Violences conjugales : le courage de porter plainte | Atlantico.fr
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Un avocat de Lille raconte l'histoire vraie d'une mère et de ses deux filles soumises à la violence du père de famille.
Un avocat de Lille raconte l'histoire vraie d'une mère et de ses deux filles soumises à la violence du père de famille.
©DR

Parcours du combattant

Violences conjugales : le courage de porter plainte

Maître Mô, avocat au barreau de Lille, raconte l'histoire vraie d'une mère et de ses deux filles soumises à la violence sous toutes ses formes, du père de famille. Extrait de "Au guet-apens" (2/6).

Maître Mô

Maître

Maître Mô, exerce sa profession d’avocat pénaliste au barreau de Lille. Il alimente son blog de petites chroniques judiciaires, ordinaires et subjectives.

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Voir l'épisode 1 :  Violences conjugales : comment se libérer de l’emprise d’un conjoint abusif ?

Cet extrait inédit a déjà été publié sur le blog de son auteur, Maître Mô

Il y a des instants où tout change. Quelques secondes, qui transforment votre vie, vous dites-vous quand vous y repensez plus tard. Une décision, un choix, qui n'en sont déjà plus, parce que, alors que vous réfléchissiez déjà au problème dans tous les sens, depuis si longtemps, que rien ne vous semblait évident, que vous imploriez le Ciel ou tout ce en quoi vous croyez de vous apporter, enfin, une solution... C'est là, tout à coup, brusquement. Vous savez ce que vous avez à faire, il n'est même plus utile d'y réfléchir.

Pourquoi cette fois-là ? Nous en reparlerons souvent, avec Laurence, plus tard - et il n'y a pas de réponse évidente. Des scènes de ce genre, il y en avait déjà eu, de moins graves, mais aussi de pires, infiniment plus violentes, et sans solution du tout celles-là, coincées qu'elles étaient la plupart du temps à la maison... Ses propres douleurs, les douleurs de ses filles, leurs peurs terribles, Laurence les avait déjà vécues quinze fois, cent fois - et elle les avait subies comme des passages inéluctables, ne pouvant que peu y faire, comme une infirmière capable de soigner les blessés en temps de guerre, pas de combattre elle-même, ou si peu ...

Nous nous sommes déjà dit que cette fois-là, il avait commis la double erreur d'annoncer expressément la couleur, et de le faire alors qu'elles étaient toutes les trois à l'extérieur - mais cela aussi, c'était déjà arrivé ; à dire vrai, est-ce que toutes les journées ne ressemblaient pas, de plus en plus souvent d'ailleurs les derniers temps, à celle-là, en plus ou moins paroxystiques..?

Ce que je pense, moi, c'est que chacun possède son propre seuil de tolérance, voilà tout. Et que celui de Stéphanie et Nathalie était énorme, incommensurable - mais que leur père l'avait construit lui-même, tout exprès, alors qu'elles étaient encore enfants, et qu'il les tenait dans une emprise d'autant plus absolue que, comme toutes les victimes enfants d'un ascendant, elles avaient grandi dans son monde à lui, et n'avaient pas encore connu le leur ... Et que si cet instant-là n'était pas survenu, elles y seraient encore, dans son monde à lui, uniquement fait de soumission. Mais je pense qu'à cet instant, les possibilités de tolérance de leur mère, Laurence, qui elle avait connu autre chose, et dont Igor avait pu meurtrir lourdement l'amour maternel, mais évidemment pas le détruire totalement, ont été dépassées, enfin.

Il avait fallu toute cette violence, toutes ces scènes et ces insultes et ces coups, chaque jour l'un après l'autre dans une crainte grandissante, et puis maintenant ce jour-là, ces faits-là, cet instant-là, pour que ça arrive enfin, pour que ça suffise, définitivement.

Et je sais aussi qu'il a fallu ce soir-là à ces trois femmes un courage surhumain pour aller au bout - et qu'elles se le sont, dans une douleur infinie, mutuellement donné.

 

_________

Pour l'instant, Laurence se surprend elle-même - mais après tout, elles ont déjà été loin toutes les trois, bien plus qu'elles ne l'ont osé auparavant la plupart du temps - voilà, c'est sans doute celle-là, la première pensée cohérente qui lui vient à l'esprit, pendant que sa fille la relance, lui demande ce qu'on fait, maintenant : elles ont osé, elles ont dévié de la route tracée pour elles au couteau par Igor, elles marchent à côté, et sans lui, en tout cas pour l'instant : alors...

- "Écoute, Steph'... Écoutez-moi toutes les deux. On va au bout, voilà ce qu'on fait. Je vais déposer plainte. On va aller chez les flics. Maintenant. Et vite, parce qu'il doit vous chercher...

