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Violences conjugales : se reconstruire malgré tout
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Récit

Violences conjugales : se reconstruire malgré tout

Maître Mô, avocat au barreau de Lille, raconte l'histoire vraie d'une mère et de ses deux filles soumises à la violence sous toutes ses formes du père de famille. Extrait de "Au guet-apens" (6/6)

Maître Mô

Maître

Maître Mô, exerce sa profession d’avocat pénaliste au barreau de Lille. Il alimente son blog de petites chroniques judiciaires, ordinaires et subjectives.

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ÉPILOGUE

Laurence et ses filles ont été longuement entendues le soir même, à deux reprises chacune, sur plus d'une dizaine de pages – elles ont, cette nuit-là, tout raconté.

Igor a été placé en garde à vue – il attendait et n'avait pas tenté de fuir. Il a nié, au début, puis reconnu des rapports sexuels avec ses filles, depuis leurs douze ans environ, mais consentis selon lui. Il a été présenté à un juge d'instruction deux jours plus tard, mis en examen pour atteintes sexuelles et viols sur mineures de quinze ans par ascendant, et placé en détention provisoire.

Les faits de violences n'ont pas été poursuivis, dans le cas de ses filles parce qu'elles faisaient parties des moyens de contrainte inclus dans les viols, et dans le cas de leur mère parce qu'elle s'est effacée devant les faits les plus graves, et qu'on les a oubliés…

L'instruction a duré une année, les experts ont relevé les traumatismes majeurs des enfants, et la perversité du mis en examen, par ailleurs intelligent et pleinement responsable de ses actes – on a énormément parlé d'emprise, cette notion de domination morale, jusqu'à écrasement, qui broyait la famille, et faisait de sa femme et de ses filles ses choses, modelables à volonté en fonction de ses envies.

Laurence a dû s'expliquer, à plusieurs reprises, durement parfois, sur le fait de n'avoir rien vu de ce que ses filles subissaient – même elle avait des questionnements sur ce point. Elles ont beaucoup parlé. On l'a crue. Sauf peut-être … Elle-même, qui encore aujourd'hui, même si elle a appris entre temps à vivre avec, traîne au fond d'elle-même cette gangrène terrible, celle que toutes les victimes connaissent, leur pire ennemie je crois : la culpabilité. Elle essaye encore d'en guérir aujourd'hui, soutenue par une psychothérapie.

Pendant des semaines, elle et ses filles ont sursauté chaque fois qu'elles entendaient des pas dans le couloir de leur appartement, chaque fois que l'on sonnait chez elles – elles ignoraient tout de la procédure, elles ignoraient si Igor allait rester enfermé, ou bien s'il pouvait ressortir, et si oui quand…

Elles ont fini par penser qu'elles souffraient suffisamment, au moins sur ce plan, pour aller voir un avocat et lui demander de les assister : c'est là que j'ai fait leur connaissance, et que, je crois, au-delà ou à l'intérieur de la relation si particulière qui unit un avocat à ses clients, surtout dans un tel contexte, on est devenus, progressivement, un peu amis – je me suis occupé du divorce, aussi, pas bien compliqué …

J'ai essayé surtout, comme le supérieur hiérarchique de Laurence l'avait fait avant moi ce soir-là, d'extirper cette sinistrement fameuse culpabilité de la tête des filles, que j'ai rencontrées "coupables", vraiment, d'avoir fait jeter leur père en prison – comme si souvent… Et je crois que, petit à petit, nous y sommes, tous ensemble, parvenus.

Elles ont supporté les lenteurs de l'instruction, supporté les expertises, les nouvelles auditions – elles ont refusé la confrontation un temps envisagée, parce que dans leur cas, ça n'était plus très utile, malgré la position de leur père…

Parce qu'elles ont dû supporter, aussi, les résultats des investigations techniques sur le téléphone portable et l'ordinateur de ce père-là, et les dizaines de photographies qui s'y trouvaient, d'elles avec lui, lorsque les actes avaient lieu, et ça depuis le début. Il n'y avait plus grand-chose à dire, lorsqu'on parvenait à les regarder.

Un an et demi après la plainte, Igor a été reconnu coupable de l'ensemble des faits qui lui étaient reprochés, qu'il reconnaissait enfin désormais, et condamné à la peine principale de seize années de réclusion criminelle, outre un suivi socio-judiciaire de dix ans, ainsi qu'à dédommager ses victimes, toutes – des sommes assez importantes pour ses filles, et une autre, plus faible, pour leur mère – mais j'étais particulièrement heureux de cette condamnation-là.

Elles avaient brillamment affronté, même s'il les effrayait beaucoup, ce premier procès ; elles ont encore mieux, si faire se peut, affronté le second, car Igor avait fait appel.

Il a de nouveau été reconnu coupable en appel, sa peine principale est passée à dix-huit années de réclusion – mais la véritable victoire était que désormais, Nathalie et Stéphanie s'en fichaient, de sa peine, qu'elle soit diminuée ou augmentée : elles savaient désormais, je crois, que ça ne leur appartenait pas. Et n'avaient ni haine, ni crainte, capables à présent de dire le bien qu'elles continuaient à penser de lui, leur père, et même le fait que de ce point de vue, elles l'aimaient encore ; tout en racontant, une dernière fois, ce qu'il leur avait fait, et que de ce point de vue-là, elles ne l'aimaient pas.

Ce sont deux jeunes femmes splendides, qui désormais vivent leurs vies sans entraves, aux côtés de Laurence encore pour un moment – je gage qu'on n'arrivera pas facilement à les séparer, ces trois grands êtres humains ...

Puisque vous lirez ce récit, Laurence, les filles, et que je vous l'ai dit à toutes les trois autant en privé qu'aux deux audiences, face aux jurés…

Vous forcez mon admiration, et vous êtes trois femmes exceptionnelles - vraiment.

Je vous souhaite une belle vie.

Cet extrait inédit a déjà été publié sur le blog de son auteur, Maître Mô

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Extrait de "Au guet-apens", réédité en Poche avec cette inédite, éditions 10/18.

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