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Janet Yellen banque centrale fed donald trump Joe Biden
Janet Yellen banque centrale fed donald trump Joe Biden
©Brendan Smialowski / AFP

(R)évolution ?

Vers une ère d’efficacité turbo pour la politique monétaire ?

La nomination de Janet Yellen, l’ancienne patronne de la Fed, au poste de ministre des finances américain pourrait booster la coopération entre gouvernement et banque centrale.

Alexis Karklins-Marchay

Alexis Karklins-Marchay

Alexis Karklins-Marchay est Associé du cabinet Eight Advisory, spécialiste des Etats-Unis.

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Atlantico.fr : Janet Yellen, ex-patronne de la Fed, a été annoncée comme la future secrétaire au Trésor de l'administration Biden. Son passage à la Banque Centrale américaine va-t-il favoriser une meilleure coopération entre cette institution et le gouvernement américain?

Alexis Karklins-Marchay : Janet Yellen connaît évidemment parfaitement le fonctionnement et l’organisation de la Federal Reserve Bank. Mais elle peut également s’appuyer sur sa très grande pratique des milieux économiques américains. De 1997 à 1999, elle a ainsi animé  le Conseil des économistes (Council of Economic Advisers) auprès du Président Clinton. Elle a également occupé des fonctions au sein du National Bureau of Economic Research et de la Brookings Institution, deux organismes très influents. Elle préside enfin pour encore quelques jours le comité exécutif de la prestigieuse American Economic Association, après avoir succédé à un certain… Ben Bernanke, son prédécesseur à la tête de la Fed !

Ce niveau d’expérience assez unique et ses années à la Fed, d’abord à la tête de la branche régionale de San Francisco de 2004 à 2010, puis en tant que Présidente de l’institution de 2014 à 2018, devraient logiquement faciliter les relations entre la Maison Blanche et la banque centrale. Et puis, quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir de Joe Biden, il est difficile d’imaginer ce dernier traiter de « paumé » ou « d’ennemi »  un dirigeant de la Fed comme le fit Donald Trump avec Jerome Powell, le successeur de Janet Yellen qu’il avait pourtant choisi.

Depuis son arrivée à la Fed, Jerome Powell s’est-il inscrit dans la même ligne que celle de Janet Yellen lorsqu’elle dirigeait l’institution ? Les deux figures qui vont probablement devoir travailler de concert vont-elles être au diapason ?

Lorsque Donald Trump prit la décision de remplacer Janet Yellen, à qui il reprochait essentiellement d’être Démocrate (et d’avoir été nommée par Barack Obama…), par Jerome Powell, considéré comme un Républicain modéré, il y eut quelques interrogations sur le type de politique monétaire qui serait mené.

Dans les faits, après son arrivée en février 2018, Powell a dans un premier temps annoncé une remontée très graduelle des taux d’intérêt. Mais la crainte d’un ralentissement et l’absence d’inflation ont finalement poussé la Fed à poursuivre une politique monétaire accommodante. Logiquement, la chute brutale de l’activité au printemps 2020 a conduit la banque centrale à réduire drastiquement les taux directeurs afin de soutenir l’économie. Songeons que depuis 8 mois, le rendement américain est inférieur à 1%, un niveau historiquement bas ! Des décisions que Janet Yellen n’aurait sans doute pas reniées au regard de la sévérité du choc macroéconomique.

Dans ces conditions, malgré leurs divergences politiques, Powell et Yellen devraient être en mesure de s’entendre. La situation de l’emploi aux Etats-Unis est de toutes façons si dégradée avec les conséquences de la crise sanitaire qu’ils n’ont pas vraiment d’autres options.

Ces éléments de contexte permettent-ils de croire que la politique monétaire américaine va être plus efficace ?

La politique monétaire américaine fut très efficace au cours de la dernière décennie si l’on prend comme critère la croissance économique ! De l’été 2009 jusqu’au début 2020, les Etats-Unis ont connu une période d’expansion exceptionnellement longue, entraînant une décrue continue et forte du taux de chômage.

Certes, plusieurs « faucons » de la Fed comme Loretta Mester, Eric Rosengren ou Esther George, craignant un retour de l’inflation et un accroissement de l’endettement des ménages au détriment de l‘épargne, ont souhaité pendant un temps une remontée des taux. Mais comme je l’ai rappelé, ce sont davantage les « colombes », plus sensibles à l’emploi qu’à l’inflation, qui ont été écoutées. Trump lui-même fit pression sur Powell pour qu’il maintienne des taux d’intérêt bas. Ceci s’est traduit par une poursuite de la croissance de l’activité mais aussi par une hausse continue des marchés actions, ce qui ravissait l’actuel occupant de la Maison Blanche.

L’arrivée de Janet Yellen ne devrait pas modifier fondamentalement la politique monétaire américaine à court terme. Et la future secrétaire au Trésor sait mieux que personne que la Fed reste quoi qu’il en soit très attachée à son indépendance.

Pour l’ancienne patronne de la Fed, habituée à manier les leviers de la politique monétaire, le vrai défi en tant que secrétaire au Trésor va-t-il être la politique budgétaire des Etats-Unis ? Et pourquoi ?

Le levier monétaire a atteint certaines limites et, si la Fed conserve toujours quelques marges d’actions, le redémarrage de l’activité américaine ne pourra pas venir uniquement de ce levier alors que les taux d’intérêt sont déjà proches de zéro. Le grand enjeu de la présidence Biden en matière économique porte avant tout sur l’efficacité de son plan de relance et sur sa politique budgétaire. Même si le successeur de Trump n’est pas un nouveau « Franklin Roosevelt », n’oublions pas qu’il a en effet présenté un programme très ambitieux en matière de dépenses publiques.

Ce programme, que Janet Yellen devra mettre en musique, s’élève à environ 7.000 milliards de dollars et concerne, entre autres, l’environnement, les énergies vertes, les infrastructures, la santé, l’éducation et le logement. Si l’on croit l’agence de notation Moody’s, un tel plan pourrait se révéler bénéfique sur la création d’emplois. La question de son financement reste cependant encore floue, surtout pour un pays qui a vu son déficit budgétaire s’accroître depuis 4 ans.

Joe Biden a certes annoncé pendant sa campagne qu’il reviendrait sur les baisses d’impôts réalisées sous la présidence Trump et qu’il augmenterait l’imposition des très hauts revenus. Mais il sait qu’il ne peut pas se mettre à dos les milieux d'affaires. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui l’ont poussé à écarter la Sénatrice Elizabeth Warren, jugée trop à gauche. La nomination de Janet Yellen, bien que considérée comme une « keynésienne », a de fait un profil plus rassurant pour les investisseurs et le monde de l’entreprise. Son expérience, sa détermination et son pouvoir de conviction ne seront pas de trop pour créer les conditions d’une sortie rapide de crise.

Sa tâche pourrait toutefois se compliquer si les Républicains conservent la majorité au Sénat en emportant au moins l’un des deux sièges de Géorgie lors de l’élection de second tour qui se déroulera le 5 janvier prochain. Une élection locale dont les effets sur la politique économique américaine des quatre prochaines années seront vraisemblablement encore plus importants que le casting effectué par Joe Biden.

Alexis Karklins-Marchay est associé du cabinet Eight Advisory, spécialiste des Etats-Unis.

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