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Rachida Dati.
Rachida Dati.
©Reuters

On se trompe de cible !

Sarkozy, la politique pénale et Rachida Dati : cette passion française immodérée pour les polémiques stériles (et qui révèlent surtout l’inconscient raciste des chasseurs de racisme)

Nicolas Sarkozy entendait vanter "la France de la diversité" en justifiant en partie la nomination de Rachida Dati au ministère de la Justice par ses origines maghrébines. Ses propos, tenus mardi lors de son meeting pour la présidence de l’UMP à Boulogne-Billancourt, ont de nouveau déchaîné les critiques. Pas forcément à juste titre...

André Bercoff

André Bercoff est journaliste et écrivain. Il est notamment connu pour ses ouvrages publiés sous les pseudonymes Philippe de Commines et Caton.

Il est l'auteur de La chasse au Sarko (Rocher, 2011), Qui choisir (First editions, 2012), de Moi, Président (First editions, 2013) et dernièrement Bernard Tapie, Marine Le Pen, la France et moi : Chronique d'une implosion (First editions, 2014).

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Benoît Rayski

Benoît Rayski

Benoît Rayski est historien, écrivain et journaliste. Il vient de publier Le gauchisme, maladie sénile du communisme avec Atlantico Editions et Eyrolles E-books.

Il est également l'auteur de Là où vont les cigognes (Ramsay), L'affiche rouge (Denoël), ou encore de L'homme que vous aimez haïr (Grasset) qui dénonce l' "anti-sarkozysme primaire" ambiant.

Il a travaillé comme journaliste pour France Soir, L'Événement du jeudi, Le Matin de Paris ou Globe.

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Atlantico : L'ancien président de la République a expliqué mardi pourquoi il avait en partie nommé Rachida Dati au ministère de la Justice : « Dati, avec avec père et mère, algérien et marocain, pour parler de la politique pénale, ça avait du sens ». La polémique avait-elle lieu d'être ou non ?

André Bercoff : Il faut dire deux choses. La polémique n'avait pas lieu d'être mais il est bon, après réflexion, qu'elle ait lieu pour montrer la stupidité du déni sur l'identité. C'est à dire que depuis 40 ans, la patate chaude de la dette a été transmise de main en main aux différents gouvernements, et il en va de même pour celle de l'identité. On ne peut pas parler d'identité, d'origine ethnique, on ne peut parler de rien sous prétexte de cupabilisation, de bien pensance. 

Il a fallu attendre les travaux de Michèle Tribalat, Christophe Guilly et d'autres pour dire que des problèmes se posent, et que parler d'identité n'est pas nécessairement une mauvaise chose. En ce sens, les propos de Nicolas Sarkozy ne sont pas scandaleux. Parce que l'on est nord Africain ou Maghrébin, on est pas nécessairement suspect, ce qui serait dans le cas contraire une imbécilité raciste notoire. Mais on ne peut pas non plus nier un certain nombre de faits quant à l'immigration et la sécurité sous prétexte de passer de manière galvaudée pour un fachiste notoire.

Les propos de Nicolas Sarkozy ne sont pas racistes au sens où l'on peut l'entendre. Cette réaction polémique met justement en lumière ce double piège de l'anti racisme, qui est en réalité un faux anti racisme à sens unique, et du véritable racisme qui montre que ce n'est pas une question d'origine mais d'actions. Autrement dit, toute communauté, toute ethnie peut contenir sa proportion de délinquants. Je ne vois pas pourquoi le cacher. C'est une absurdité.        

Benoît Rayski : Il n'ya pas de quoi fouetter un chat ni même un ancien Président. Nicolas Sarkozy a un petit côté "Bernard Tapie", brut de décoffrage et franc du collier. La polémique vient d'hypocrisies françaises. Nicolas Sarkozy pense comme il parle, et parle parfois comme il pense.

Ces propos choquent en France alors qu'aux Etats-Unis cela serait passé comme une lettre à la poste. Sur ce sujet particulier, j'ai plus d'affection pour les Etats-Unis que la France ! 

Comment expliquer cette tendance à céder si facilement à la polémique, même inconséquente ?

