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Violences conjugales : l'aide d'un proche, ce soutien capital
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Récit

Violences conjugales : l'aide d'un proche, ce soutien capital

Maître Mô, avocat au barreau de Lille, raconte l'histoire vraie d'une mère et de ses deux filles soumises à la violence sous toutes ses formes du père de famille. Extrait de "Au guet-apens" (3/6).

Maître Mô

Maître

Maître Mô, exerce sa profession d’avocat pénaliste au barreau de Lille. Il alimente son blog de petites chroniques judiciaires, ordinaires et subjectives.

Voir la bio »

Voir l'épisode 1 :  Violences conjugales : comment se libérer de l’emprise d’un conjoint abusif ?

et l'épisode 2 :  Violences conjugales : le courage de porter plainte

Cet extrait inédit a déjà été publié sur le blog de son auteur, Maître Mô

Elle se lève, doit se tenir un instant au bureau tant ses jambes tremblent, un mal de ventre phénoménal la fait grimacer. Elle respire, ramasse son sac, son portable – encore une dizaine d'appels d'Igor, restés sans réponse, pourvu que ça fonctionne, pourvu que la police les croie, et fasse ce qu'il faut, parce que sinon... Allez, ça va marcher, il faut que ça marche : elles ont déjà été trop loin de toute façon – vérifie qu'elle a ses clés de voiture.

Elle sort du bureau (dans lequel son manteau restera un moment, elle l'y oublie), s'avance vers les ascenseurs, croisant quelques collègues qui la dévisagent – elle est livide et en sueur, et les marques de la peur tordent ses traits, même si elle n'en a aucune conscience – puis elle se ravise, fait demi-tour et va prévenir son chef, Monsieur Pourol, sans y réfléchir – pourquoi y pense-t-elle, elle ne se le demande pas dans l'instant, mais elle me dira un jour qu'elle avait dû vouloir s'obliger encore un peu plus, s'interdire tout éventuel renoncement.

Elle frappe et entre dans la foulée, sa tête hagarde effrayant Pourol, comme il en témoignera par la suite : "Monsieur Pourol, désolée, je... Euh... Je dois partir maintenant, c'est une urgence absolue... Mes filles... Je vais au commissariat..."

-"Que...? Laurence, attendez, calmez-vous, vous êtes toute... Que se passe-t-il ?

- Je... Je ne peux rien vous dire. Il faut que je m'en aille, maintenant. C'est grave.

- Mais vous ne... Vous ne devez pas prendre votre voiture dans cet état, c'est impossible, je... Oh, et puis merde. Ne bougez pas : je vous emmène."

C'est un homme bien, Pourol, elle le savait déjà – sans lui, elle serait encore secrétaire, et, ces derniers temps, elle aurait sûrement fini par se faire virer. Mais là, elle se souviendra qu'elle l'entendait pour la première fois dire une grossièreté, et aussi avoir été sidérée de sa réaction – le voilà qui se levait, passait son blouson, et avançait d'un pas décidé vers elle, la prenant par le bras, elle ouvrait la bouche pour protester mais il ne lui laissait pas le choix, lui parlant doucement avec un petit sourire : "Je vois bien que c'est grave, et vous n'êtes absolument pas en état de conduire : je vous emmène, et c'est un ordre."

Laurence ne se souviendrait pas clairement de la suite immédiate et du trajet, sauf par le biais de quelques images floues : Michel Pourol beuglant dans le couloir tout en la tenant par le bras qu'il sortait et qu'il fallait renvoyer ses appels à demain, puis l'ascenseur, direction sa voiture à elle. Lui reculant son dossier, après l'avoir fait monter côté passager : -"Donc, au commissariat ? Le Central ?" –"Oui... Euh... Il faut se dépêcher : mes filles sont seules, elles y vont aussi, elles sont à pied pas loin..."

Il avait froncé les sourcils, mais n'avait rien demandé – il dirait plus tard qu'il la connaissait suffisamment pour savoir que le moment était capital, et que, même sans ça, elle était dans un tel état, il avait bien cru qu'elle allait s'évanouir, qu'il l'aurait de toute façon compris : "OK. Compris. Je fonce, accrochez-vous." Et il avait foncé, sans même qu'elle ne s'en rende compte.

