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SOS partis disparus : quand la démocratie française s’abîme dans une crise d’immaturité collective
©ROMAIN LAFABREGUE / AFP

Fragmentation

SOS partis disparus : quand la démocratie française s’abîme dans une crise d’immaturité collective

Avec Les différentes crises à droite et à gauche, la fragmentation de la vie politique annonce-t-elle la fin de la place des partis dans nos démocraties ?

Alain Laurent

Alain Laurent

Alain Laurent est philosophe, essayiste et directeur des collections « Bibliothèque classique de la liberté » et « Penseurs de la liberté » aux Belles Lettres.

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Yves Michaud

Yves Michaud

Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le monde entier… quand il n’est pas à Ibiza. Depuis trente ans, il passe en effet plusieurs mois par an sur cette île où il a écrit la totalité de ses livres. Il est l'auteur de La violence, PUF, coll. Que sais-je. La 8ème édition mise à jour vient tout juste de sortir.

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Atlantico.fr : Que ce soit à gauche ou à droite, la fragmentation de la vie politique - dont le départ de LR de Valérie Pécresse pour s'appuyer sur son seul "mouvement" est le dernier cas en date - n'indique-t-elle pas, en plus de la fin de la place des partis politique dans nos démocraties, une redéfinition de notre rapport à la démocratie même ? La scène politique française ne donne-t-elle pas aujourd'hui raison aux prévisions de Tocqueville qui craignait l'exacerbation dans les démocraties de l'individualisme (qu'il opposait aux liens traditionnels), cet individualisme s'incarnant aujourd'hui par le fait que chaque homme politique tend à se définir comme son propre micro-parti ?

Yves Michaud : La fragmentation de la vie politique est aujourd’hui double et en miroir.

D’un côté il y a celle des partis politiques et de tous ceux qui, en se rasant ou pas, se disent « et si je tentais ma chance ? ».

De l’autre il y a la fragmentation de l’électorat et des catégories d’électeurs. L’individualisme y a sûrement sa part mais c’est un individualisme démultiplié par les techniques – j’entends aussi bien les techniques de communication et d’expression des opinions que celles d’analyse et de connaissance de ces opinions. Il suffit de voir la précision des analyses des scrutins pour s’en convaincre. On sait que les femmes en charge de famille sont plus sensibles à la question du pouvoir d’achat qu’à celle de l’insécurité et que les plus de 65 ans votent moins RN que ceux qui sont dans la cinquantaine, etc., etc. On a affaire aujourd’hui à une démocratie non pas d’individus se rassemblant pour rechercher leur « bien commun », mais de niches de clientèle clamant « et moi ? ». 

Les partis et les acteurs politiques tentent de répondre à ces niches. Exactement comme au Carrefour Market ou au Lidl du coin. C’est sans surprise que l’on voit LREM se verdir pour accrocher quelques clients de plus, LFI courir après les Gilets jaunes, Bellamy et LR essayer de rameuter les cathos et même une liste musulmane aller chercher des électeurs au coin des mosquées. Les fameuses fractures sociales renforcent fragmentation et consumérisme politiques. Au bout du compte, l’État devient un guichet devant répondre à toutes les demandes catégorielles et les partis distribuent des flyers le long de la queue. 

Les grands partis et syndicats avaient affaire depuis la fin du XIXème siècle à des populations assez stables, très homogènes (d’où la lutte des classes : les damnés de la terre contre les exploiteurs) et l’information était lente et visqueuse : il n’y avait pas l’omniprésence gazouilleuse (tweet, tweet) de « l’actu » que nous connaissons. On pouvait être communiste ou de droite à travers des générations.

Je suis frappé de voir l’ampleur des phénomènes de « proportionnelle » en France, ailleurs et même désormais au niveau du parlement européen,dans des traditions politiques qui se proclament encore sous le signe du bien commun et du scrutin majoritaire : chaque micro-partitente sa chance dans une concurrence sans merci et se demande ensuite quelle coalition évidemment « plurielle » pourra assurer une petite majorité pendant un petit moment.  