Benoît Rayski : Tout simplement parce que le débat politique en France c'est l'ère du vide. La pensée politique est creuse. La seule chose qui importe et intéresse est d'accrocher un bout de phrase, une expression, une mimique, voire un geste...

Ensuite, taper Nicolas Sarkozy, le haïr, le traîner dans la boue est un exercice parfaitement courant, tout à fait banal, à la portée de tout le monde. Il ne nécessite aucun effort intellectuel mais procure beaucoup de bien à celui qui s'y livre. Quant à la France de façon générale, le débat intellectuel et politique se résume aujourd'hui à la question suivante : "Un rien peut-il être transformé en un scandal qui nuise à son prochain ?".

André Bercoff : Jaurès disait "faute de changer les choses, les hommes changent les mots". Il est tellement facile de succomber au déni de réalité qu'en on ne veut pas voir.

Aux Etats-Unis par exemple, les statistiques ethniques sont autorisées, et il est permis de parler d'insécurité, de délinquance. Alors il y a des problèmes et des drames, comme ce policier blanc qui a tué un noir, mais il y a aussi des noirs qui tuent des blancs, mais on a pas peur de le dire. Cela n'entraîne pas de généralisation. Des tensions oui, mais des généralisations, non.

La parole en France est-elle muselée ?

André Bercoff : La parole est lobotomisée. Par exemple, lorsque Zemmour parle des statistiques de la délinquance par rapport aux ethnies, il s'est attiré les foudres de la presse et des élites. On peut le consater et expliquer les choses, sans en avoir peur. Il y a deux écueils terrifiants : la généralisation du type "tous LES sont ceci ou cela", et pour commencer à être sérieux et non imbécile, remplaçons le "LES par le DES", il n'y a pas LES Français mais DES Français ! ; ensuite, il faut arrêter de se dire qu'il n'y a aucun problème et que tout va bien madame la marquise ! Cela renvoie au déni de lucidité et de réalité.

Les bobos ou collabobos de la bien pensance doivent arrêter de s'insurger pour un rien. Ce n'est pas être raciste que de dire qu'un immigré peut accéder aux plus hautes fonction (cf. Barack Obama). Au contraire, je trouve cela formidable que quelle que soient vos origines, vous arriviez à crevez le plafond de verre. C'est l'honneur de la France ! Il faut arrêter de prendre toute allusion à une origine ethnique ou identitaire comme l'expression d'une forme de racisme. 

C'est la dictature molle de la bien pensance, de la culpabilisation et du déni de réalité !

Benoît Rayski : Depuis de longues années, les vrais problèmes ont été recouverts d'un linceul ou d'un cache-sexe, au choix. Quand Nicolas Sarkozy fait référence à la filiation de Rachida Dati et affirme qu'elle serait compétente pour la politique pénale, personne n'ignore qu'elle a un frère qui a 18 condamnations à son casier judiciaire. Elle connaît donc ce milieu, ce monde-là ! Dans ce cas précis, elle est aussi maghrébine mais a été choisie pour ses compétences, puisqu'on suppose qu'elle est une excellente juriste. Puisqu'on parle de diversité et d'immigration, le fait qu'elle soit maghrébine est une petite valeur ajoutée, car cela se veut exemplaire pour les gens qui viennent du même milieu qu'elle. 

Pour Rama Yade, c'est la même chose. Elle a été choisie pour ses compétences, pas parce-qu'elle est jolie je suppose. Mais oui, le fait qu'elle soit noire lui donne une petite valeur ajoutée. Ce n'est pas de la discrimination positive, le niveau de compétences est égal. C'est juste un petit plus.

Rachida Dati maghrébine est un symbole, mais qui lui succède à gauche ? Christiane Taubira qui est noire. C'est aussi un symbole. Elle est supposée compétente, même si on ne l'aime pas. Et le fait qu'elle soit noire joue à la marge dans l'exercice du choix. Tous ceux qui hurlent, protestent, sont les premiers à s'élever contre la sous représentation des Maghrébins ou noirs à la télévision et ailleurs. Pourtant, quand une personne maghrébine ou noire est choisie pour ces compétences et à la marge parce qu'elle est noire ou maghrébine, ils applaudissent des deux deux mains ! Ou râlent encore quand cela est publiquement assumé ! Cette pensée là est une pensée fausse, molle et hypocrite !

