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Négociations sur le nucléaire iranien.
Négociations sur le nucléaire iranien.
©Reuters

Lien de cause à effet

Test d'un missile téléguidé iranien : l'accord sur le nucléaire, la clé de tout ce qui se passe au Moyen-Orient

L'Iran a testé avec succès un nouveau modèle de missile balistique pouvant être guidé à distance jusqu'au moment de l'impact. Pourtant le pays a signé un accord avec les puissances mondiales visant à ne pas développer d'armes nucléaires.

Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant géopolitique indépendant et associé au groupe d'analyse JFC-Conseil. Il est docteur en Histoire contemporaine, spécialisation Mondes arabes, musulman et sémitique. Il est membre actif de l’association Euromed-IHEDN et spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Il est intervenant à Aix-Marseille Université et à Sup de Co La Rochelle – Excelia Group. 

Editorialiste à Fildmedia.com, il est par ailleurs un collaborateur et contributeur régulier aux sites d'information Atlantico, Econostrum, Kapitalis (Tunisie), Casbah Tribune (Algérie), Times of Israel. 

Ses dernières publications notables : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Etudes Internationales, HEI - Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l'Orient, vol. 128, no. 4, 2017 et « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Eté 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux.

Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.  

Ses derniers ouvrages sont intitulés Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (janvier 2020) et Poutine d’Arabie, ou comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (février 2020), aux VA Editions.

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Atlantico : L'Iran a testé un nouveau missile baptisé Emad, capable d'être "guidé à distance". Selon Hossein Dehghan, le ministre de la Défense, il s'agirait du "premier missile longue portée avec la capacité d'être guidé jusqu'au moment de la frappe de la cible". Est-ce inquiétant alors que l'Iran a récemment signé un accord avec les puissances mondiales afin de ne pas développer d'armes nucléaires ?

Rolland Lombardi : Le ministre iranien de la Défense Hossein Dehghan a effectivement annoncé que l’Iran avait mené avec succès un test du nouveau missile à longue portée, Emad. Ce nouveau missile a une portée de 1 700 kilomètres et sa charge utile de 750 kg. Ce n’est pas le premier missile de la République islamique avec une telle portée puisque l’Emad est en fait une variante modernisée du Shahab-3, mis en service en 2003 et dont la portée est similaire. La différence majeure tient du fait que l’Emad représente par rapport au Shahab une avancée majeure en termes de technologie balistique puisque sa précision est de 500 mètres, alors que celle du Shahab n’est que de 2 000 mètres. L’Emad dispose en effet d’un système de guidage et de contrôle avancé dans son cône de nez.

Certes, ce missile peut être équipé d’une charge nucléaire mais pour l’instant, l’Iran est justement tenu par l’accord signé en juillet dernier à Vienne avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies renforcés de l’Allemagne.

Dans  cet accord, l’Iran devait d’ailleurs attendre cinq ans pour acheter des armes lourdes et huit ans pour acquérir de la technologie lui permettant d’améliorer son programme de missiles balistiques. Mais cette clause ne concernait pas les programmes déjà en cours pendant les négociations comme celui de l’Emad.  

Les Américains et surtout les Israéliens étaient d’ailleurs déjà bien au courant de l’avancée des travaux sur ce type d’armes… Par ailleurs, la très haute qualité des systèmes de défense aérienne conçus ou perfectionnés en permanence par les Israéliens (type Dôme de fer ou Patriot) permet, et permettra encore, à l’Etat hébreu de rester relativement serein face à ce danger, même si les risques demeurent toujours vivaces.

L’Emad est certes une arme de dissuasion envers Israël et l’Arabie Saoudite. Mais in fine, il est assurément plus une arme « interne » destiné à rassurer le guide suprême vieillissant et les ultra-conservateurs du régime…  

Derrière l’accord sur le nucléaire iranien se cache sûrement d'autres relations entre Occidentaux et pays de la régions dont personne n'a entendu parler. Cet accord est-il ainsi la clé de tout ce qui se passe au Moyen-Orient actuellement ? Pourquoi ?