Parce que, mais elle n'en aurait aucun souvenir immédiat, cela ne lui reviendrait qu'en lisant sa déposition écrite à lui dans mon cabinet, pendant ce trajet d'une vingtaine de minutes, totalement effondrée, je pense qu'un expert dirait "en pleine décompensation", Laurence s'était mise à parler. "Mon mari, Igor... Il nous bat..." Pourol l'avait écoutée, sans jamais l'interrompre, concentré sur sa conduite rapide, et de plus en plus ahuri au fur et à mesure que Laurence déroulait son histoire, une histoire de celles qu'on lisait dans les journaux sans comprendre comment ça avait pu durer aussi longtemps, comment ça ne s'était pas su, pourquoi la femme ne se plaignait pas, n'avait pas raconté, n'avait pas appelé les flics – mais Laurence, cette même femme qu'il suivait depuis si longtemps, sans jamais avoir rien vu, sans qu'elle n'émette jamais la moindre plainte – et il la trouvait déjà si courageuse, travaillant dur et élevant ses enfants, avec un mari aperçu très rarement dont il savait tout de même qu'il ne travaillait pas – lui expliquait, maintenant, sans même y prendre garde : leur terreur, comment il tenait les unes par rapport aux autres, son omniprésence, ses vérifications constantes de tout, les violences physiques, bien sûr, mais aussi les violences mentales, la jalousie maladive, envers les trois, les demandes insistantes, en boucle, de justification de faits qu'elles ne pouvaient pas justifier tant ils étaient anodins, dérisoires, jusqu'à des trois heures du matin, lumières allumées, tous les jours, l'état de loque humaine le lendemain à six heures quand il fallait repartir au travail, l'unique souci des journées, qui était depuis si longtemps de tenter de ne lui donner aucune prise à une engueulade, de ne pas activer sa jalousie – l'unique fois, tiens, où un collègue masculin, Simon, était venu la chercher car sa voiture était en panne, ce qu'il avait vu par la fenêtre car elle le lui avait évidemment caché, les trois jours qu'il avait fallu pour l'apaiser, au milieu des coups reçus, les appels téléphoniques qu'elle et ses trois filles devaient lui passer, à heures fixes, tous les jours, aux pauses, au déjeuner, en quittant le travail – la terreur des filles quand le bus était en panne, ou la batterie d'un téléphone à plat, provoquant leur retard à rentrer ou à appeler, les menaces du jour et sa certitude qu'il allait les mettre à exécution, sa panique, et ce que venaient de lui confier ses filles, enfin, l'horreur, la plus pure des horreurs, il couchait avec elles, il les violait, il violait ses bébés ...

Laurence avait monologué sur un ton presque uniforme, ne s'interrompant parfois que pour adresser des SMS à ses filles, confirmant qu'elle approchait, que tout serait bientôt fini, lisant les leurs, "sois prudente, on y est, on t'attend à côté" ; mais là, sur cette dernière terrible révélation, elle avait fondu en larmes, des torrents qui la secouaient de partout...

Il n'avait rien pu dire, il s'était abstenu de prononcer la phrase qui lui était venue à l'esprit à mi-parcours, "vous auriez dû m'en parler", comprenant qu'elle n'avait tout simplement pas pu et qu'il ne ferait que l'accabler un peu plus ; il avait posé une main sur son épaule, en lui disant qu'elle faisait ce qu'il fallait, que tout ça serait bientôt terminé, qu'il était désolé, et pouvait compter sur lui – en se sentant coupable de n'avoir que ces banalités à lui proposer...

_________

Laurence pleure encore à grosses larmes quand la voiture s'arrête enfin, pile devant le commissariat. La nuit est tombée. Le bâtiment est énorme, dans l'obscurité et sous la pluie. Pourol ne dit rien et lui tend un mouchoir, elle le remercie, s'essuie le visage, aspire un grand coup, cherchant déjà ses filles dehors – on n'y voit pas à trois mètres, à part des formes.

Nathalie et Stéphanie, reconnaissant la voiture de leur mère, sont sorties de l'ombre, et avancent dans les phares en essayant de se protéger de la pluie ; tout près, elles se figent soudain, en apercevant deux silhouettes dans la voiture, un homme au volant ; Laurence et son chauffeur improvisé, qui comprend ce qu'elles viennent de craindre, ont le même réflexe, ils sortent à la volée pour qu'elles les voient. Lui leur crie : "C'est moi, Michel Pourol, n'ayez pas peur. Votre mère était bouleversée, je l'ai conduite..."

Laurence court vers elles, de toute façon, et les trois femmes ouvrent leurs bras toutes ensemble, et s'étreignent violemment, comme si elles ne s'étaient pas vues depuis des jours et des jours. Pourol, resté en retrait, entend "Oh, maman...", et Laurence qui répète en boucle "Mes petites, mes petites..." ; pour la première fois depuis que Laurence a fait irruption dans son bureau, il a un sourire ému : il est sacrément beau, l'amour de ces trois-là ...

Il referme la voiture, va à côté d'elles, et leur propose doucement : "Venez, on y va..." Laurence relève la tête et proteste, il a déjà fait beaucoup, pas la peine de... Il répond aussi fermement que tout à l'heure : "Je n'ai pas conduit comme Fangio pour rester dans votre voiture ou sous la pluie ! Je vous accompagne." Et il les pousse doucement, aussi soudées qu'au chalumeau, vers l'entrée géante du commissariat. Ils montent, curieux groupe tout abîmé, les quelques marches du perron, s'arrêtent devant la porte, énorme. Laurence regarde ses filles, leur murmure : "ça, j'aurais dû le faire depuis longtemps..." Et elle ouvre la porte, toute grande.

A suivre...

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