Comment expliquer cette contradiction entre la pensée et les actions ? Cette tendance à s'élever d'un côté pour une meilleure représentation des communautés, mais de s'en offusquer d'un autre, notamment lorsque cette représentation à compétence égale est assumée ?

Benoît Rayski : Nicolas Sarkozy peut choisir Rama Yade aussi parce qu'elle est noire et Rachida Dati aussi parce qu'elle est maghrébine. Mais dans le silence qui règne en France, dans le non dit, le tabou, il n'a pas le droit de le dire. Personne n'a le droit de dire les choses telles qu'elles sont, même si elles n'ont rien de scandaleux ou de choquant. C'est de là que vient cette contradiction. Nicolas Sarkozy le dit du fait de son franc parler.

Il se trouve que ceux qui hurlent et protestent sont de gauche (ou concurrents pour Hervé Mariton) et que celui qui anommé Rachida Dati est de droite. Je le répète, Christiane Taubira a été choise pour ses compétences, parce qu'elle est cultivée et est supposée être une très bonne juriste. Le fait qu'elle soit noire peut jouer également, mais François Hollande ne l'assumera et ne le dira jamais. La gauche dans son ensemble non plus. Nicolas Sarkozy dit les choses de façon abrupte, c'est là son tort. Tous les autres, de droite ou de gauche, sont de fieffés Tartuffe.

Christiane Taubira était candidate à présidence de la République en 2002 pour le PRG (parti radical de gauche). Rapportons gentiment des éléments de conversation connus de l'époque... Un certain Bernard Tapie traînait à l'époque au PRG et disait : 

" Moi, quand Jean-Michel (NDLR: Baylet, le président du PRG) m'a parlé de ta candidature, j'ai dit c'est fabuleux, parce que tu es une femme, que tu es black (...) c'était le symbole idéal. "

Cerise sur le gâteau, elle était noire en effet ! Il n'y a donc pas de problème... Le problème serait de choisir une personne noire ou maghrébine uniquement parce qu'elle est noire ou maghrébine, et non pour ses compétences.

André Bercoff : C'est cette schyzophrénie qui fait du tort aux communautés, mais plus généralement à tout le monde. On ne peut pas faire semblant de solliciter la discrimination positive d'un côté (même si je ne la défends pas), et s'en plaindre de l'autre. Après, s'il est possible (à compétence égale) de favoriser certains en focntion de leurs origines ethniques pour faliciter leur accès à certains postes, pourquoi pas.

Pourquoi procèdent-ils ainsi ? Principalement pour des raisons politiques... Tous les moyens sont bons pour s'opposer à vos compétiteurs politiques. Le problème aujourd'hui se résume à la Reductio ad Hitlerum selon Leo Strauss, aujourd'hui remplacé par la Reductio ad Lepenum. Autrement dit, dès que vous vous prononcez sur les questions taboues, vous êtes rangé à droite de Marine Le Pen.

Il faut sortir de cette lobotomisation de la parole et de la pensée, de cette chape de plomb. Ceux qui nous disent que la mondialisation a conduit à nier les identités sont d'une grande stupidité. Au contraire, c'est la mondialisation qui a ramené les identités. Un très grand visionnaire canadien des medias, Marshall McLuhan, parlait dès les années 60 du village global. Et effectivement, nous y sommes. Il a ajouté que le tam tam du village global sonnerait le retour des tribus. Rien n'est plus vrai.

Par exemple, pourquoi les Kurdes qui ont une identité n'auraient pas le droit à une nation. Au-delà de la barbarie, l'Etat islamique porte une revendication, barbare certes, mais elle est là, elle existe. Espérons qu'en France nous resterons dans une paix sociale et communautaire, mais nous ne pouvons nier cette réalité. Dans le cas contraire, nous connaîtrions des lendemains qui déchantent.      

 

Pourquoi un tel musèlement ou lobotomisation de la parole et de la pensée en France ? La percée du Front national joue-t-elle ? Gagnerait-on à s'inspirer des Etats-Unis qui entretiennent un rapport plus décomplexé avec les minorités ou communautés, comme en témoignent notamment les cultural studies des années 70 ?