Alain Laurent : Je ne pense pas que s'il est bien compris, l'individualisme (c'est-à-dire le goût de l'indépendance d'esprit et l'aspiration à décider par soi-même; ainsi que je l'ai établi et illustré dans mon anthologie L'autre individualisme (Les Belles Lettres, 2017) ) ait grand-chose à voir avec ce qui se passe ces temps-ci dans l'arène politique. Volontiers narcissiques, ce qui n'est qu'une forme dégradée d'individualisme, les politiciens ne défendent leur intérêt personnel qu'en se conformant sans originalité à ce qu'ils croient être les demandes de leurs concitoyens.

Il n'y a rien de nouveau en tout cela : c'est le règne des pratiques ordinaires dans un contexte de compétition électorale où il s'agit de se mettre en meilleure position de l'emporter sur les concurrents de son propre bord en constituant son « écurie » personnelle. Tout au plus est-ce davantage assumé et ostentatoire qu'auparavant…

Fort de son score aux européennes, Yannick Jadot déclarait récemment au Monde : "Je ne participerai pas à un rafistolage du paysage politique du XXe siècle", considérant qu'il fallait passer outre les partis pour porter son mouvement. En préférant les "mouvements" aux "partis", notre paysage politique ne donne-t-il pas définitivement raison à l'hypothèse de Francis Fukuyama qui considérait que la démocratie libérale mettrait fin aux idéologies en intronisant le dernier homme, chaque individu ayant en quelque sorte vocation à être ce "dernier homme" ?

Yves Michaud : D’abord, j’aimerais qu’on m’explique ce que veut dire « démocratie libérale ». Ce me semble un mantra pour Nuit debout, Place publique, L’insurrection qui vient et même La Manif pour tous ! Je me demande parfois si on n’a pas inventé cette coquecigrue pour diaboliser son contraire qui serait une démocratie « illibérale » ou son autre une « démocratie républicaine », voire la… démocratie tout court. Je ferme la parenthèse.

Non ! Cette prétendue « démocratie libérale » ne met pas fin aux idéologies : elle reflète leur éparpillement et, plus encore, leur gloubi-boulgaïsation. Vous connaissez la recette du gloubi-boulga de Casimir aux bons vieux temps de l’ORTF : « Dans un grand saladier vous mélangez de la confiture de fraises, du chocolat râpé, de la banane écrasée, de la moutarde très forte et des saucisses crues mais tièdes. Vous pouvez ajouter quelques anchois, ou un peu de crème Chantilly ». Bref, c’est n’importe quoi et répugnant. 

Un parti, au sens le plus banal du monde, c’est 1) une organisation avec ses financements et ses « permanents » ; 2) un programme et des principes ; 3) des leaders ; et enfin, si tout va bien, ce sont 4) des adhérents et, encore mieux, des électeurs. Au moins depuis l’essai de Hume de 1742 Of parties in general, les partis ont été vus de manière ambivalente ; au même titre que les factions et les sectes dont ils ne diffèrent guère (voyez LFI!), ils menacent l’unité politique et l’efficacité du gouvernement. En même temps, ils organisent la formation des opinions en vue du bien commun. Tout dépend, comme dit Hume, si c’est sur la base de l’intérêt, des principes ou de l’affection. Je ne vais pas me lancer dans une étude de l’essai de Hume mais disons qu’aujourd’hui les intérêts sont éclatés et souvent contradictoires. Les principes ? Il y en a toujours mais ce sont ceux de l’intolérance religieuse et de l’intolérance tout court (voyez les écologies radicales, les vegan). Quant aux affections, elles sont devenues émotionnelles, momentanées, liquides, gazeuses : du buzz sentimental. Allez donc faire des partis avec de tels ingrédients. On se croirait dans la cuisine d’un grand chef de la cuisine moléculaire ! C’est Ferran Adrià mis au défi de faire du gloubi-boulga soufflé à l’azote.  Jadot a donc tout compris : quand c’est liquide, il faut faire des mousses aériennes, pas du solide. Zygmunt Bauman parlait des peg communities de notre temps : les communautés porte-manteaux où on vient accrocher son sac le temps de faire autre chose. Evidemment, on peut faire partie de peg communities nombreuses, différentes et même antagoniques. Regardez le spectacle de nos « politologues » et politiciens passant au fil de la journée d’une communauté de blabla journalistico-décrypteur à une autre...

