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Spectre de la guerre civile : à quel point l’ordre public est-il menacé en France ?
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Le pire de tous les maux

Spectre de la guerre civile : à quel point l’ordre public est-il menacé en France ?

La déclaration de François Fillon sur le climat de quasi-guerre civile en a choqué plus d'un. Pourtant, la montée des violences et la fragilisation d'un certain nombre de garde-fous n'assurent guère des lendemains chantant en cette période électorale.

Laurent Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.

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Michel Fize

Michel Fize

Michel Fize est un sociologue, ancien chercheur au CNRS, écrivain, ancien conseiller régional d'Ile de France, ardent défenseur de la cause animale.

Il est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages dont La Démocratie familiale (Presses de la Renaissance, 1990), Le Livre noir de la jeunesse (Presses de la Renaissance, 2007), L'Individualisme démocratique (L'Oeuvre, 2010), Jeunesses à l'abandon (Mimésis, 2016), La Crise morale de la France et des Français (Mimésis, 2017). Son dernier livre : De l'abîme à l'espoir (Mimésis, 2021)

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Xavier Raufer

Xavier Raufer

Xavier Raufer est un criminologue français, directeur des études au Département de recherches sur les menaces criminelles contemporaines à l'Université Paris II, et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet. Dernier en date:  La criminalité organisée dans le chaos mondial : mafias, triades, cartels, clans. Il est directeur d'études, pôle sécurité-défense-criminologie du Conservatoire National des Arts et Métiers. 

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Atlantico : Gares prises d'assauts, situations larvées comme à Notre Dame des Landes... Peut-on considérer que le gouvernement effectivement n'arrive plus à "tenir" le territoire, comme l'a reproché François Fillon lundi 27 février ? Le gouvernement aurait-il pu participer au fait qu'il y ait aujourd'hui moins de sécurité en France ? Où y a-t-il eu des abandons de la part du gouvernement ?

Xavier RauferIl serait faux et vain de considérer qu'il y a une vaste conspiration officielle pour générer le chaos en France - version "light" de la stratégie de la tension qui jadis, ensanglanta l'Italie. Attention aux erreurs d'analyses en miroir : ne faisons pas à la gauche-caviar-d'Etat  la grâce d'une grave erreur de diagnostic.

Je doute qu'un machiavélisme type "stratégie de la tension" soit pensable chez nos gouvernants - le voudraient-ils, y rêveraient-ils, qu'ils en sont incapables. La présente anarchie qui de fait, gagne la France - marée criminelle montante qu'Atlantico décrit depuis un an et plus - résulte plutôt d'une combinaison de trois maladies, sans doute mortelles pour l'actuelle gauche dite "de gouvernement".

• Des lapins dans les phares - Je l'ai écrit cent fois depuis Charlie-Hebdo et l'Hyper-Casher, le gouvernement-Hollande est assommé, KO debout, incapable de se reprendre, de rendre à la France sa sécurité. Il ne fait que de la communication, rites funéraires, défilés, cérémonies, gesticulations. Nulle réforme des services antiterroristes. Un empilage toujours plus branlant de boutiques sécuritaires rivales, jamais réformé depuis N. Sarkozy. Rien de décisif. Pire que tout, impéritie qui ferait virer sur l'heure tout DRH d'entreprise, une situation inouïe qui voit TOUS les patrons des services à vocation antiterroriste partir au même moment, dans les pires dangers. DGSE, DGSI, DRPP, DRM, tous partants dans deux mois ! Du jamais vu : ce ne serait pas si affreux, on pourrait demander à ce que MM. Cazeneuve, Le Roux & co. entrent au livre des records. 

• Le syndrome de Byzance - Depuis le KO de janvier 2015, la gauche de gouvernement s'est repliée sur elle-même, évoluant dans un tout petit bocal, dans l'entre-soi d'une connivence quasi sectaire avec quelques journalistes de la presse à sa botte, tous issus des médias-des-milliardaires à la Niel-Drahi ou des radios d'Etat. Là se trouvent ses dernières troupes. Là, Elle recrute confidents, amants, maîtresses. Ceux-là lui énoncent doctrines et ligne de conduite. Tout ce que dit, pense, veut et propose la gauche de gouvernement émane de ce marigot où pataugent aussi des artistes et sportifs d'autant plus prompts à donner des leçons, qu'il leur faut faire oublier exils helvétiques, filouteries et affaires de mœurs. Tel est le syndrome de Byzance :  rencognés au palais, le Basileus et sa cour dissertent du sexe des anges. En vain, d'ultimes fidèles un peu lucides leur crient que les Turcs grimpent aux murailles. Aveugles et sourds, ils périront sans avoir rien compris.