André Bercoff : Je pense que le Front national a été totalement bati sur ce déni. Pour être provocateur, Marine Le Pen devrait envoyer son chèque journalier à SOS racisme ! Il y a eu un déni complet d'une certaine manière de vivre dans les cités, du vivre ensemble. Le regroupement familial voulu par Valérie Giscard d'Estaing, Jacques Chirac et les patrons français répondait à un besoin identifié : des travailleurs à moindre prix, il le dire ! On les accueillit en les regroupant mais en faisant l'impasse sur un certain nombre de différences culturelles (au sens véritable du terme, pas racial).

Pour votre autre question, je préfère incontestablement le modèle laïque et républicain assimilateur à la française au modèle communautaire américain. Faire le constat de l'échec de notre modèle et s'engager dans le rapprochement du modèle américain, je ne le souhaite pas.

Benoît Rayski : Les raisons sont multiples. L'existence politique du Front national pèse bien sûr, tout comme le racisme réel ou supposé réel du Front national. Mais la raison n'est pas dans une France laïque et répubblicaine opposée aux Etats-Unis communautaristes. Ils le sont depuis deux siècles, nous n'allons pas nous engager dans cette voie maintenant. Je ne suis pas pour.

La France est un pays qui depuis au moins trente ans est régi par le tabou des origines. Par exemple, on ne peut pas dire qui remplit les prisons aujourd'hui en France, on ne le peut pas ! Dans les prisons, il y a plus de 80% de personnes d'origines maghrébines ou africaines. Libre à nous de réfléchir à partir de ce constat aux raisons sociales, culturelles ou autres pour lesquelles ce constat se pose. Il s'agit de dire la vérité aux gens, sans quoi le peuple sait confusément qu'on lui ment ! Tout le monde sait en France par qui sont remplies les prisons. Libre à nous de réfléchir aux raisons. Mais non, en France on ne le peut pas, puisqu'on ne peut pas poser le constat, et que les statistiques à cet égard sont interdites. La France est un pays enfermé dans des tabous culturels, politiques qui sont des tabous qui font que le Front national est crédité de 26% d'intentions de vote.

En agissant de la sorte pour desservir les intérêts du Front national, l'aboutissement est-il finalement inverse ?

Benoît Rayski : A l'évidence ! Le Front national prospère aujourd'hui en France pour de nombreuses raisons : sociales, économiques, culturelles, identitaires... Mais il prospère aussi sur ce qui pourrait être qualifié de menseonges d'Etat.

Le rapprochement entre immigration et délinquance n'est pas une grossièreté, elle est un fait sur lequel il nous faut nous pencher, sans tabous. Aux Etats-Unis, les statistiques à cet égard ne sont pas interdites et on s'intéresse à ce phénomène. Il nous faut faire de même en France. Le Front national prospère là-dessus, sur le mensonge des autres partis. 

La posture française est contre-productive, dramatique et ne profite qu'au Front national.

André Bercoff : De ce point de vue là, le Front national en est la résultante, sans propositions, la résultante grossière et brute de décoffrache en somme. Tout cela du fait de notre mutisme intellectuel. Toute position qui consiste à se boucher les yeux et les oreilles est malsaine.

Quand vous faites l'autruche et mettez la tête dans le sable, une autre partie de votre anatomie reste ouverte à tous vents. Inutile dans ces conditions de se plaindre de la rudesse de ce qui arrive ensuite.

Par ce refus de libérer la parole, l'idéologie dominante tombe-t-elle dans des travers ou des logiques tout à fait comparables à ceux qu'elle dénonce : un racisme rentré, inconscient, projectif ?

Benoît Rayski : Ces gens ne se disent pas raciste, mais poussons le raisonnement plus loin. Lorsque l'on ose pas dire certaines choses qui se passent aujourd'hui en Afrique, viols ou massacres, enfants soldats, parce que nous avons été coiffés du casque colonial, il y a racisme en creux ! Les Africains ne sont responsables de rien, tout est le fait du capitalisme occidental, de l'impérialisme français, des restes du colonialismes...

