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Le logo de Sciences Po sur les grilles de l'institution à Paris. Mathias Vicherat vient d’être nommé directeur de Sciences Po.
Le logo de Sciences Po sur les grilles de l'institution à Paris. Mathias Vicherat vient d’être nommé directeur de Sciences Po.
©BERTRAND GUAY / AFP

Diversité idéologique

Sciences Po, l’école menacée d’asphyxie par les Bobos ?

Le profil de Mathias Vicherat, qui vient d’être nommé directeur de la prestigieuse institution, suscite un certain nombre de questions sur l’orientation idéologique de l’école par laquelle passent tant de dirigeants français.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : Mathias Vicherat vient d’être nommé directeur de la prestigieuse institution qu’est Sciences Po, son profil est-il symptomatique d’une certaine tendance idéologique au sein de l’école ?

Vincent Tournier : Il faut évidemment se garder de faire un procès d’intention mais on peut au moins faire une analyse sociologique du profil de Mathias Vicherat à partir des informations qui ont été rendues publiques.

On relève d’abord qu’il s’agit d’un énarque, ce qui était aussi le cas de ses deux prédécesseurs : Richard Descoings (1996-2012) et Frédéric Mion (2012-2021). Cette préférence pour les énarques est assez étonnante quand on se rappelle que le président Emmanuel Macron vient d’engager une réforme de l’ENA, après l’avoir critiquée. Manifestement, cette école n’a donc pas totalement démérité.

Politiquement, Mathias Vicherat a un parcours orienté à gauche. Il a milité à l’UNEF et à ATTAC puis, après un passage dans l’administration préfectorale, il a travaillé à la mairie de Paris dans les équipes de Bertrand Delanoë et d’Anne Hidalgo, avant de passer à la SNCF et chez Danone. Il connaît sans doute le monde des médias puisqu’il est marié avec la journaliste Marie Drucker.

Sur le plan personnel, on le dit proche de l’actuel président de la République (ils sont de la même promotion à l’ENA) ainsi que de personnalités comme Gaspar Gantzer ou Boris Vallaud, qui sont tous deux des militants de gauche, le premier ayant été conseiller de François Hollande avant de rejoindre LREM et le second étant député socialiste et porte-parole du PS (et accessoirement mari de Najat Vallaud-Belkacem, l’ancienne ministre de François Hollande).

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Bref, tous ces éléments dessinent un profil assez typique de l’univers des élites urbaines et cultivées contemporaines, plutôt orientées à gauche, qui sont attachées à l’Europe et à la globalisation. C’est en gros le courant de la gauche libérale et post-moderne qui a émergé en Europe à la fin des années 1990 avec Tony Blair en Angleterre et Gerhard Schröder en Allemagne. C’est une gauche qui se veut moderne, individualiste et ouverte sur le monde (Mathias Vicherat écoute autant le rap que l’opéra), qui accorde moins d’importance aux clivages sociaux qu’à la cause des femmes et des minorités, et qui entend accompagner le capitalisme mondialisé en favorisant une meilleure imbrication du secteur public et du secteur privé. Mathias Vicherat a d’ailleurs annoncé qu’il entendait développer les études sur le genre et sur la transition écologique, en précisant qu’il s’agit ainsi de répondre à une demande des entreprises.

Il serait donc pour le moins audacieux de penser que Mathias Vicherat va lancer une grande révolution à l’IEP de Paris. Il va plutôt approfondir l’héritage de Richard Descoings, qui reste pour l’heure incontournable, malgré toutes les critiques qui ont été adressées à l’ancien directeur sur sa gestion financière. La directrice de la Fondation nationale des sciences politiques, Laurence Bertrand Dorléac, a d’ailleurs admis que Richard Descoings « a été révolutionnaire », manière de confesser son admiration pour ce dernier et le caractère définitif de ses réformes. Si Mathias Vicherat a une particularité par rapport à ses prédécesseurs, c’est surtout d’avoir une meilleure connaissance du monde économique, ce qui laisse augurer qu’il va surtout renforcer les liens avec les entreprises. Ceux qui souhaitent que Sciences Po revienne sur ses bases historiques en développant le culte de l’Etat et du service public risquent d’être déçus.

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La mainmise des « bobo » sur cette école qui forme un grand nombre de dirigeants français doit-elle nous inquiéter sur un risque d’asphyxie idéologique parmi les élites ?