• Corruption morale - Mehdi Meklat, escrocs du clan Théo : formidables révélateurs d'une infosphère (symbiose corrompue de ceux qui gouvernent et informent) désormais incapable de flairer voyous et filous dès lors qu'ils avancent sous le masque de "malheureuses victimes de l'exclusion et du racisme". Alors que la France rurale et périurbaine est au quotidien pillée, agressée, braquée, que fait le président de la République ? Il pleure sur Théo, dîne à l'Elysée avec la brute éthylique Joey Starr dont les victimes féminines, molestées, rossées - mordues même - ne se comptent plus. Il a comme confidents et porte-parole un Cambadelis dont même M. Montebourg clame qu'il est une crapule et un Julien Dray, icône de l'antiracisme-monochrome au mille carabistouilles financières genre Sentier, l'homme qui a initié notre monde politique aux us et coutumes des pirates à la taxe-carbone.

Tel est le seul problème de la France. L'appareil d'Etat reste solide. Les grandes machines régaliennes, militaires ou de sécurité - la justice même, dans sa majorité - sont toujours efficaces. Qu'un pouvoir politique droit et doté d'une vision claire s'installe et décide, et l'ordre sera rétabli sous peu.

Atlantico : La déclaration de François Fillon condamnant le "climat de quasi-guerre civile" actuel a entraîné une vague de critiques de la part de la gauche, accusant le candidat des Républicains d'attiser les tensions à des vues électoralistes. Mais au delà de cette querelle politique, les gardes-fous qui tenaient ensemble une société plurielle ne sont-ils pas de plus en plus fragiles (principes républicains, pacte social, crise identitaire, prospérité, sécurité, sécurité de l'emploi, de la santé, perspectives d'amélioration, rayonnement international) ?

Michel Fize : Je crois qu'il faut rappeler qu'il existe un profond désarroi et une colère plus ou moins forte aujourd'hui chez les Français. Et ce compte tenu d'un climat économique, social et désormais politique pour le moins dégradé qui n'est pas rassurant quant aux perspectives d'avenir. On a un peu le sentiment d'une perte de crédibilité d'abord de toutes les instances qui nous gouvernement traditionnellement  que cela soient l'instance judiciaire, l'instance politique ou les instances représentatives sociales qu'elles soient politiques ou syndicales. Et cet espèce de terreau social éclaté voire pulvérisé qui fait que des actions parfois violentes vont se multiplier.  Cela manifeste ce désarroi profond, un brouillage des repères, qui entraîne un éloignement de l'idée d'interdit qui est antinomique du principe de « bon plaisir » que notre société porte très largement aujourd'hui. Cette prise de distance se traduit par des actions qui peuvent apparaître comme des actions de désordres, des actions illégales pour un certain nombre d'entre elles. Ces actions sont mues par cette forte poussée de désarroi et de colère : encore une fois, je n'excuse pas bien entendu, pour prendre les devants de la critique qu'on adresse généralement au sociologue mais j'essaye de comprendre et d'expliquer.

Laurent ChalardSi les propos de François Fillon sont effectivement excessifs, répondant à des fins électoralistes, comme ce fut le cas aussi concernant les propos d’Emmanuel Macron sur la colonisation en Algérie, il n’en demeure pas moins que les récentes évolutions de la société française dans plusieurs domaines, témoignent d’une fragmentation de plus en plus importante entre différentes « communautés » (au sens large, pas uniquement « culturel »), qui partagent de moins en moins de valeurs en commun les unes avec les autres. 

Les oppositions sur le plan économique, entre gagnants et perdants de la mondialisation, sur le plan territorial, entre grandes métropoles dynamiques et France Périphérique déclinante, sur le plan de l’emploi, entre fonctionnaires considérés comme privilégiés et les travailleurs du secteur privé exposés à la rude concurrence imposée par la mondialisation, sur le plan générationnel, entre retraités attachés au maintien de leur pension de retraites à un niveau élevé et des jeunes actifs qui vivent moins bien que leurs aînés, sur le plan culturel, entre d’un côté une partie de la communauté d’origine maghrébine tentée par les sirènes de l’islamisme radical et de l’autre une partie des jeunes d’origine européenne qui se radicalisent de plus en plus dans le cadre de mouvements identitaires xénophobes, conduisent au fur-et-à-mesure-du-temps à saper le principe de la République Une et Indivisible, d’autant que l’Etat ne semble plus en mesure d’exercer pleinement ses pouvoirs régaliens. 

