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Vous avez l’impression que le temps s’écoule plus lentement par temps de pandémie ? Voilà la théorie qui permet de l’expliquer
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L'ennui

Vous avez l’impression que le temps s’écoule plus lentement par temps de pandémie ? Voilà la théorie qui permet de l’expliquer

En télétravail, vous regardez l'horloge puis la fenêtre et vous vous dites que les minutes sont plus longues que d'habitude.

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Cet été, Atlantico vous proprose de redécouvrir les meilleurs articles de l'année dernière.

Atlantico.fr : Le temps semble s’écouler plus lentement depuis le début de la pandémie, comment expliquer ce phénomène ?

Bertrand Vergely : Pour comprendre le temps, il convient de distinguer le temps-usure, le temps-cadre et le temps vécu. 

Le temps-usure est celui du vieillissement. C’est ainsi, les choses et les êtres s’usent et vieillissent. Ils sont  corruptibles. Un jour, du fait de cette corruption, ils meurent. D’où l’horreur du temps, horreur que la culture s’efforce de conjurer à travers le mythe de l’éternel retour quand on est oriental et la quête de jeunesse éternelle quand on est occidental. L’automne de l’existence  fait tomber les feuilles de la vie, mais le printemps de la vie refleurira dit l’oriental. Un jour, la mort et la vieillesse seront vaincues, dit l’occidental. 

Le temps-cadre est celui de l’écoulement infini. Tout passe sans arrêt. Tout se succède sans cesse. Tout s’écoule à l’infini tel un grand fleuve. Ce temps est celui de Newton et de la physique classique. C’est le temps conçu par Emmanuel Kant qui l’a défini comme forme a priori de la sensibilité. C’est ainsi. Nous sentons que la vie s’écoule, que les choses et les événements se succèdent. Cela nous permet de sentir et de percevoir ce que nous sentons. On sent que les choses existent parce qu’elles se succèdent. Si elles ne se succédaient pas, si rien ne se succédait, rien ne se passant, on ne sentirait rien. 

Enfin, il y a le temps vécu. Nous ne sommes pas extérieurs à la vie et la vie n’est pas extérieure à nous. Avec le temps, il en va de même. Nous ne sommes pas extérieurs au temps et le temps n’est pas extérieur à nous. Quand nous avons des sensations de rapidité ou de lenteur, c’est nous qui créons ces sensations. Chacun d’entre nous a un désir et une façon qui lui est propre de vivre ce désir. De ce fait, chacun d’entre nous a un sentiment propre du rapide et du lent. Pour certaines personnes, le temps est trop rapide, pour d’autres il est trop lent. Quand on est heureux, le temps est toujours trop rapide. On aimerait qu’il s’arrête afin que notre bonheur puisse se conserver et durer toujours. Dans son poème Le lac, Lamartine résume bien ce désir lorsqu’il s’écrie  « Ô temps, suspends ton vol ». Quand on souffre et que l’on est malheureux, le temps est toujours trop long. On aimerait qu’il passe vite et que la souffrance passe avec lui. 

Avec le premier confinement, l’activité globale étant mise à l’arrêt, le temps s’est arrêté. Du fait de cet arrêt, on ne peut pas dire qu’il y a eu usure ou bien écoulement puisque rien ne se passait. Le temps a ressemblé au temps du sommeil. Le monde s’est endormi. Certes, comme on a guetté la date du déconfinement, on a eu le sentiment que celle-ci ne venait pas assez vite. D’où une sensation de « trop lent », de « pas assez rapide ». Mais, comme derrière cette sensation de « trop lent » et de « pas assez rapide » il y avait de l’impatience, on ne peut pas dire que l’on a eu le sentiment de la lenteur et à travers ce sentiment celui de la belle lenteur. 

Avec le deuxième confinement, l’activité reprenant sur fond de confinement et le confinement se déroulant sur fond de reprise de l’activité, on a vécu un temps saccadé, haché, actif d’un côté, arrêté d’un autre. Dans les villes, cela s’est vu à travers le flux des voitures. Le jour, un trafic quasi normal. Le soir tombant, soudain, plus rien. Des rues désertes et silencieuses. 

La vie n’est pas encore la vie telle que nous l’avons connue. Comme elle est une vie retenue, on a le sentiment qu’elle est plus lente. En fait, elle a la lenteur de ce qui est empêché. 

Atlantico.fr : Les différentes périodes de cette année avec les deux confinements ainsi que les déconfinements,  ont-elles été vécues de la même manière dans notre façon de voir le temps passer ?

Bertrand Vergely : Non. Nous avons connu en fait trois temps : celui du premier confinement avec une mise à l’arrêt, celui de l’été avec un défoulement, celui enfin du deuxième confinement avec un temps double à la fois actif et confiné. Entre les deux confinements, le temps du défoulement estival a été un temps crucial. Comme il avait été dit que la pandémie allait revenir, ce temps estival a été un temps suspendu. Temps ludique, ce temps a en même temps été un temps sourdement angoissé. D’où une autre forme de saccade avec un désir de vivre  et le sentiment qu’il fallait se retenir afin que le confinement ne recommence pas.  Nous sommes soumis à un régime de  retenue et de reprise qui crée un sentiment d’enfermement. Nous pouvons vivre, mais pas tout à fait, pas comme nous aimerions pouvoir vivre. Dans le temps-usure on est prisonnier de l’usure. Dans le temps que nous vivons, prisonniers de la veille sanitaire qui surveille notre temps, nous vivons à mi-temps. Le plein temps de la vie nous est interdit. Ce qui débouche sur un sentiment étrange. Tout est à moitié. Rien n’est plein.  

