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Une étude des universités de Harvard et de Berkeley démontre qu’en politique les propos clivants et politiquement incorrects paient
©SAUL LOEB / AFP

Langue de bois s'abstenir

Une étude des universités de Harvard et de Berkeley démontre qu’en politique les propos clivants et politiquement incorrects paient

Une étude réalisée par des chercheurs des universités de Harvard et de Berkeley montre le bénéfice du politiquement incorrect.

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti est Professeur associé à Sorbonne-université et à l’HEIP et rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire.

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Atlantico.fr : Selon cette étude, en utilisant un mot ou une expression politiquement "incorrect" à la place d'un mot "correct", les gens feraient plus confiance à l'orateur. Est-ce l'un des mécanismes permettant d'expliquer le succès des populistes actuellement ? Cela fonctionne-t-il pour tous les partis ?

Arnaud Benedetti : L'étude publiée dans le Journal of Personality and Social Psychology est intéressante à beaucoup d'égards. Elle montre qu'une des façons de séduire en politique, c'est d'utiliser des "étiquettes" (labels en anglais) incorrectes, c'est à dire un langage qui n'est pas convenu. Le résultat intéressant, c'est aussi que cette efficacité n'est pas orientée politiquement : des publics libéraux comme des publics conservateurs sont séduits de la même manière (si le discours produit porte sur des sujets qui les concerne). 

Cela étant, pour répondre à votre question, le succès des populistes ne peut être réduit à l’usage d’une sémantique. Pour que les mots performent, il faut des conditions de production de leur efficience. C’est le contexte politique, social, culturel qui prime d’abord. Sans ce contexte, les mots sont inaudibles. Les déterminants socio-politiques priment. Faire de la communication le gage d’un succès, c’est réduire l’action politique à une pensée magique. Pour autant si "le politiquement incorrect " gagne en apparence du terrain, c’est parce que la com’ qui transgresse rencontre les préoccupations de classes sociales qui se sentent dépossédés économiquement, culturellement, politiquement. La com’ est indissociable de l’histoire qui se fait. Elle est tout au plus un adjuvant qui permet à un moment donné à des leaders d’imposer leur rhétorique et les enjeux qu’ils entendent promouvoir.

L'étude souligne un inconvénient au niveau politique : l'orateur semble moins chaleureux et bienveillant. Le politiquement incorrect peut-il être manié de manière calculée par un homme politique sans qu'il ne se retourne contre lui ?

Effectivement, c'est que l'étude indique : l'orateur qui utilise ce que les chercheurs appellent les étiquettes incorrectes paraît moins bienveillant, plus froid, mais plus authentique.  

Cela étant, il faudrait surtout effectuer une analyse fine de la réception des discours. Les opinions publiques sont hétérogènes. Un discours n’est pas reçu de la même manière selon que vous êtes un petit commerçant d’une zone périphérique ou un cadre supérieur d’une grande métropole , un chômeur ou un fonctionnaire, une femme jeune diplômée ou une mère de famille issue d’une zone rurale... Le discours de la transgression rencontre un indéniable succès chez celles et ceux pour lesquels la représentation de l’avenir se caractérise par une appréciation pessimiste de ce qui les attend et de ce qui attend leurs enfants. Si la mobilité sociale est en panne, l’appel à un discours plus brutal, plus dénonciateur a plus de chances d’être entendu. La brutalité des mots est d’autant mieux acceptée parmi les catégories sociales en souffrance qu’elle leur procure le sentiment que le " parler cash" n’est pas une dénégation du réel, de leur réalité quotidienne. C’était le fameux slogan de Jean-Marie Le Pen dans les années 80 , celui qui « dit tout haut ce que les français pensent tout bas". Trump à sa façon, Salvini aussi et d’autres encore illustrent ce processus de déconstruction des codes du " politiquement correct ". Cette déconstruction est rendue possible encore une fois parce que l’anomie de secteurs entiers de la société est au rendez-vous. La com’ est indissociable de la sociologie.

A quel point cet attrait pour le politiquement incorrect est-il lié à l'époque et à la société concernées ? Comment expliquer que le politiquement correct ne séduise pas avec la même intensité dans différents pays ?

Le politiquement correct a tout d’abord toujours été l’apanage des élites, des faiseurs d’opinion. Il a été la forme post-moderne de ce que le théoricien des relations publiques, Edward Bernays , a appelé en son temps “ la fabrique du consentement “. Sa réception n’a jamais forcément pénétré les classes populaires. Et si les classes moyennes y ont consenti, c’est parce qu’elles estimaient dans leur ensemble que leur situation socio-économique pouvait s’en accommoder. À partir du moment où elles se sentent précarisées , voire en voie de disparition, elles constituent un réceptacle potentiel aux discours de rupture populiste.

La légitimité du  "politiquement correct" est percutée par l’insécurité économique, sociale, territoriale, culturelle. Cette dernière peut varier d’un pays à l’autre, d’une culture politique à l’autre mais elle trouvera toujours dans la rhétorique populiste un exutoire à ses ressentiments et à ses frustrations. À ceci se rajoute le sentiment que les élites parlent une langue fausse, morte , désincarnée qui vise à dissimuler la réalité. La force des rhéteurs populistes est de ramener sur la table de l’espace public cette part de réalité que les plus défavorisés, les plus déclassés ont le sentiment de vivre, voire de vivre réellement. 

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