Il est évident qu’en marge des négociations sur l’accord du nucléaire iranien, d’autres discussions secrètes ont sûrement eu lieu concernant les différentes crises qui touchent la région. Pour les Occidentaux comme pour les Russes, l’Iran est incontournable dans la lutte contre Daech mais aussi dans toutes les résolutions des conflits comme en Syrie, en Irak, au Yémen ou en Afghanistan. N’oublions pas la coordination diplomatique et militaire, certes discrète mais déjà bien réelle, entre Américains et Iraniens en Afghanistan (contre les Talibans) et même en Irak ces derniers mois…

Pour Téhéran, l’accord avec le P5+1 est très positif. Au-delà de la levée des sanctions dans les secteurs de la finance, de l’énergie et des transports, prévue en janvier 2016 et de l’afflux massif de cash qui suivra, l’Iran réintègre ainsi la communauté internationale et redevient un interlocuteur de premier plan. Finalement, pour les Iraniens, faire une croix - pour l’instant - sur l’arme nucléaire est un moyen de redevenir peut-être à terme un des « gendarmes » de la région, comme il le fut par le passé. D’ailleurs, l’Iran, et certains dirigeants iraniens l’ont déjà intégré, n’a pas besoin de détenir l’arme nucléaire pour être beaucoup plus influent et efficace dans la région que ne l’est par exemple le Pakistan qui lui la possède…

La Turquie pourrait discuter avec la Russie et l'Iran dans le but de parvenir à une solution politique en Syrie. L'Iran semble jouer un rôle primordial dans le conflit syrien, où les Russes sont devenus acteurs ces dernières semaines. Qu'en est-il réellement ?

La Turquie, comme l’Arabie saoudite d’ailleurs, a plutôt eu jusqu’ici un rôle très néfaste en Syrie comme dans tous les "printemps arabes". Adepte du double jeu, ne perdons pas de vue qu’Ankara soutient toujours les Frères musulmans et certains groupes armés djihadistes, qu’elle bombarde actuellement les Kurdes et qu’elle pousse les réfugiés syriens (2 millions en Turquie) à rejoindre massivement l’Europe… Dans tous les cas, les politiques des Turcs et des Saoudiens sont un échec. Par ailleurs, le royaume saoudien est empêtré au Yémen et la Turquie connaît actuellement de très graves problèmes internes comme le prouve le dernier attentat d’Ankara. 

Enfin, face à l’initiative et à "la politique du fait accompli" de la Russie en Syrie, la Turquie et l’Arabie saoudite, même s’ils restent toutefois des interlocuteurs non négligeables, devront, d’une manière ou d’une autre, s’effacer devant les solutions que proposeront la Russie et les Etats-Unis mais aussi l’Iran. L’Iran qui est par ailleurs un des soutiens financiers et militaires indéfectibles du régime d’Assad. Sur le terrain, les 15 000 combattants du général iranien Qasem Soleimani, commandant de la force d’élite Al-Qods, aidés par les hommes du Hezbollah, appuient déjà les troupes loyales du président Assad. Dans la stratégie russe, ces forces sont les fameuses "troupes au sol" demandées par tous les experts militaires et qui seront nécessaires pour venir à bout de Daech et d’Al-Qaida.

Il existe un paradoxe entre un Iran chiite et des pays du Moyen-Orient à majorité sunnites, mais tous bien différents dans leur façon de soutenir divers groupes religieux. En quoi les questions religieuses jouent un rôle capital dans ce débat ?

Dans le sunnisme, il n’y a pas de clergé hiérarchisé. Alors que dans le chiisme, il y a un clergé très hiérarchisé et une organisation pyramidale structurée. C’est toute la différence qui se traduit aussi au niveau politique. Le Moyen-Orient est à majorité sunnite mais extrêmement divisé voire pour certains anarchique. Pour exemple et pour synthétiser, l’Arabie saoudite soutient les salafistes alors que le Qatar et la Turquie soutiennent, eux, les Frères musulmans… que l’Egypte d’Al Sissi combat !

