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Un QR code santé pour voyager : bienvenue dans le monde selon Xi Jinping

Le président chinois a suggéré aux pays du G20 d’étendre aux voyages internationaux partout sur la planète un dispositif mis en place en Chine pour contrôler l’état de santé des voyageurs. Quelles garanties pour les libertés individuelles avec un tel système ?

Fabrice Epelboin

Fabrice Epelboin

Fabrice Epelboin est enseignant à Sciences Po et cofondateur de Yogosha, une startup à la croisée de la sécurité informatique et de l'économie collaborative.

Voir la bio »Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est maître de conférences à l’Université catholique de Lille, et directeur de recherche à l’IRIS, où il est en charge du programme Asie-Pacifique. Il dirige la collection Asia Focus à l’IRIS, et a publié de nombreux ouvrages, dont L’énigme nord-coréenne, aux Presses universitaires de Louvain, 2015.

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Emmanuel Lincot

Professeur à l'Institut Catholique de Paris, spécialiste de l'histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine

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Atlantico.fr : Le Président chinois propose d'attribuer à tout un chacun un QR Code afin de contrôler l'état de santé et de valider, ou d'invalider, les déplacements des uns et des autres, dans l'objectif de relancer les voyages à l’étranger. En quoi consiste ce système?

Barthélémy Courmont : C'est à l'occasion du sommet du G20 (en visioconférence) que Xi Jinping a énoncé ce qui semble être une mesure plus qu'une proposition pour la population chinoise. Cela concerne les déplacements à l'étranger, l'objectif étant en effet de vérifier plus facilement l'état de santé des voyageurs, et donc de ne pas laisser circuler des personnes malades. L'efficacité d'une telle mesure peut s'avérer utile en temps de pandémie, car elle permettrait de relancer les voyages à l'étranger avec la garantie que cela ne se traduise pas par une propagation du virus. Le président chinois n'a pas précisé les détails, techniques notamment, de ce dispositif, mais l'idée est d'attribuer à chacun un code QR auquel sont rattachées les informations sanitaires. Ces informations sont fournies par les utilisateurs. De tels dispositifs existent déjà en Chine à échelles variables, avec le soutien des grandes entreprises de nouvelles technologies, Tencent notamment, et ont permis selon les autorités chinoise de limiter la propagation du covid-19. Les faits sont là: l'activité a repris en Chine et l'économie a retrouvé le chemin de la croissance, tandis que le reste du monde reste à l'arrêt. Pékin propose désormais d'élargir son dispositif à d'autres pays, c'est pourquoi Xi a évoqué ce point lors des échanges du G20. D'un point de vue politique, le président chinois met ici en avant les capacités technologiques de son pays, tandis que les pays occidentaux sont confrontés à une deuxième vague de pandémie qui paralyse les activités et les déplacements, provoquant des pertes considérables notamment dans les secteurs des transports et du tourisme. Cette démarche rappelle les différentes initiatives que Pékin a rapidement mises en place pour porter assistance aux pays les plus durement frappés par la pandémie, et relancer une mondialisation à l'arrêt le plus vite possible. On parle ici de la "diplomatie du masque". Si les enjeux d'image et de politique sont considérables, c'est aussi au niveau technologique que tout se joue. Pékin a ainsi compris que la gestion de la pandémie offre de grandes opportunités aux géants chinois des nouvelles technologies de prendre le dessus sur leurs concurrents américains notamment.

Fabrice Epelboin : C'est vraiment une technologie low-tech. Le QR code est une information informatique qui est codée dans une image qui peut être lue par téléphone. C'est souvent utilisé par les publicitaires qui mettent un lien dans le QR code pour renvoyer vers leur site. C'est aussi utilisé pour marquer son arrivée dans un endroit, c'est déjà le cas sur les quais SNCF, dans certaines salles de sport et c'est à l'étude pour la réouverture des restaurants. C'est une technologie très simple qui permet non pas de pister mais que les gens se signalent comme étant présents à un endroit donné à un moment donné.