Les marxistes diraient que les écoles du pouvoir ont toujours tendance à être les relais de l’idéologie dominante. On peut nuancer ce jugement en soulignant que l’enseignement supérieur a toujours bénéficié d’une certaine autonomie, au point de laisser se constituer des lieux de contestation.

Il est vrai néanmoins que la période actuelle semble moins propice à la diversité des idées. Ceux qui ont fait leurs études dans les années 1960-1970 peuvent témoigner que, même si les pressions étaient parfois très fortes à leur époque, il existait malgré tout un certain pluralisme dans les idées et les sensibilités : on tolérait que des enseignants expriment des points de vue divergents.

Cela ne semble plus être le cas depuis quelques années. Une certaine homogénéisation des discours est à l’œuvre, ainsi qu’un rétrécissement des propos jugés acceptables. Ce problème ne se pose pas seulement dans l’enseignement supérieur : c’est un problème plus général qui concerne toute la société. Les tabous augmentent, les vaches sacrées se multiplient. Le vocabulaire en porte témoignage puisqu’on voit s’accroître les termes en « phobie » : islamophobie, homophobie, transphobie, grossophobie, etc. De ce fait, les étudiants eux-mêmes participent aux pressions idéologiques. Ils apparaissent nettement plus réactifs que les générations précédentes, peut-être à cause des réseaux sociaux qui les habituent à vivre dans des bulles protégées. De fait, les étudiants sont souvent les premiers à s’insurger contre les propos qui leur paraissent incorrects ou offensants. Durant les cours, l’atmosphère devient plus pesante, la prise de parole plus difficile.

Pour en revenir à Sciences Po, il faut ajouter que deux effets viennent s’additionner : d’une part un effet d’attractivité puisque les étudiants qui souhaitent entrer à Science po sont très majoritairement des jeunes bobos urbains, féministes et écologistes (avec une grande proportion de filles) ; d’autre part un effet de sélection car les concours d’entrée ont été réformés de façon à mettre en retrait les grands critères traditionnels (la culture générale, le mérite, l’érudition) au profit d’une valorisation des origines des étudiants et de leur ressenti personnel. Autrement dit, on invite les étudiants à faire part de leurs souffrances, à raconter les difficultés qu’ils ont dû affronter au cours de leur vie. Sous-entendu : si vous n’avez pas la chance d’être une fille ou d’appartenir à une minorité discriminée, vous méritez un peu moins d’être accepté.

Au final, Sciences Po crée un environnement qui rend plus difficile une parole divergente. Un étudiant interrogé par Le Figaro disait à propos de la nomination de Mathias Vicherat : « J’attends de lui qu’il fasse de Sciences Po une école sage, inclusive, moderne et écolo ». Certes, tous les étudiants ne partagent pas forcément ce point de vue mais on voit malgré tout que les étudiants ont tendance à concevoir leur parcours universitaire non pas comme un processus de formation intellectuelle, ce qui impliquerait de revendiquer un environnement le plus diversifié possible, mais plutôt comme une sorte de matrice idéologique au service des causes jugées nobles, ce qui implique d’être protégé contre les idées jugées malsaines. Certains étudiants le disent franchement : on ne vient pas ici pour entendre des idées de droite.

Face à une telle évolution, il serait bon que le législateur intervienne. Il pourrait au minimum réaffirmer le caractère obligatoire des concours, donc mettre un terme aux diverses procédures dérogatoires qui se sont développées, et exiger que les critères de sélection reposent exclusivement sur le travail et le mérite. Cela ne résoudrait évidemment pas tous les problèmes mais cela limiterait certaines dérives.

Au-delà de Sciences Po, observe-t-on ce phénomène dans d’autres écoles ? Peut-il se propager ?

L’IEP de Paris occupe une place très importante en France. Bien sûr, les IEP de province sont autonomes et peuvent mener la politique qu’ils veulent, et les universités relèvent d’un autre monde qui n’est pas lié à Sciences Po. Pour autant, il est clair que peu d’établissements d’enseignement supérieur en France possèdent le même prestige que l’IEP de Paris, et encore moins entretiennent de tels liens avec les filières qui mènent aux positions de pouvoir. De ce fait, c’est bel et bien Sciences Po qui donne le ton, qui sert de référence. Ce qui s’y passe a nécessairement un effet d’entrainement sur une partie de l’enseignement supérieur. On l’a vu au moment des réformes de l’ère Descoings : les autres IEP ont souvent été amenés à se réformer à leur tour pour suivre le mouvement. S’ils ne le font pas, ils apparaissent ringards et perdent de leur attractivité.