Si les dirigeants français demeurent dans le déni de ce délitement du fait national, il suffit de lire la presse étrangère, qui ne peut-être, dans sa totalité, jugée comme francophobe, pour comprendre que notre pays ne va pas bien et que son évolution interne inquiète le reste du monde.

Quels sont pour vous les signaux les plus marquants d'une montée réelle de la violence dans notre société ?

Michel Fize : Nous sommes installés les uns et les autres sur un matelas de violence au quotidien. Aujourd'hui aucune institution, aucun rapport n'est à l'abri de la relation tendue, voire conflictuelles voire agressives, voire criminelles. Il y a une sorte de banalisation de certains comportements qui expriment la volonté du plus fort vis-à-vis du plus faible au détriment de la règle de droit, et d'un certain nombre de principes comme le règlement pacifique des conflits. 

On est dans un pays avec une perte de légitimité de tous nos corps représentatifs, et ce que ce soit, encore une fois, la politique ou l'économie. Il y a un sentiment de grande impuissance de toutes ces institutions. Et le fait qu'à un peu plus de cinquante jours du premier tour des présidentielles 50% des Français ne savent pas encore pour qui ils vont voter traduit ce profond malaise et le sentiment général que peu importe le futur vainqueur, les choses ne changeront pas pour eux. C'est un indicateur de la faiblesse de l'autorité. Nous n'avons pas pris en compte que le temps des grandes démocraties avec des systèmes hiérarchiques avec des verticalités dans les institutions, avec des postes de commandement et des postes d'obéissance que tout cela ne fonctionnait plus parce que nos démocraties sont devenues plurielles, ouvertes, et qui aspirent à de nouveaux modes de démocratie plus authentique avec un autre partage du pouvoir, des responsabilités et de la décision. Donc je pense que ce qu'on voit en ce moment, c'est le refus de l'imposition sans concertation, sans discussion de toute décision qu'elle qu'elle soit.

Laurent ChalardTout d’abord, le premier signal qui témoigne d’une montée réelle de la « violence », entendue au sens large (physique et psychologique), est la montée de la violence dans le système scolaire, pour laquelle il apparaît difficile de disposer de statistiques fiables, puisque l’éduction Nationale pratique la « politique de l’autruche » en la matière. Cependant, il suffit de regarder le pourcentage d’absentéisme des enseignants dans certains quartiers populaires pour se rendre compte qu’il existe un réel problème. Cette violence s’exerce autant entre élèves que des élèves vis-à-vis des enseignants, y compris à l’université.

Un deuxième signal concerne le maintien d’une violence quotidienne, qui débouche sporadiquement sur des émeutes plus ou moins importantes, dans les quartiers populaires. Elle n’est pas nouvelle, mais sa pérennisation sous-entend que dans un certain nombre de territoires de la République, la violence nihiliste, dans le sens qu’il s’agit d’une rage destructrice sans réelles revendications derrière, semble être devenue la norme au moindre problème entre les habitants et les représentants de l’Etat. Or, lorsque des individus sont accoutumés à la violence depuis leur enfance, les risques de dérives ultraviolentes à l’âge adulte augmentent.

Un troisième signal est le regain de la violence des mouvements d’extrême-gauche, qui s’ils sont très minoritaires en nombre, n’en demeurent pas moins très actifs dans les manifestations qui débouchent sur des destructions et des troubles à l’ordre public. Ils sont particulièrement présents dans l’ouest du pays, où l’opposition à l’aéroport Notre-Dame-des-Landes perdure malgré le résultat d’un référendum, c’est-à-dire que les manifestants refusent le verdict des urnes...

Enfin, un quatrième signal concerne une violence moins souvent perçue comme telle, qui est celle s’exerçant dans le monde du travail, consécutive du chômage de masse, qui met en concurrence les individus les uns avec les autres, à l’origine d’une multiplication des violences d’ordre psychologique entre les travailleurs.

Parmi les indicateurs les plus récents, ne faut-il pas tout particulièrement s'inquiéter de voir des violences à Nantes (comme celles qui ont émaillées le déplacement de Marine Le Pen ce week-end) dans une ville qui connait pourtant pas les mêmes difficultés économiques que ses consœurs ? 