Le QR code peut être porté sur soi (sur son téléphone) mais pas forcément. Il peut simplement être à l'endroit que vous visitez. En soit, un gouvernement n'a pas besoin de vous donner un QR code pour vous traquer, pour ça, votre téléphone est bien suffisant. 

Emmanuel Lincot: Il permet une traçabilité systématique des personnes. L'argument en ces temps de pandémie est évident: si vous êtes contagieux, nous serons en mesure de reconstituer l'historique de vos déplacements et celui de votre environnement. L'idée de Xi Jinping est d'en faire une application universelle c'est à dire hors de Chine et y compris à terme pour les étrangers. Le pouvoir communiste sachant d'emblée les réticences des démocraties occidentales se verra opposer un refus catégorique. Cette proposition vise en définitive à légitimer cette pratique en Chine même et vis à vis des citoyens chinois qui se rendront à l'étranger. C'est à dire potentiellement près de la moitié de la population, issue de la classe moyenne supérieure. C'est cette catégorie que le pouvoir de Pékin considère la plus à risque de contagion idéologique vis à vis de l'Occident. Le PCC n'aura de cesse que de vouloir la contrôler dans les années à venir.

Quels sont les dangers pour les libertés individuelles?

Barthélémy Courmont : Les risques ne concernent pas les données utiles pour réguler les déplacements des malades du covid-19, mais les autres utilisations que peuvent faire ces dispositifs. On pense ici au crédit social, que la Chine a expérimenté dans certaines provinces, et qui questionne quant au contrôle total des populations, et surtout de leurs attitudes et positions. Un premier problème est ici posé: avec l'introduction d'un tel système, il deviendrait a priori impossible de voyager à l'étranger sans disposer d'un code QR. C'est déjà en soi très problématique en matière de protection des données et de libertés individuelles. Ensuite, comment s'assurer que ces données ne sont pas utilisées à d'autres fins sans que l'utilisateur n'ait le moindre contrôle, et puissent même faire l'objet de mesures de discrimination? Ainsi un passager "non qualifié" se verra-t-il simplement refuser d'embarquer, ou risque-t-il d'être soumis à d'autres interdictions? Par ailleurs, le principe du secret médical est ici totalement bafoué, puisque le passager se voit contraint de communiquer - à un interlocuteur dont il ignore les intentions, et même la nature - des informations sur son état de santé. Enfin, quelle est la prochaine étape? L'obligation pour toute personne voyageant à l'étranger d'être vacciné contre le covid-19 une fois que ce vaccin sera commercialisé? Là aussi, on voit que plusieurs questions sont soulevées, et elles concernent les libertés individuelles. De telles questions méritent d'être posées en toutes circonstances, elles le sont ici d'autant plus que le régime chinois n'inspire pas la confiance, et le crédit social alerte sur les risques de l'utilisation des données pour contrôler les populations. Cela ne signifie pas que le système exposé par Xi Jinping soit par essence mauvais, ni qu'il ne mérite pas d'être pris en compte du fait de ses caractéristiques techniques. Mais à condition de savoir quelles voies peuvent être ouvertes en conséquence.

Fabrice Epelboin : L'efficacité d'un point de vue sanitaire ne fait pas de doute. Le problème se pose évidemment en termes de libertés publiques. Ça pourrait très bien arriver un jour en France. Dans les restaurants avant le confinement, on nous demandait de noter notre nom et notre prénom, ce que fait le QR code finalement. Je ne pense pas qu'on arrivera à un système à la chinoise où on bloque les transports aux individus mais on prend de toute façon cette direction. Je crains qu'on n'ait pas dans la culture française les éléments qui permettent de s'opposer à cela, contrairement aux Allemands qui ont connu les fichages de populations avec la Stasi notamment.

Le risque en termes de libertés publiques n'est même pas tant d'être espionné dans ses déplacements. Le risque est psychologique, il est que que vous fassiez comme si on espionnait vos déplacements, que vous vous y résigniez et que vous adaptiez vos comportements en conséquence. Ça rejoint une dimension panoptique. A partir du moment où vous vous sentez sous surveillance, vous changez votre comportement, ce qui provoque des impacts sociaux énormes. Comme pour la reconnaissance faciale, il y a beaucoup de bluff.

