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Le vote pied-noir, 50 ans après
la fin de la guerre d'Algérie
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Etude IFOP

Le vote pied-noir, 50 ans après la fin de la guerre d'Algérie

A 10 jours du cinquantième anniversaire des accords d'Évian mettant fin à la guerre d'Algérie, Nicolas Sarkozy a rendu hommage ce vendredi aux harkis. Analyse du vote de la communauté pied-noir.

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Traditionnellement méfiants à l’égard de la gauche, hostiles à De Gaulle et plus globalement aux gaullistes, les pieds-noirs seraient marqués par un tropisme massif et récurrent vers l’extrême-droite, de Tixier- Vignancour au Front national d’aujourd’hui. Le poids de cet électorat dans certaines régions revêtirait de surcroît une importance stratégique, pouvant fortement influencer l’orientation politique de territoires entiers, notamment sur le littoral méditerranéen. L’élection présidentielle de 2012 correspondra au cinquantième anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie. À cette occasion, il nous a semblé intéressant de s’interroger sur la permanence d’un vote pied-noir : parler de ce vote a-t-il encore un sens aujourd’hui ? S’est-il transmis d’une génération à une autre ? Et pour finir, quelles sont les éventuelles influences qu’il pourrait avoir sur l’issue du scrutin présidentiel ? L’IFOP a réalisé un vaste cumul d’enquêtes d’intentions de vote en octobre 2011 afin de tenter d’apporter des éléments de réponses à ces interrogations[1].

Que pèse l’électorat pied-noir aujourd’hui ?

D’après nos enquêtes, parmi la population française inscrite sur les listes électorales, on recenserait actuellement 2,7% de personnes se définissant comme pied-noir. Elles représentent 1,2 million d’électeurs potentiels[2] à la présidentielle de 2012, soit un effectif assez limité. Mais élargie aux personnes revendiquant une ascendance pied-noir, c’est-à-dire ayant au moins un parent ou un grand-parent pied-noir, la « communauté » représente cette fois 7,3% de la population française figurant sur les listes électorales, soit 3,2 millions de votants potentiels à la présidentielle de 2012. Elle constitue dès lors un électorat important et dont les préoccupations peuvent devenir des enjeux significatifs dans la campagne présidentielle.

L’élaboration d’un profil spécifique des personnes d’ascendance pied-noir – pied-noir ou ayant une parenté pied-noir – est rendue possible grâce à la taille conséquente de l’échantillon. Si ce profil ne dévoile guère de spécificité sociodémographique, il montre que les personnes se déclarant pied-noir sont logiquement plutôt âgées, contrairement à leurs descendants. De manière générale, les pieds-noirs sont issus des diverses professions et catégories socioprofessionnelles, avec une légère surreprésentation parmi les cadres et professions intellectuelles supérieures (11,6%) et les professions intermédiaires (16,7%). Il montre surtout une implantation géographique singulière comme on pouvait s’y attendre. Les régions du sud de la France, qui ont accueilli de nombreux rapatriés, concentrent encore aujourd’hui les contingents les plus importants.

La communauté pied-noir pèse ainsi 15,3% du corps électoral en Languedoc-Roussillon, 13,7% en Provence-Alpes-Côte d’Azur, 11,2% en Midi- Pyrénées et 9,6% en Aquitaine. À l’inverse, elle est très sous-représentée en Picardie (2,9%) ou en Bretagne (2,4%) par exemple.

Les orientations politiques des pieds-noirs : un penchant pour l’extrême-droite

Le vote à l’élection présidentielle en 2007 indique une orientation assez droitière de la part de la communauté pied-noir – même si les chiffres montrent qu’on ne peut pas parler d’un vote homogène. À l’instar des résultats obtenus au niveau national, 31% de ses membres votèrent pour Nicolas Sarkozy. Mais loin d’être pénalisé par ce score, Jean-Marie Le Pen obtint de son côté 18% de leurs suffrages, soit un survote d’environ 8 points par rapport à la moyenne au détriment de Ségolène Royal (20,5% contre 25,8% à l’échelon national) et surtout de François Bayrou (7% contre 18,6%). En 2002, une enquête IFOP « sortie des urnes » amenait aux mêmes conclusions et révélait que 30% des pieds-noirs avaient voté pour Jean-Marie Le Pen ou Bruno Mégret au premier tour de l’élection présidentielle, soit un sur-vote de l’ordre de 10 points en faveur de l’extrême-droite. L’électorat pied-noir marque ainsi sa singularité par rapport aux autres électorats avec un penchant affirmé pour l’extrême-droite même si ce courant de pensée est loin d’être majoritaire dans cette population.

