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Violences conjugales : Laurence, femme sous emprise au point de ne pas voir les abus sexuels commis par son mari sur ses filles
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Récit

Violences conjugales : Laurence, femme sous emprise au point de ne pas voir les abus sexuels commis par son mari sur ses filles

Maître Mô, avocat au barreau de Lille, raconte l'histoire vraie d'une mère et de ses deux filles soumises à la violence sous toutes ses formes du père de famille. Extrait de "Au guet-apens" (4/6).

Maître Mô

Maître

Maître Mô, exerce sa profession d’avocat pénaliste au barreau de Lille. Il alimente son blog de petites chroniques judiciaires, ordinaires et subjectives.

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Voir les premiers épisodes : 

 

Le commissariat central, tout neuf, sorte de blockhaus en béton construit comme exprès en zone dite "sensible", est immense, et son hall est à l'avenant, sorte d'énorme salle ronde garnie de bancs, avec un guichet au fond derrière lequel s'affairent des policiers, en train de parler à une dizaine de personnes en même temps, une autre dizaine attendant, éparse, qu'on veuille bien l'écouter, d'autres policiers, soit en uniformes, soit en civil, traversant l'espace d'une porte à une autre, l'air affairé ; Laurence, Stéphanie, Nathalie, et Michel Pourol clignent des yeux, la lumière est blanche, très crue.

Pourol désigne un banc à ses "protégées" : "Allez-vous asseoir là. Je vais demander quelqu'un..." Elles obtempèrent, se tenant toujours de partout, impressionnées par l'espace et par l'endroit, et déjà tendues de nouveau à l'idée de ce que, dans un instant, elles vont dire, ce qu'elles vont, elles l'espèrent toutes, déclencher - tandis qu'il va faire la queue au guichet, derrière une dame qui parle fort à un policier manifestement un peu usé – tout le monde entend son histoire de chats qui seraient "possédés" et ses demandes de protection, auxquelles son interlocuteur acquiesce gravement, hochant la tête sans rien dire...

"Pourquoi vous ne m'avez pas dit...?" Laurence est assise au milieu de ses deux filles, qui se serrent contre elle, et elle leur murmure cette question en redoutant presque leur réponse. Elle vient d'abord de Stéphanie, sa sœur acquiesçant sans rien dire, comme si souvent : "On a essayé, maman. Plusieurs fois. Mais on ne pouvait pas te... Il disait que c'était secret, que ça te tuerait, qu'on nous placerait, au début... Et puis on a grandi, on s'en parlait la nuit, après... Et on ne savait pas quoi faire : on pensait... Moi, je pensais que tu ne nous croirais pas, on est tellement... Sales, tu sais ? Je pensais que tu ne m'aimerais plus..."

Laurence, les larmes revenues, resserre un peu plus ses bras autour des filles : "On... Pardon. Je n'ai pas su comprendre... Mais je vous aime, et je vous aimerai toujours, quoi qu'il arrive. Vous êtes mes..." Elle s'interrompt net, cette saloperie de peur glaciale venant de la réenvahir brutalement.

Là-bas, à l'entrée, au milieu des allées et venues et du brouhaha ambiant, la grande porte s'est à nouveau ouverte, et un homme, le visage fermé, dur, est entré, et balaye la salle du regard. Laurence ne sait pas comment, mais Igor est là. Il les a trouvées.

Au même moment il les voit. Il plonge à distance son regard dans celui de sa femme, et marche vers elles, son visage n'exprime rien, rien du tout, lisse, neutre – Laurence la connaît, cette expression-là, elle sait que les colères les plus terribles suivent immanquablement, comme celle de la fois dernière, où il avait découvert que, contre son ordre, Nathalie avait ouvert un compte FaceBook, et y avait comme "amis" des filles, mais aussi des garçons, de sa classe... La série de gifles, données à toute volée, avec comme toile de fond l'obsession habituelle d'obtenir de sa petite fille des aveux de turpitudes sexuelles imaginaires avec "ces salauds", avait dégénéré en scène de folie, il avait pris un couteau et fait mine de piquer Laurence, qui avait eu la main entaillée en essayant de l'attraper ...

Cette fois-là déjà, elle était allée à l'hôpital, elle avait fait faire un certificat médical, au cas où... Mais elle ne s'en était pas servi, sa main ne saignait déjà plus, et sa peur était encore la plus forte.

Comme maintenant. A cet instant-là, littéralement morte de trouille, en le voyant avancer, Laurence se dit qu'elle est folle, qu'elle regrette, qu'on ne va rien dire du tout et ressortir tout de suite – malgré elle, à toute vitesse comme toujours, elle est déjà, comme toujours, en train d'échafauder un mensonge pour expliquer leur présence ici, vite : les filles se sont fait agresser dans le bus, elles en sont sorties, et...

"Maman !" Nathalie a murmuré, les mains des deux petites se sont crispées dans les siennes : elles l'ont vu, à leur tour, la peur les transforme en statues de bois, comme toujours.

Une autre voix, un chuintement plutôt. Stéphanie : "C'est moi... Il appelait sans cesse tout à l'heure... Pardon : je lui ai dit qu'on partait déposer plainte..."