Atlantico.fr : Le philosophe Bergson distinguait temps vécu et temps objectif, est-ce que cette grille de lecture est pertinente pour comprendre notre rapport au temps en cette période de pandémie ?

Bertrand Vergely : Bergson a distingué deux temps, le temps objectif et le temps vécu, dans le cadre de la discussion qu’il eue avec le rationalisme de son temps. À son époque, le scientisme faisait régner une atmosphère dictatoriale. Farouchement laïque, celui-ci s’opposait à toute pensée métaphysique et religieuse. Pour réhabiliter cette pensée, Bergson a expliqué que la Nature n’est pas un objet matériel inanimé mais de la vie pure accessible par la  vie intérieure. Cette vision très originale lui a valu d’être conspué par une partie de la classe intellectuelle de son temps taxant avec mépris  sa pensée de spiritualisme. Aujourd’hui, cette vision est prise au sérieux par une partie de la communauté scientifique qui voit dans cette vision non pas du spiritualisme débridé mais une façon tout à fait pertinente de penser la Nature. L’idée qu’elle est de la vie et non un objet et l’idée qu’on accède à cette vie par une relation personnelle, apparaissent comme des idées très fécondes. 

Dans le cadre qui est le nôtre aujourd’hui, la vision de Bergson s’avère utile en faisant apparaître l’impensé de la politique actuelle à savoir le temps. Le politique  gère la pandémie en fonction de ce qu’un comité scientifique lui suggère. De ce fait,  c’est la science et avec elle une vision objective qui  préside aux décisions politiques qui sont  prises. En se laissant guider ainsi par la science, le politique pense  bien faire. Un  problème se pose toutefois  : la science ne connaît pas le temps vécu. Elle l’ignore. D’où les problèmes auxquels nous sommes confrontés. D’une façon générale, la vision qui est celle de la politique sanitaire se fonde sur cette idée : plus on sera rigoureux et autoritaire moins l’épidémie durera. Sur le papier, c’est vrai. Dans la réalité, ce n’est pas si simple. Ce qui se passe dans les EHPAD en est l’illustration. Pour éviter des décès en masse, les personnes âgées ont été  incarcérées dans leur chambre en étant interdites de voir leur famille. Résultat : accablées par la solitude et l’ennui, nombre d’entre elles sont mortes de chagrin. Lors du deuxième confinement, le politique a essayé de corriger le tir en permettant des visites. Il faut voir toutefois quelles visites ! Ce n’est pas vingt minutes  par semaine derrière un plexiglas qui permet de sortir de la solitude et de l’ennui. Actuellement, les psychiatres constatent une augmentation de 20% de cas de détresse psychologique. Cette situation n’est pas un hasard. Le monde dans lequel nous vivons ne sait plus ce qu’est la vie intérieure. Quand on ne sait pas ce que c’est, on a de la force pour vivre un confinement, pas pour en vivre deux. S’il y a un troisième confinement, ce n’est pas 20% de personnes déprimées qu’il y aura, mais 40%. La question du temps va donc être la question psycho-politique cruciale des mois qui vont venir. Si la vision objective et scientifique de la pandémie continue d’agir comme elle le fait, elle risque fort de susciter contre elle une rébellion. Déjà des voix  s’élèvent en posant la question du bienfondé d’un certain nombre de mesures qui entendent nous protéger de la mort. 

Atlantico.fr : Avant la pandémie, on se plaignait du rythme trop rapide de nos existences, à présent que le temps semble presque arrêté à cause de la pandémie, quel état est le plus enviable ?

Bertrand Vergely : Quand on regrette le temps où tout allait vite en le préférant au temps où tout est arrêté, on ne règle pas la question du temps. On la déplace. On est dans la plainte. Là est le vrai problème. Quand les choses vont trop lentement, on se plaint. Quand elles vont trop vite, on se plaint. On se plaint  tout le temps. La plainte faisant réagir et non agir, on remplace un temps dont on se plaint par temps dont on s’est plaint par le passé et dont on va se plaindre dans l’avenir.  Ce n’est pas en agissant sous le coup de la plainte et de la détestation que l’on agit. Un temps n’est pas bon parce que son contraire est détestable. Il est bon parce qu’il est bon. Aussi est-ce un faux problème que de se demander s’il faut préférer le trop vite au trop lent et le top lent au trop vite. Dans le trop vite, il y a le trop. Dans le trop lent, il y a trop de trop.  C’est ce trop qu’il faut éliminer.  La vraie vie, se trouve en nous dans la capacité de vivre en toute occasion  le lent comme le   rapide. Quand on est vivant, tout le devient, le rapide comme le lent. Le temps n’est plus alors un ennemi mais un allié et une source d’inspiration. 

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