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Alain Fischer Jean Castex Olivier Véran plan de vaccination communication du gouvernement vaccins covid-19 coronavirus
Alain Fischer Jean Castex Olivier Véran plan de vaccination communication du gouvernement vaccins covid-19 coronavirus
©BENOIT TESSIER / POOL / AFP

Arme contre le coronavirus

Vaccination : le naufrage de communication du gouvernement

Olivier Véran a assumé sur France 2 la lenteur de la campagne vaccinale dans l'Hexagone. Le gouvernement n'a-t-il pas compris l'urgence de la situation alors que le Conseil scientifique juge "probable" une "reprise incontrôlée" de l'épidémie ? Qu'est-ce qui pourrait expliquer un démarrage aussi lent ?

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti est Professeur associé à Sorbonne-université et à l’HEIP et rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire. Son dernier ouvrage, "Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir", est publié aux éditions du Cerf (4 Novembre 2021).   

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Atlantico.fr : La polémique enfle autour du plan de vaccination que beaucoup jugent trop peu offensif. Le gouvernement n'a-t-il pas compris l'urgence de la situation alors que le Conseil scientifique juge "probable" une "reprise incontrôlée" de l'épidémie ?

Arnaud Benedetti : Le gouvernement est très vraisemblablement conscient de l’urgence, mais il se heurte à deux difficultés : la dynamique perdante qui a été la sienne depuis le début de cette crise et conséquence de ce phénomène, sa tétanie par rapport à l’opinion. Sur les masques, les lits d’hôpitaux ainsi que les tests , les manques et les retards ont hélas perclus son action, et nonobstant les dénégations de l’exécutif, celui-ci sait pertinemment que sa gestion est perçue comme aléatoire, voire négativement. Il existe, comme en sport, une spirale de la défaite qui en vient à inhiber l’action publique. Pour le dire simplement, le pouvoir agit "la peur au ventre "car il pressent qu’il joue sa crédibilité, le rétablissement de celle-ci, après tant d’échecs avérés, sur son aptitude à déployer une stratégie vaccinale compréhensible et acceptée. D’où ce faux-rythme qui caractérise son approche avec d’un côté un discours qui valorise le vaccin et de l’autre des actes qui semblent s’inscrire dans une temporalité de moyen terme. Sauf que les deux termes de l’équation se contredisent et induisent une dissonance évidente. L’autre sujet c’est l’opinion dont le gouvernement intériorise la méfiance, le doute au point que c’est bien l’opinion ou la représentation de l’opinion en méfiance qui formate la stratégie de l’exécutif. Il n’y a plus de jupiterisme en macronie, mais seulement un pouvoir en proie aux "humeurs du peuple" comme aurait dit Machiavel. C’est la crainte de ces dernières qui pilote le moment et mutadis mutandis l’attitude du gouvernement. La défiance vaccinale a inconsciemment pris le dessus, y compris chez les promoteurs politiques du vaccin qui n’avancent qu’à pas feutrés pour l’instant. D’où cette impression générale d’un pouvoir si peu sûr de lui et le fait que le Président soit très en retrait à ce stade. 

Olivier Véran dit assumer une certaine lenteur. Cette timidité du gouvernement est-elle de nature à entretenir la méfiance ?

"Doucement nous sommes pressés" , telle est la ligne de conduite de l’exécutif ainsi affichée par le Ministre de la santé. Il y a in fine néanmoins beaucoup d’incertitudes et de paradoxes dans l’approche gouvernementale qui alterne refus de l’injonction et néanmoins aussi tentation de la contrainte. L’exemple du projet de loi avorté relatif à la pérennisation de l’urgence sanitaire dans le droit commun est de ce point de vue assez révélateur des tâtonnements gouvernementaux. Au travers de ce texte, on a essayé, bien que l’exécutif s’en soit défendu fort maladroitement, d’assortir la liberté de ne pas se faire vacciner de contraintes qui rendent invivables de facto cette liberté ! La mobilisation numérique entre autres a fait reculer le gouvernement en quelques heures, ce qui traduit à nouveau l’état d’un système de gouvernance devenu extrêmement sensible, pour ne pas dire craintif aux mouvements de l’opinion. Cet entre-deux, ce "on voudrait bien mais on n’ose pas" explique  la lenteur caractérisant à ce stade  la stratégie de déploiement vaccinal. Mais ce parti pris entretient en effet le doute. Si l’émetteur est si peu volontariste, Il peut forcément apparaître comme peu sur de son "produit". C’est pour le moins une stratégie de vente très peu offensive. C’est le résultat aussi du poids des scientifiques et de leurs préconisations dans la fabrique de la décision. Ceux-ci portent avec eux une histoire empreinte depuis plusieurs années maintenant, notamment dans le domaine biomédical, de relations complexes avec la société dont ils ont intégré pour une part les questions tout autant  que les attentes. Ils ne découvrent pas, à contrario des politiques, ce sujet de la méfiance vaccinale. Le Professeur Fischer a donné le ton d’emblée : pas d’injonctions, travailler le consentement et la conviction, prendre le temps de la persuasion pour tenir compte d’une opinion attachée à son libre-arbitre. Il faudrait d’ailleurs aller plus loin dans l’exploration des déterminants de cette méfiance que les politiques ont eux-mêmes alimenté. La constitutionnalisation du principe de précaution n’a t’elle pas objectivé une prudence vis-à-vis des avancées scientifiques et technologiques ? La défiance dans les vaccins n’est pas la résultante exclusive d’un "populisme" anti-rationnel ; elle est tout autant le fruit des élites qui ont participé à la création d’un contexte de questionnements continus quant aux conséquences des développements de la connaissance et de certaines de ses applications. Le débat sur les vaccins est aussi le produit de ce contexte.

Qu'est-ce qui pourrait expliquer un démarrage aussi lent ? Si on a vraiment confiance dans le vaccin, pourquoi ne pas mettre les bouchées doubles dès le départ ? Est-ce que cela cache un manque de stock ?

Le problème, c’est toujours dans cette crise sanitaire et ce depuis le début, la comparaison avec les autres. La pandémie nous oblige à un regard panoramique et la façon dont un certain nombre de pays en Europe et ailleurs opèrent pour décliner leurs dispositifs vaccinaux interrogent inévitablement la pertinence du mode opératoire français, tout en ramenant à la surface le double enjeu récurent des moyens et de l’organisation. En France la pandémie a pris une tournure accrue parce que notre organisation était par trop complexe et notre logistique appauvrie. Résultat : nous avons une létalité des plus fortes au monde... Si après les masques, les tests, l’offre de soins, la lenteur vaccinale était liée à nouveau à une insuffisance de nos capacités sanitaires, et nonobstant une adhésion vaccinale relative, l’Etat reproduirait là une faute qui apparaîtra cette fois-ci  inévitablement comme difficilement compréhensible et peu absorbable par l’opinion. Clairement, le pouvoir ne se remettrait pas de la défaillance de sa politique vaccinale. Parce que celle-ci est devenue "la mère de toutes les batailles", elle est la dernière station avant le regain de confiance ou le discrédit, la sortie du tunnel ou le chaos... 

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