Nous sommes donc toujours coupable, y compris de ce qu'il se passe aujourd'hui ! Si les Africains ne sont responsables de rien, cela signifie que nous les considérons comme de grands enfants, comme au temps du colonialisme radieux. Autant dire que là, il s'agit de racisme, inconscient évidemment, mais à l'arrivée c'est du racisme quand même ! Non, nous ne décidons pas de tout.

On peut trouver un autre mot que racisme, mais il est certain qu'il y a une condescendance qui fait que si les prisons sont peuplées de Magrébhins d'originaires d'Afrique noire, c'est de notre faute ! Et si c'est de notre faute, cela signifie que nous considérons ces gens comme des êtres de seconde zone. C'est là que réside le drame. 

La différence entre le discours des uns et des autres repose sur la vérité, rien d'autre. Et ceux qui s'y refusent sont des gens d'une extrême médiocrité intellectuelle.

André Bercoff : Je crois franchement qu'il ne s'agit pas de racisme à rebours, mais d'une idéologie "ravie de la crèche". Tout le monde il est beau, il est gentil, il est égal. Ne parlons de ce qui fâche, qui sépare, cachez moi ce sein identitaire d'où vient tout le mal. C'est une idéologie de Bisounours, plus qu'une idéologie de racisme inconscient.

L'exemple le plus formidable a été donnée en 2001 avec la traite négrière qualifiée de crime contre l'Humanité, et je n'ai rien contre cela. Mais encore une fois, il n'a été question que d'une traite négrière, la transatlantique, autrement dit concernant les blancs seulement. Mais il y a d'autres traites négrières, toutes aussi massacrantes, la traite arabe et africaine. La loi Taubira illustre à merveille le manque de réciprocité du combat anti raciste. Le véritable combat anti raciste aurait été de prendre le problème de toutes les atrocités, pas une seule. Les atrocités ne sont pas à géométrie variable ! Il faut parler de tout. Là est la vraie question, il ne faut pas choisir ses victimes. Face aux semeurs de haine, les fabricants d'excuses n'ont aucune légitimité. 

  

Ces tabous s'expliquent-ils aussi par une honte nourrie et culpabilisante à l'égard de notre histoire, coloniale notamment, plutôt qu'un simple regard sincère et critique a posteriori sur cette dernière ?

Benoît Rayski : Le problème est complexe. Ceux qui étaient au pouvoir en France se sont laissés imposer une sorte d'idée de repentance permanente pour tout. C'est une idéologie dominante, y compris à droite, sauf pour certains. Les élites françaises (intellectuelles, journalistiques, etc.) se sont imposées une obligation de devoir de réserve vis à vis de ceux qui sont des descendants ou petits enfants d'anciens colonisés. Dans ces conditions, les tabous sont immenses, cf. la population des prisons.

Nous avons ce sentiment, une espèce de honte portée... Mais il ne s'agit pas dire qu'on a été fier de faire la guerre d'Algérie ou de coloniser l'Afrique ! On ne peut pas renier son histoire, mais on peut critiquer son histoire. La France est un pays où réside un bon nombre de gens issus de la diversité, issus de l'Afrique du Nord ou Afrique noire. Mais compte tenu de ce qu'on leur a fait, on ne peut pas en en parler, ce sont des stigmatisés. c'est une forme de maladie sur laquelle prospère des phénomènes identitaires parfaitement revendiqués et portés haut par le Front national. Résultat, des gens pensent qu'on les a privé de leur identité en accordant aux autres une suridentité. Cela se traduit par des discours absurdes du type : "On est plus chez nous" et autres conneries en tout genre.

La parole est étouffée ! On ne peut plus parler vrai ! Prenons deux emples. Michel rocard disait "on ne peut pas accueillir toute la misère du monde", ce qui est évident, mais il s'est fait flinguer pendant des années pour ces propos. De son côté, Lionel Jospin, de gauche, a déclaré à la fermeture de l'usine : "L'Etat ne peut pas tout faire". Et cela lui a coûté son élection ! Tous deux ont dit la vérité, comme Nicolas Sarkozy. Et pour cette vérité là, ils doivent être villipendés par la gauche agissante, dominante et con con portée par certains journaux qui répète toujours la même chose : Life is beautiful ou l'Afrique c'était tellement beau et nous avons sali ce continent. C'est un phénomène de culpabilisation tout à fait imbécile !