Michel Fize Il a été intéressant de voir un certain nombre de politiciens s'inquiéter du fait que le meeting de Marine Le Pen ait été perturbé, parce que jusqu'à la preuve du contraire, elle fait partie du jeu républicain. Et ce problème se pose pour tous les candidats, comme dans le cas de Monsieur Fillon qui connaît beaucoup de débordements dans cette campagne. Il y a des digues qui ont sauté. La plus grande pose que l'on connaît, c'est la crise des légitimités. Et elle est reconnaissable partout aujourd'hui. Plus rien n'est naturellement aujourd'hui. Ce n'est plus normal que le président sortant soit le candidat naturel. On risque d'avoir un candidat par défaut. 

Évidemment il faudra regarder qui a fait quoi dans le cas particulier de l'attaque des cars, car on a encore peu d'éléments. Il y a deux modalités de manifestations qui aujourd'hui se coordonnent, comme à Nuit Debout sur la place de la République : une forme pacifique, et une modalité violente. Ces deux modalités sont souvent mêlées aujourd'hui. Le tout aujourd'hui c'est qu'on retrouve cette double modalité partout, que cela soit avec des manifestations d'agriculteurs qui vont saccager une préfecture ou déverser, c'est de la violence, différente certes, mais une vraie violence qui montre que le passage à la violence est banalisé, n'est plus un tabou en tout cas. La violence est un moyen d'expression politique parmi d'autres.

Ne faut-il pas craindre une certaine montée des violences à l'issue de l'élection présidentielle ? La tension que la campagne semble accumuler ne serait-elle pas une mèche tout à fait à même d'enflammer les déceptions et désillusions ?

Laurent ChalardS’il apparaît légitime de craindre de nouvelles violences à l’issue des élections présidentielles, pour l’instant, rien ne laisse penser à ce qu’elles se développent mécaniquement le soir des résultats, sauf si Marine Le Pen venait à être élue. En effet, jusqu’ici, les violences sont plutôt le fait des mouvements d’extrême-gauche et des jeunes issus de l’immigration, en conséquence, si Marine Le Pen venait à être élue, il y aurait probablement des émeutes. Cependant, dans la configuration actuelle, ce scénario apparaît comme le moins probable car Marine Le Pen a très peu de chance d’être élue au second tour de la présidentielle, sauf si elle venait à affronter Jean-Luc Mélenchon. L’élection d’autres candidats ne devrait donc pas générer de problèmes majeurs à court terme. Par contre, si le vainqueur de l’élection présidentielle venait à engager au début de son mandat une politique jugée « pro-immigration » par les mouvements identitaires, dans un contexte de relatif échec électoral du Front National, il se pourrait qu’ils viennent à leur tour exprimer leur mécontentement de manière violente, d’autant que, jusqu’ici, ils ont plutôt fait « profil bas » par rapport aux autres mouvements extrémistes.
 

Est-ce que le gouvernement n'arrive-t-il plus à tenir le territoire ? Est-ce qu'on peut dire que le gouvernement a participé au fait qu'il n'y ait moins de sécurité aujourd'hui ?

Laurent Chalard : Dire que le gouvernement ne tient plus du tout l’ensemble du territoire serait exagéré (la France n’est pas la Colombie !), mais il y a déjà de toutes petites portions du territoire national, où il commence à démissionner, ce qui augure mal de l’avenir. Nous ne sommes, heureusement, pas encore dans une situation irréversible, mais si l’autorité de l’Etat n’est pas rétablie rapidement partout et de manière permanente, il est à craindre qu’elle finisse par disparaître à terme dans certains territoires, laissant un vide qui serait remplacé par des mouvements communautaires. 

Concernant la responsabilité du gouvernement, elle est certaine, car étant donné le contexte d’Etat d’urgence, il est incompréhensible que des manifestations, dont on sait pertinemment qu’elles se termineront par des violences, soient autorisées. Dans ce cadre, le gouvernement a fait preuve d’un laxisme, qui ne fait que renforcer les mouvements extrémistes. En effet, la géopolitique nous apprend que plus un Etat paraît « faible », plus les mouvements contestataires deviennent audacieux (et donc potentiellement violents), mais nos dirigeants ont-ils jamais ouvert un ouvrage de géopolitique de leur vie...

 
 
Atlantico : Gares prises d'assauts, situations larvées comme à Notre Dame des Landes... Peut-on considérer que le gouvernement effectivement n'arrive plus à "tenir" le territoire, comme l'a reproché François Fillon lundi 27 février ? Le gouvernement aurait-il pu participer au fait qu'il y ait aujourd'hui moins de sécurité en France ? Où y a-t-il eu des abandons de la part du gouvernement ?
 
 

 

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