Alain Laurent : D'un éventuel passage des partis aux « mouvements », il n'y a a priori qu'à se féliciter. Par rapport aux partis considérés dans leur mode de fonctionnement traditionnel (structure pyramidale et bureaucratique, discipline de vote et définition d'une « ligne » à suivre…), un mouvement offre plus de souplesse, de liberté d'initiative, de capacité d'auto-organisation pour les adhérents de base.

Je ne crois pas non plus que les démocraties dites « libérales » (une notion au demeurant fort problématique puisqu'elle ne retient arbitrairement que la dimension politique du libéralisme: est-on vraiment libéral lorsque sévit une fiscalité coercitive et spoliatrice?) mettent fin aux idéologies ou plutôt aux passions idéologiques. Tandis que d'une part y fleurissent des idéologies brutales et démagogiques, comme c'est le cas avec le national-populisme, on a affaire hors d'elles à des idéologies molles mais prégnantes où le « politiquement correct » devient la nouvelle norme que fait respecter une véritable police de la pensée.

Récemment, un député proche de Valérie Pécresse, Robin Reda, refusait de signer un amendement de ses anciens camarades de LR, tout en soutenant exactement les mêmes idées. Notre scène politique semble de moins en moins capable d'envisager la moindre convergence des intérêts. Ne donne-t-elle pas à l'affrontement politique une forme de plus en plus "virtuelle" sur ce point ? En est-on arrivé à ce que Baudrillard voulait dire quand il affirmait que la démocratie est la "ménopause des sociétés occidentales" ?

Yves Michaud : Reste  le plus drôle pour la fin. Dans ce monde fluide, liquide, gazeux mais quand même gloubi-boulguesque, le politicien se voit pousser des ailes. Il suffit d’essayer ! Pourquoi pas moi ? Et donc tout le monde tente sa chance. A côté de quelques permanents d’antenne comme Cohn-Bendit, Hulot, Bayrou, qui sont en fait devenus des journalistes, des anchor men, voyez tous ceux qui ont tenté et tentent leurs chance : Philippot, Glucksmann, Bellamy, Griveaux, Belkacem, Gantzer, Villani, les DSK boys, Baroin, Dati, Yade, Peltier, Thévenoud l’allergique, Pellerin, Batho, Baupin. J’en oublie encore et encore. De toute manière, nous avons sous les yeux un superbe exemple de réussite de la politique start-up : Macron lui-même. Il tente le tout pour le tout et rafle la mise. Car c’est aussi une des caractéristiques de notre temps qu’en politique, comme en musique électro et en rap, comme sur internet, comme en art, comme en cuisine, comme au foot ou au tennis, comme au cinéma, comme dans les start-up, le vainqueur ramasse la mise. The winner takes it all, ce n’est pas seulement une chanson du groupe Abba de 1980 (les années Tapie), c’est la loi de la politique start up. La plupart de ces start-upers retombent de très haut comme l’Icare du tableau de Bruegel l’ancien au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles, mais tous tentent leur chance. Je n’aime pas la phrase de Baudrillard qui sent le rance, mais je dirai qu’il y a du souci à se faire pour la démocratie telle que nous l’avons rêvée. Si on additionne narcissisme, cupidité, religion, tweets, com, big data et intelligence artificielle, le « gouvernement civil » lockien a du plomb dans l’aile.

Alain Laurent : Si l' « impossible convergence des intérêts » s'applique à ce qui se passe dans les partis ou mouvements, il ne faut surtout pas oublier que les plus puissants de ces intérêts sont moins matériels et rationnels qu'idéologiques et passionnels. S'il s'agit de la société, cela renvoie au mythe d'un intérêt général qui n'est, comme le « peuple » par exemple, qu'une aimable fiction – sauf si comme y invitait Benjamin Constant, on le conçoit comme ce qui permet de concilier les intérêts particuliers légitimes et non-violents.

C'est par ailleurs sans doute moins la démocratie en elle-même qui entre en phase critique et agonistique que sa forme « représentative » calée sur des « corps intermédiaires », avec dans les deux cas une tendance au clientélisme et plus encore à la captation et la confiscation des pouvoirs délégués par les citoyens. On connaît pourtant le remède : une subtile combinaison d'indispensable représentation, de démocratie directe et de respect des droits individuels fondamentaux, comme ont si bien su le faire les Suisses…

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