L’IEP de Paris a une telle force de frappe qu’il est en mesure d’interdire les réformes qui pourraient lui nuire. Par exemple, il a réussi à bloquer une réforme, pourtant votée par le Parlement, qui aurait pu remettre en cause son dispositif de discrimination positive. En effet, Richard Descoings a mis en place un système qui lui permet de contourner le concours : ce sont les fameuses conventions ZEP. Ce dispositif est déjà problématique en soi du point de vue de l’égalité des candidats, mais en plus, l’IEP était le seul à pouvoir le faire. Pour rendre les choses plus équitables, le Parlement a donc voulu autoriser tous les établissements à créer des mécanismes dérogatoires destinés aux élèves de ZEP. Mais ce dispositif n’a pas plu à Sciences Po car cela l’aurait obligé à accepter tous les étudiants venant de ZEP, et pas seulement ceux qui sont scolarisés dans les lycées avec lesquels il a passé une convention. A force de pression, il a donc obtenu le retrait de cette réforme, gardant ainsi la main sur son mécanisme très contestable qui lui permet de faire ce qu’il veut. Mais comme il s’abrite derrière un argument moral (aider les jeunes de banlieues), personne ne lui dit rien.

L’importance de l’IEP de Paris découle aussi du fait que celui-ci forme les élites de nombreux secteurs, pas seulement dans la politique : les entreprises, le monde associatif, les ONG, les médias, etc. De même, beaucoup d’étudiants de Sciences Po se dirigent vers le droit. On retrouve ainsi des anciens de l’IEP au Conseil d’Etat ou à la Cour de justice de l’Union européenne. Cette contribution aux professions juridiques a été amplifiée par Richard Descoings qui a obtenu en 2007 que l’IEP puisse préparer les élèves à l’examen du barreau, alors que cet examen était auparavant monopolisé par les facs de droit. Ce changement a été réclamé dans un but clairement idéologique : il s’agissait de rompre avec une formation jugée archaïque et trop franco-centrée. Le résultat est qu’un nombre croissant d’avocats ont maintenant une culture Sciences Po, ce qui n’est pas sans incidence puisque, avec la judiciarisation croissante de la société, les avocats représentent une corporation de plus en plus présente dans la régulation sociale. 

Ce qui n’est qu’une tendance bobo risque-t-il de devenir plus radical et woke à terme ?

Si on en juge par ce qui se passe dans des pays comme les Etats-Unis ou le Canada, on peut effectivement se faire du souci. Dans ces pays, le wokisme atteint des niveaux délirants. L’idéologie du genre imprègne désormais toutes les procédures, tous les projets de recherche, tous les enseignements. Les hommes blancs sont invités à faire leur mea culpa, à effectuer un travail sur eux-mêmes pour déconstruire leur masculinité toxique et leur privilège blanc.

La France n’en est pas encore là, mais on y vient, comme le montre les nombreux exemples loufoques relevés par l’Observatoire du décolonialisme. Toutes les annonces de postes pour le CNRS sont désormais rédigées en écriture inclusive, ce qui bafoue ouvertement les consignes du gouvernement, sans que ce dernier ne s’en offusque. Les recherches se polarisent sur les thématiques à la mode telles que le décolonialisme, l’indigénisme ou le féminisme. La seule chose qui semble intéresser les chercheurs actuels, c’est de montrer à quel point l’Occident est vermoulu, rance, raciste, discriminatoire, sexiste, islamophobe, etc. Au niveau européen, l’octroi des financements pour les projets de recherche tient compte des efforts en matière d’égalité entre les sexes, ce qui n’a aucun sens.

Bref, une dynamique est enclenchée qui se répand à une vitesse hallucinante. Cela fait penser à la pièce de Ionesco Rhinoceros, où les individus se transforment progressivement en rhinocéros, représentation métaphorique de l’abrutissement. Nous sommes à notre tour atteint de rhinocérite et, face à cette maladie, il n’est pas certain que nous puissions disposer d’un vaccin.

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