Mais ça suffit à Laurence, cette fois. "Il nous viole". Elle n'oubliera plus jamais ces pauvres mots de sa Nathalie. Elle comprend tout, se traite de connasse, elle DEVAIT savoir : sa jalousie maladive, sur FaceBook et partout, ses surveillances constantes, l'interdiction de tout maquillage, de tout habit un peu moderne ou à la mode, l'obligation pour les filles de tout lui dire, tout lui montrer, chaque SMS reçu, les séances de torture mentale, jusque tard dans la nuit, pour faire avouer les baisers, les amants, et ses putains de déclarations de principe, omniprésentes, et qui, elle l'entrevoit maintenant sans le comprendre bien encore, ont aidé à ce qu'elle ne soupçonne jamais l'indicible : on ne couche pas avant le mariage, on doit offrir sa virginité à son mari, pour l'instant les études, le plaisir attendra, ne soyez pas comme votre mère qui me trompe à tout moment, ne soyez pas des putes, vous aussi, comme vos copines – jamais, jamais, elle n'aurait pensé que ... Salopard.

Elle se lève, il est devant elles, les filles comblent l'espace vide qu'elle laisse sur leur banc en se serrant l'une contre l'autre. Elle est là, toute droite, toute blanche, tremblant de tous ses membres, monument de courage devant cet homme qui les a tellement meurtries, et elle tend le bras, bien droit, paume à la verticale : "STOP. C'est FINI. JE SAIS TOUT."

Il fronce les sourcils, Igor. C'est bien la première fois qu'on réplique au Maître, ça le désarçonne un peu, son mauvais rictus revient quand même très vite lui fendre le visage, il va l'insulter, sa main remonte malgré lui et malgré l'endroit, Laurence, cette salope, avec son bras tendu à la con, mais qu'est-ce qu'elle croit, que ça va l'empêcher de reco...?

Une main ferme se pose sur son épaule et le fait pivoter : c'est le policier du guichet, Franck Louis.

Elle ne s'en est pas aperçue, Laurence, mais elle a crié, tout le monde s'est retourné, y compris Michel Pourol, qui, là-bas, achevait justement d'expliquer brièvement le peu qu'il savait, violences, tyran, inceste. Pourol, voyant la scène, a tout de suite compris, pointant du doigt le petit groupe pour l'agent de police : "Merde, Monsieur, ça doit être lui. Il faut..." Franck avait vu, lui aussi, et, outre qu'il vient d'entendre une histoire grave, criminelle - il était déjà en train de réfléchir, se disant qu'il allait faire lui-même une première audition de la mère, puis si ça se confirmait, à celui des Officiers disponibles qui pourrait prendre la suite immédiatement -, a derrière lui deux ans de Quart, dont la moitié de nuit : il ne fallait pas lui faire un dessin, et l'homme allait frapper. Il avait littéralement sauté par-dessus l'abattant du guichet, et foncé vers le type.

-"Bonjour Monsieur. On se calme, hein ? Vous êtes...?"

Laurence, hors d'haleine, saisie maintenant de vrais tremblements incontrôlables, et qui vient une fois de plus de faire pipi dans sa culotte, tout debout, une fois de plus, assiste à "la transmutation", cette métamorphose dont elle a – amèrement – souri si souvent avec les filles : Igor reprend instantanément son visage "extérieur", celui pour-les-gens-qui-ne-doivent-rien-savoir...

-"Tout va bien. Je suis le mari de Madame. Je m'inquiétais pour elle et pour mes filles, elles n'étaient pas rentrées. Je...

- Bien, parfait. On va voir ça, Monsieur, d'accord ? Madame, vous allez venir avec moi, et vous Monsieur, vous allez vous asseoir là-bas, d'accord ?"

Franck désigne un banc à l'opposé dans la salle.

-"D'accord, oui, bien sûr – mais je ne sais pas ce qu'elle peut vous dire, je peux lui parler avant, peut-être, quand même...?" (Il sourit. Laurence, même si elle l'a vu tout jouer, n'en revient pas.)

-"Non. Non, Monsieur, votre femme va d'abord me parler à moi, c'est la procédure, OK ?

 - Ah... Bon, d'accord. Vous venez, les filles, alors ?

- Non. Elles, elles restent là, d'accord les filles ? (Pourol les a rejointes) Elles restent avec ce Monsieur, et vous, vous allez là-bas, et vous attendez tranquillement. Point final."

Franck a haussé le ton, l'homme acquiesce maintenant. Mais le policier a aussi eu le temps de voir une expression de haine, oh, une seconde, mais terrible, lorsqu'il a brièvement regardé Pourol, même s'il l'a aussitôt effacée.

L'homme part vers le banc qu'il lui a désigné.

"Bon, Monsieur, j'emmène Madame pour l'entendre maintenant. Vous restez avec les filles, s'il vous plaît. Ne vous inquiétez pas pour lui, je préviens les collègues, ils vont le surveiller pour qu'il ne vienne pas vous ennuyer ou qu'il ne parte pas. Ça ne va pas être trop long, vous avez de la chance, il n'y a pas trop de monde, je pense qu'un officier va vous recevoir rapidement. Allez, Madame, détendez-vous maintenant, il est parti, il ne peut rien vous faire. Venez..."

Franck emmène Laurence, lui fait franchir le guichet, attendre un instant pendant qu'il va voir le collègue du guichet voisin, lui parlant rapidement en désignant Igor, maintenant assis loin, puis suivre un petit couloir, et entrer dans un minuscule bureau où tiennent à peine une table avec un ordinateur et noire de papiers et deux chaises, en s'excusant de l'exiguïté des lieux, pendant qu'il la fait s'asseoir en lui disant avec un sourire rassurant : "Bon, Madame, je crois que vous avez des choses à me dire..."


 

Cet extrait inédit a déjà été publié sur le blog de son auteur, Maître Mô

 

 

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Extrait de "Au guet-apens", réédité en Poche avec cette inédite, éditions 10/18.


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