- Maman, tu... Non, il va te...

- Non, attends, écoute, ne dis rien : c'est décidé, on n'a pas le choix, et ça suffit, je veux que... Bon, on fait ça. Vous êtes à l'église, tu me dis. Le poste de police est près de la mairie, pas loin, pas sur la route du bus - c'est là qu'il va vous chercher, ou alors il va aller au lycée, il ne faut pas que...

- Maman...

- Bon. Donc vous allez maintenant à pied vers la mairie, tout de suite. Je pars immédiatement, je vous rejoins sur la route ou devant si vous y êtes déjà, on y va toutes les trois, d'accord ? Je vais tout raconter, ils seront bien obligés de réagir, ils vont l'arrêter...

- Maman !"

Stéphanie a presque crié, Laurence est surprise par son ton de voix : -"Quoi ? Tu ne veux pas ? Tu vois une autre sol...

- Si, maman, bien sûr que si. C'est ça qu'on doit faire, tu as raison, c'est pas ça... On aurait dû... Oh, maman, je ne sais pas comment..."

Laurence entend que le téléphone est arraché des mains de sa fille, c'est Nathalie qui le lui a pris, elle entend soudain sa voix, aux limites de l'hystérie. Et elle la crucifie : "Maman, ce que Stéphanie veut te dire, c'est qu'il... C'est qu'il nous VIOLE, tu comprends ? Depuis des années, depuis toutes petites, tout le temps...".

Douleur énorme, vertigineuse, absolue.

"On te dira tout, on t'expliquera tout, tu... Maman, viens, rejoins-nous, maintenant, vite..."

Laurence bégaye, effondrée : "Qu'est ce que tu... Non, pardon, pardon, mes bébés. Je... Tenez le coup, allez, allez-y. J'arrive. Vous m'appelez si quoi que... J'arrive."

 

Laurence est en état de choc. Bien plus tard, elle se demandera, beaucoup, avec les tombereaux de culpabilité qui pèseront sur elle et qu'une longue thérapie n'effacera jamais tout à fait, si à cet instant, elle apprenait en fait la réalité dans toute son horreur ... Ou si elle l'avait toujours sue, au moins inconsciemment, et ne pouvait désormais plus l'ignorer. Mais là, en reposant doucement le téléphone, les yeux dans le vide et la bouche ouverte sur un cri qui ne sort pas, elle ne réfléchit pas, elle tremble, elle pleure, et dix, cent scènes, dix et cent bout de phrases de ses filles, lui montent au cerveau, y creusant un fossé définitif rempli de honte et de remords : elle aurait pu, elle aurait dû, voir ; elle aurait dû entendre, ses filles essayaient de lui dire : "On dirait un mari jaloux, hein, maman ?" "Papa sait bien qu'on est devenues des femmes, ne t'inquiète pas pour ça..." Il y en a eu tellement, mon Dieu, de ces vraies fausses alertes...

Et cette fois-là, où elle est rentrée plus tôt que prévu, tombant sur ses filles et son mari au salon, elles semblant remettre leurs pulls, lui assis là, avec une couverture sur les genoux ; elle avait tout de suite pensé à une séance de violences, une punition pour les deux comme il y en avait déjà eu, oui, c'est vrai - et le soulagement visible dans les yeux de ses filles comme la promesse d'une délivrance provisoire des coups ... Elle l'avait questionné, il l'avait emmenée dans son bureau, loin des filles, et lui avait baratiné une explication fumeuse sur l'émission télé qu'ils regardaient, sur la sexualité des adolescents – oui, il ne t'a pas parlé d'une bêtise faite et d'une punition, ce jour-là, ma grande, mais bel et bien de sexualité...- et le fait qu'il leur avait donné à cette occasion une "leçon de vie", leur apprenant à ne pas se dévoiler à n'importe qui, qu'elles étaient déjà femmes, à ne pas aguicher, d'où leçon sur le port des vêtements... Et tu l'as cru, connasse, tu as demandé aux filles, après, si c'était bien vrai, et elles te l'ont confirmé, donc affaire classée pour cette fois, hein ? Encore cette fois... Sauf que...

Combien de fois as-tu déçu, terriblement, tes filles ?

Trois ou quatre minutes se sont écoulées, l'image de Nath' et Stéph' marchant toutes seules sous la pluie, bouleversées et terrorisées, vers le commissariat, revient enfin s'imposer à Laurence, comme un rideau en fer tombant sur le chapitre "J'aurais dû", et la ramenant brutalement à la réalité : foncer, y aller – cette fois, maman ne vous décevra pas.

A suivre...

Cet extrait inédit a déjà été publié sur le blog de son auteur, Maître Mô


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Extrait de "Au guet-apens", réédité en Poche avec cette inédite, éditions 10/18.

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