elles seraient devenues la norme. Une journaliste admiratrice de Trump, Scottie Nell Hughes, a même déclaré, apparemment pour s’en réjouir: "Il n’y a même plus de faits”. Simple constat ou comble du cynisme? 

Depuis plusieurs années, le professeur en psychologie de l'Université de Brown, Steven Sloman, travaille sur un phénomène appelé "l'illusion de la connaissance". Pour quelles raisons avons-nous du mal à reconnaître notre ignorance sur certains sujets/domaines, etc. ? Jusqu'à quel point cette "illusion de la connaissance" peut-elle être préjudiciable ? 

On peut en effet parler d’illusion de connaissance. Et on peut tenter de l’expliquer en partie par la psychologie. Les humains ont une tendance spontanée à croire de prime abord ce qu’on leur dit, à prendre tout témoignage pour argent comptant, c’est-à-dire comme vraie. Le doute, l’attitude d’examen et  la recherche de preuves ne viennent qu’après. Ils ont aussi tendance à acquérir les croyances qui les intéressent, en négligeant les informations qui ne sont pas pertinentes pour eux ou qui choquent leurs convictions. Ils ont aussi une tendance à la certitude, c’est-à-dire à surestimer leurs capacités de mémoire et de raisonnement, bref à se croire plus rationnels et plus intelligents qu’ils ne le sont en fait. Les logiciens ont dressé la liste des sophismes et paralogismes que nous commettons dans la vie quotidienne, et la psychologie sociale a montré expérimentalement que nous sommes victimes de biais cognitifs : nous évaluons mal la probabilité d’un fait observé parce que nous ignorons sa probabilité antécédente, nous avons tendance à n’acquérir que les croyances qui confirment nos croyances antérieures. Enfin, nos émotions et nos affects exercent une influence indéniable sur nos jugements, et nous avons tendance à prendre nos désirs pour des réalités. Toutes ces causes concourent au renforcement des préjugés, à la faiblesse de notre vigilance vis-à-vis des faux positifs, et à la production d’opinions rarement mises en cause. On peut y résister, comme y insistèrent les hommes des Lumières, par l’examen des preuves et la critique des sources, mais force est de constater que l’exercice de la raison, qui seule peut conduire à la liberté véritable de jugement sur laquelle devrait s’appuyer une démocratie, reste rare et minoritaire.

A ces causes naturelles analysées par les psychologues s’ajoutent les conditions sociales présentes de la transmission de l’information qui conduisent à une véritable dévalorisation de la vérité. Le développement des réseaux sociaux conduit à mutualiser les informations au sein de groupes d’opinion : on like les informations que l’on aime, ou qui confortent nos préjugés. Les gens tendent à ne plus lire les journaux, même sous forme électronique, et donc à recevoir leurs données uniquement de leurs friends. Ces pratiques renforcent la diffusion de rumeurs conspirationnistes et l’uberisation des informations, alors même qu’elles étaient supposées les rendre accessibles à tous. Ces phénomènes ne sont pas nouveaux. Il suffit de penser au traitement de l’information pendant l’Affaire Dreyfus ou pendant la période de Vichy en France, ou au développement de la propagande nazie. L’art politique a toujours consisté à utiliser l’opinion pour ses fins propres. Mais quand il se conjugue à des phénomènes de saturation et de détournement de l’information comme ceux qui affectent le régime de la communication par internet, il atteint des seuils de dangerosité inédits. On dira : danger pour qui ? Certainement pas pour ceux qui savent s’en servir. L’idéologie de ce que l’on a appelé les "Anti-Lumières", celle des réactionnaires (religieux ou pas) et des penseurs qui, tels jadis Charles Maurras, s’étaient donnés comme objectif de "détruire la démocratie par tous les moyens", celle des conservateurs américains du Tea Party, celle de Trump et de ses alliés, a toujours considéré que l’exercice autonome du jugement libre et de la raison était un obstacle au seul régime politique valable à leurs yeux : un régime autoritaire, dans lequel la voix du plus grand nombre coïncide ( ô miracle !) avec celle du Chef qui le guide. 

Quel rôle peuvent jouer également nos préjugés (politiques notamment) sur la croyance que l'on peut avoir envers certaines "fake news"

Les fake news sont en effet destinées à flatter les préjugés politiques ("Hillary Clinton représente l’establishment", "Elle est bien plus riche que Trump", "L’Europe mène l’Angleterre à la catastrophe") ou les préjugés tout court ("Il n’y a pas de réchauffement climatique", "Une femme ne peut pas être présidente"). Mais il y a un mouvement plus profond derrière cette montée du faux, qui tient à notre insensibilisation croissante à la valeur même de la vérité et des faits.