Autre exemple : il y a environ dans le royaume saoudien un millier de princes. Ces derniers jouent chacun dans leur coin leur propre partition dans la région et ce, pour des raisons de lutte de pouvoir ou d’influence interne. Certains financent même tels ou tels groupes islamistes (comme l’Etat islamique) afin de nuire indirectement au roi ! Pour les profanes, comme pour certains dirigeants occidentaux, c’est très compliqué. Même certains responsables du Pentagone et de la CIA commencent à se lasser de cette cuisine orientale, comme on est en train de le voir en Syrie avec l’arrêt du programme d’entraînement et d’aide aux « rebelles »…

A l’inverse, malgré les oppositions entre conservateurs et réformateurs à Téhéran, l’Iran semble tenir tout son monde. Du Hezbollah jusqu’aux milices, certes brutales mais efficaces d’Irak, en passant par la Syrie et le Yémen pour ne citer qu’eux, la République islamique impose son indiscutable leadership. C’est cet aspect des choses et l’importance géostratégique primordiale de cette nation plurimillénaire qui peuvent en définitive séduire et rassurer certains Occidentaux…

Des liens solides existent entre Israël et l'Iran historiquement. Malgré les différences religieuses, des tractations, secrètes ou non, ont eu lieu entre ces deux pays. Quels sont-ils ? Quelles sont les perceptions israéliennes aujourd'hui sur l'Iran ?

Le Moyen-Orient n’est pas aussi compliqué qu’on veut le faire croire. Il n’est pas plus compliqué que l’Europe ou le monde asiatique. Pour l’appréhender au mieux, il suffit juste de connaître son histoire, ses codes et respecter ses particularités et ses mentalités.

Par ailleurs, il faut garder à l’esprit, qu’en relations internationales et particulièrement dans cette région, il y a la scène, pour amuser la galerie, et surtout les coulisses où se joue sûrement l’essentiel. Ce n’est qu’après cette mise au point, que l’on peut décrypter la complexité des relations entre l’Iran et Israël. Durant les années 1970, l’Etat hébreu et l’Iran constituaient les deux piliers essentiels de Washington au Moyen-Orient. Jusqu’en 1979, l’Iran du Shah Reza Pahlavi est pour Israël un partenaire géopolitique de poids (vente de pétrole, coopération des services de renseignements…). C’est d’ailleurs le Shah d’Iran qui servira d’intermédiaire entre Jérusalem et Le Caire lors du processus qui mènera aux accords de paix de Camp David de 1978. Mais bien naïf, celui qui croit que tout contact fut rompu à partir de la révolution de 1979… des « ponts » ont été maintenus et durant la guerre Iran-Irak, les Israéliens ont même livré secrètement armes et matériels militaires au régime des mollahs !

Plus récemment, en 2011, nous avons appris que deux cents entreprises israéliennes commerçaient avec la République islamique ! Avec le récent accord sur le nucléaire iranien et en dépit des discours belliqueux et la colère de son Premier ministre, Israël a finalement obtenu ce qu’il souhaitait, à savoir du temps. L’Etat hébreu conservera son monopole nucléaire sur la région du Moyen-Orient pendant encore quinze ou vingt ans. Surtout lorsque l’on sait que la Chine et notamment la Russie, qui gère la majorité des centrales iraniennes, ne souhaitent absolument pas que l’Iran détienne un jour l’arme nucléaire.

D’ailleurs, les Israéliens pourront toujours contrecarrer le programme iranien (surtout si le régime venait à s’ouvrir) par des opérations de guerre secrète comme ils l’ont fait jusqu’ici avec succès…

Aussi, n’oublions pas que récemment, des anciens généraux israéliens et des responsables des services de renseignement et de la sécurité ont appelé Benjamin Netanyahu à accepter l’accord signé à Vienne.

De plus, face à la "menace du fondamentaliste sunnite", les cicatrices laissées par la confrontation chiites/sunnites en Syrie et en Irak mais aussi l’abandon progressive de la cause palestinienne (qui était une carte de visite pour l’Iran et le Hezbollah dans le monde arabe), il se pourrait bien que Téhéran et Jérusalem revoient leurs options géostratégiques dans la région…

Enfin, même si pour certains dirigeants hébreux, l’ "expansionnisme iranien" reste une menace, d’autres ont évolué sur le sujet. Un responsable militaire israélien me confiait déjà en 2013 : "Si l’Iran renonce à l’arme nucléaire, tout sera alors possible. Même – et surtout – concernant les relations entre nos deux pays. N’oublions pas que l’Iran d’avant 1979 était un de nos partenaires le plus important…Face au chaos sunnite, les Iraniens, qui sont des pragmatiques, peuvent redevenir des alliés naturels, qui sait ? Peut-être que finalement, il vaut mieux, pour la région, un gendarme iranien que les pyromanes du Golfe…" !

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