Emmanuel Lincot : C'est une mesure liberticide si elle n'est pas encadrée par la loi et si les autorités ne sollicitent pas en amont un consentement des intéressés eux-mêmes. C'est en fait une décision arbitraire qui nous renvoie au clivage existant entre les démocraties et les dictatures. C'est toute la différence de ce que nous avons observé entre d'un côté des démocraties asiatiques telles que Taïwan et la Corée du Sud dans la gestion de la Covid-19 et de l'autre, la dictature chinoise. Ces pays ont montré que chacun de leur peuple était foncièrement opposé au développement d'une cybercratie non contrôlée.

Les puissances occidentales sont en train de perdre le monopole de la définition des normes qui régissent l’organisation de la planète. Seront elles capables de résister à la pression chinoise ?

Barthélémy Courmont : Jusque récemment, les pays occidentaux pensaient que la Chine n'était que l'usine du monde, et qu'ils conserveraient un très net avantage technologique. Cet avantage a cependant rapidement fondu, et nous assistons désormais à un rattrapage, voire un déplacement dans certains secteurs. L'exemple de la 5G est le plus significatif ici. Car s'il est légitime de s'interroger sur l'utilisation de la 5G, force est également de constater qu'aucun pays occidental n'est actuellement en mesure de proposer un système concurrentiel aussi performant. La pression technologique chinoise est de plus en plus forte, et le rapport de force est en train de s'inverser. Quelle doit être l'attitude des puissances occidentales face à ce phénomène? S'il convient de rester très prudent et de poser les questions qui méritent de l'être (comme les libertés individuelles évoquées précédemment), il ne faut pas non plus avoir une vision binaire. D'une part parce que cette transition de puissance technologique ne doit pas nous inviter nécessairement à y associer des intentions mauvaises de la part de Pékin. D'autre part parce que les puissances occidentales ne sont pas exemptes de tout reproche en matière de collecte de données à l'insu des utilisateurs. Perdre la définition des normes est une chose, partir du principe que la puissance émergente les changera forcément, et en négatif, en est une autre. Attention donc à ne pas confondre l'impératif de garder un contrôle, juridique notamment, sur les innovations technologiques, et la diabolisation de la Chine à des fins politiques voire idéologiques.

Emmanuel Lincot: Définit les normes celui qui a la majorité. Or, et surtout après la Covid-19 la Chine en tant que dictature a dévoilé ses véritables intentions et ce qu'elle était vraiment. Une puissance dangereuse faisant pression sur les institutions internationales, truquant le nombre réel de ses victimes, menaçant des dirigeants européens pro-Taïwan, toujours plus agressive vis-à-vis de Taïwan ou de l'Inde...En quelques mois, Xi Jinping a ruiné 40 années d'efforts de la diplomatie de son pays pour faire de la Chine une puissance respectable. Il a tout simplement réussi à se mettre à dos l'écrasante majorité de l'opinion mondiale. Or, je ne vois pas comment la Chine réussira à imposer ses normes dans un environnement politique qui lui est aussi hostile. La technique, les Occidentaux la maîtrisent. La véritable question est de nature éthique: la mettons nous au service de l'homme ou au service exclusif du marché et d'une dictature ?

Cela peut-être un danger pour la France ?

Emmanuel Lincot : Oui et sa communauté chinoise qui est la plus nombreuse d'Europe est directement concernée par le projet de Xi Jinping. Le risque à terme étant de la voir contrôlée depuis Pékin. Mais il existe contre cela un antidote: la démocratie. Elle est le fruit d'une volonté collective et ne peut être pérennisée sans contre-pouvoirs. 

"Professeur à l'Institut Catholique de Paris, spécialiste de la Chine, Emmanuel Lincot édite ce nouvel ouvrage sur la Chine avec le photographe François Daireaux: https://fr.ulule.com/discover_ulule/".

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