On ne comprend pas bien le phénomène de la "post-vérité" quand on y voit essentiellement un développement inédit de l’usage du mensonge en politique et dans les medias, ou une reprise des techniques classiques de la rhétorique réactionnaire. Car le menteur est quelqu’un qui respecte la vérité. Il en connaît les règles – se conformer aux faits, donner des preuves – et il ne pourrait pas mentir s’il ne partait pas du principe que ceux auxquels il s’adresse en vue de les tromper connaissent aussi ces règles. Traditionnellement, l’homme de cour et le politique en général mentent, et il y a même des manuels sur l’art de mentir. Mais dans les développements actuels de la communication politico-médiatique, on a affaire à tout autre chose. Des gens comme Nigel Farage ou Donald Trump ne mentent pas à la manière dont des hommes politiques du passé ont pu le faire, par calcul ou pour servir une idéologie. Trump est quelqu’un qui ment de manière éhontée, qui énonce des contre-vérités manifestes  (comme : "Barack Obama n’est pas né aux Etats-Unis", "Trois millions de votes ont été illégaux", ou "Je vais faire un mur face au Mexique", ou "Hillary est une criminelle", etc.). Il dit, littéralement, n’importe quoi, du moment que cela l’arrange. Le philosophe Harry Frankfurt, dans un livre célèbre, a appelé cela du bullshit, de la foutaise, ou de l’art de débiter des conneries. Le producteur de foutaises n’est pas un menteur, car à la différence de celui-ci, il ne respecte pas la vérité. Il s’en fout. Sa grande habileté est de se servir des tendances naturelles de la psychologie humaine (comme celle de croire ce qu’on a envie de croire) à ses propres fins. Ce faisant, il invente une nouvelle manière de communiquer, en se moquant de la vérité. Les medias à son service n’ont plus qu’à amplifier. Les tribuns populistes du passé, comme Jean-Marie Le Pen, nous avaient bien habitués à des bluffs du même genre, mais pas à ce niveau industriel de foutaise.

C’est dans ce contexte que ce que l’on peut appeler le néo-cynisme, quant aux valeurs traditionnelles de l’esprit, celles de vérité, d’exactitude, de véracité et de rationalité (qui sont aussi celles de la démocratie bien comprise), a pu acquérir une force nouvelle. Depuis près d’une cinquantaine d’années, le courant intellectuel aux bords flous que l’on a appelé "post-modernisme" a popularisé l’idée que ces valeurs traditionnelles étaient en fait hostiles à la liberté et à la démocratie. Des penseurs post-nietzschéens sont venus nous expliquer que la vérité n’était qu’un mot, qu’une preuve ne convainc que ceux qui croient déjà qu’elle prouve quelque chose, et que le savoir ne pouvait pas être objectif, parce qu’il est toujours déjà le produit de forces sociales et d’appropriations par des groupes politiques au service de leur quête du pouvoir. Ces penseurs de la "post-vérité" n’étaient pas toujours des anti-démocrates avoués, et leurs constats n’étaient pas entièrement faux : il est vrai que des forces sociales et des intérêts variés menacent sans cesse le savoir et la vérité, et il est vrai que l’information est toujours "cadrée" et lue à travers des "grilles". Mais de ce constat, il ne s’ensuit pas que l’information cesse de devoir être conforme à des critères de correction et d’objectivité, ni que les journalistes doivent devenir des valets des pouvoirs qui les paient.  Il s’ensuit encore moins que les idéaux traditionnels de vérité, de raison et de justice soient battus en brèche et devenus obsolètes. Le rôle des intellectuels (de ceux que Julien Benda appelait les "clercs") est de mettre ces idéaux en avant, et non pas de les couler. Et le rôle des politiques est de le mettre en œuvre. Les penseurs post-modernes qui ont lancé l’idée de "post-vérité" ont été des apprentis sorciers en ne voyant pas que quand on renonce aux idéaux traditionnels de vérité, de justification et de connaissance objective, on se met directement entre les mains de ceux pour qui la vérité n’est plus qu’un colifichet inutile, et qui ont, comme Trump et ses alliés, l’objectif de soumettre un pays à leurs intérêts et à ceux d’un marché. C’est la porte ouverte au fascisme, au sens de ce que José Ortega y Gasset appelait "la révolte des masses" qui n’acceptent que ce que leur dictent leurs passions. Certains des néo-cyniques nous diront : "Je n’ai pas voulu ça". Mais quand ils souscrivaient au slogan de Nietzsche – "il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations"  peut-être auraient-ils pu penser à l’usage qu’une Scottie Hughes ou un Trump pourraient en faire. 

Que pourrait-on faire pour endiguer ce phénomène ? Est-ce qu'une formation, dès l'enseignement primaire et secondaire, de sensibilisation aux médias ne seraient pas une piste à envisager ? 

La lutte contre la tendance humaine à négliger la vérité et à ne croire qu’en fonction des biais, des émotions est intemporelle : c’est celle de la raison contre ses ennemis de toujours, les préjugés et l’ignorance. Mais la lutte contre la foutaise est très actuelle et très politique. Elle est aussi nécessaire que la contre-propagande que menèrent jadis les Alliés contre la propagande de l’Etat nazi. Mais elle doit se mener avec de nouvelles armes, qui sont à court terme la connaissance des mécanismes par lesquels l’information-foutaise est produite, l‘apprentissage de l’usage des media sociaux, et un véritable dispositif de contre-espionnage et de contre-foutaise. A long terme, les seules armes sont l’apprentissage de l’examen et de la critique, et le respect de la vérité et du savoir, qui passent par l’éducation et la reconstruction de l’idéal scolaire et universitaire des fondateurs du régime républicain. Il n’est pas évident, de ce point de vue, que l’enseignement en ligne, dont on vante tant les mérites, soit salutaire : car il fait souvent perdre à l’élève et à l’étudiant la relation de correction et de critique qu’on a avec le professeur dans l’enseignement traditionnel. Il ne suffit pas de mettre le savoir en self-service, il faut aussi apprendre à apprendre. La formation du jugement est comme le combat contre la pauvreté : le moins qu’on puisse dire est que ce n’est pas gagné.

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