Aujourd’hui, les rapports de force électoraux mesurés s’inscrivent dans la lignée des votes de 2002 et de 2007. Marine Le Pen arrive en tête dans cet électorat et obtient 28% des intentions de vote, juste devant Nicolas Sarkozy et François Hollande qui en totalisent chacun 26%. Fait majeur, le score de la candidate du Front national est supérieur de 8,5 points à celui observé à l’échelon national, celui de l’actuel président de la République étant majoré de 3,5 points. On retrouve ici la prime donnée à la droite de manière générale par les pieds-noirs, bien que Nicolas Sarkozy ne soit pas aussi haut qu’en 2007. Le score du candidat du Parti socialiste est quant à lui, minoré de 3 points et les candidats centristes sont en retrait et ne recueillent que 9% des intentions de vote (contre 15,5% à l’échelon national). Il est intéressant de constater que ce sur-vote en faveur de la droite et surtout de l’extrême-droite ne se fait pas tant au détriment de la gauche que des centristes. Alors qu’après 1962, les Républicains indépendants puis l’UDF avaient su jouer sur l’antigaullisme de cet électorat et y trouver de nombreux soutiens, notamment dans les départements méditerranéens, la création de l’UMP et le nouveau positionnement du MoDem se sont traduits par une perte d’influence des centristes dans cette population.


Si le vote pied-noir présente donc de fortes spécificités, la transmission générationnelle de vote n’est pas établie comme le montre le tableau. Le vote des pieds-noirs – au profil plus âgé – n’est pas identique à celui de leurs descendants au profil plus jeune. Probablement marquées par un effet de génération lié à la désaffection des classes d’âge actives pour l’actuel président de la République, la proportion de personnes prévoyant de voter pour Nicolas Sarkozy est nettement moins importante auprès des descendants de pied-noir (15% contre 26% parmi la « première génération »), contrairement à celle des personnes prévoyant de voter pour le candidat socialiste (31% contre 26%). Mais si un clivage s’opère donc, la principale particularité du vote de leurs ascendants se retrouve, certes de manière un peu estompée, dans leurs intentions de vote pour le Front national. Avec 24% des intentions de vote pour Marine Le Pen contre 19,5% à l’échelon national, le tropisme d’une partie de la communauté pied-noir en faveur de l’extrême-droite sous la Ve République semble bien réel et amené à durer.

De ce point de vue, le sur-vote en faveur de l’extrême-droite dans le sud-est de la France est souvent associé voire expliqué par la surreprésentation de la communauté pied-noir dans ces régions. Qu’en est-il ? La présence plus importante de la communauté en Languedoc-Roussillon et en Provence-Alpes-Côte d’Azur est, nous l’avons vu, assez manifeste mais n’explique que très partiellement ce phénomène. En effet, si les intentions de vote en faveur de Marine Le Pen atteignent un score impressionnant dans la communauté pied-noir de Provence-Alpes-Côte d’Azur et du Languedoc-Roussillon (30%), le niveau est également élevé parmi les 85% d’électeurs non-pied-noir de ces deux régions : 21,5% contre 18% dans les autres régions.

Même sans les pieds-noirs, ces deux régions voteraient davantage pour le Front national que les autres régions, la présence pied-noir ne faisant que renforcer ce tropisme local. Second constat, quelle que soit la région, le vote Marine Le Pen est aujourd’hui majoré de 8 points dans l’électorat pied-noir ou d’ascendance pied-noir.

Concernant le second tour, les personnes se considérant comme pied-noir confirment leurs tendances droitières puisque Nicolas Sarkozy et François Hollande sont au coude-à-coude avec 50% des suffrages dans cette catégorie contre 42% pour le premier et 58% pour le second dans l’ensemble de la population. Les personnes ayant une parenté pied-noir confirment un penchant moins droitier que leurs aînés et privilégient François Hollande (56% contre 44% pour Nicolas Sarkozy), mais l’écart entre les deux candidats est un peu plus réduit qu’à l’échelon national (58% contre 42%). À quelques mois du scrutin présidentiel, l’électorat pied-noir continue de nourrir des affinités très ou assez prononcées en faveur du Front national, selon les générations. Signe d’un clivage au sein de la communauté, les pieds-noirs et leurs descendants divergent sur leur perception de Nicolas Sarkozy, qui bénéficie de la tendance droitière des aînés mais qui semble rejeté par leurs descendants, au profit de François Hollande.


[1] Au total, cumul de 8 861 personnes inscrites sur les listes électorales, extrait d’échantillons cumulés de 9 515 personnes, représentatifs de la population française âgée de 18 ans et plus, étude publiée dans La Lettre de l’Opinion.

[2] Sur la base d’environ 43 millions d’inscrits sur les listes électorales, données INSEE, septembre 2011.

 

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