André Bercoff : Des pans entiers de notre histoire ne sont plus traités à l'école. C'est tout à fait scandaleux, qu'il s'agisse du bon ou du mauvais côté. Rapport à la colonisation, si vous traitez des aspects positifs vous êtes raciste, et si vous n'abordez pas le aspects négatifs, vous l'êtes également. La culpabilisation et la honte existent bien évidemment ! Tout est lié. 

Nous autres occidentaux avons été l'alpha et l'oméga de tout ce qui est arrivé de terrible dans ce monde pour certain... Mais n'oublions pas que toutes les cultures ont connu leur dose de tyrans et de massacres !

Il est évident qu'il nous faut dépasser le stade de la culpabilisation, non pas pour nous qualifier de formidables (là nous retomberions dans le racisme), mais pour poser un regard scientifique sur notre histoire, critique. Leo Strauss encore une fois disait "si toutes les cultures se valent, alors le cannibalisme est juste une question de goût". Non toutes les cultrures ne se valent pas, il nous faut aller vers plus d'humanité. Vaincre la honte doit passer par la connaissance, sans aucun tabou ! C'est avec les vaches sacrées qu'on fait les meilleurs tartares !  

Quelles conséquences pour le débat et la vie intellectuelle, sans tomber dans des travers "zemmouriens" ou nier la réalité scientifique, historique ou culturelle ?

Benoît Rayski : La conséquence c'est le succès de Zemmour tout simplement ! C'est évident. Si des centaines de milliers de gens achètent ces bouquins ou écoutent ces chroniques, ce n'est pas un hasard. Même si j'ai de grosses réserves à son égard, il me faut admettre que c'est la conséquence du mensonge, des non dits. Les gens ont besoin de vérités ! Après, un polémiste de talent leur dit sa vérité, avec des conclusions attives. Mais il reste que pour les Français, cela se pose comme un bol d'air frais.

Dans l'histoire, il y a des creux et des pics. Actuellement et depuis quelques temps, la France connaît un creux. Elle est déprimée avec des élites intellectuelles qui ne sont pas d'un très grand niveau ! A l'époque où Jean-Paul sartre s'engueulait avec Raymond Aron ou Camus, cela avait de la gueule. Les débats étaient de qualité et les politiques étaient obligés d'en tenir compte. Nous sommes malheureusement dans une phase basse. L'idéologie dominante, celle de certains journaux (et pas nécessairement ou seulement Libération et Le Monde), dictent un prêt-à-penser conformiste d'un niveau tout à fait médiocre.

Tout cela fait que quand Nicolas Sarkozy met les pieds dans le plat, on aboutie à de fausses polémiques.

André Bercoff : Sclérose, rigité, entropie et désintégration. Mais je reste optimiste et ne valide pas la théorie du suicide de la France. Je pense qu'il y a toujours des périodes de crise dont on se remet. Cela peut durer quelques temps, mais il nous faut surmonter cela avec lucidité et sans tabou.

Finie l'euphorie intellectuelle du siècle des Lumières... Nous serions donc dans une phase de grand repli sur le plan de la pensée ?

Benoît Rayski : Prenons l'exemple de quelqu'un pour qui j'ai un grand respect intellectuel, Alain Finkielkraut. Il dit des choses sur l'identé française, sur l'identité malheureuse. Il dit aussi ce que veut dire la xénophilie excessive. Il dit les choses. Quand il a été élu à l'Académie française, les journaux ont déversé sur lui un tombereau de vomissures et d'injures. Il y a de quoi être pétrifié. Et je cite un des rares intellectuels de grand niveau, pas le polémiste Eric Zemmour.

Nous sommes dans une phase de grand repli généralisé : économique, intellectuelle, politique, etc. Cela arrive. La Grèce fut en son temps le phare de l'humanité, dont nous sommes les héritiers. Aujourd'hui, la Grèce est un pays qui a perdu pour sûr de son aura. La France est désormais un "petit" pays, et je pèse mes mots ! Il n'y a pas de honte à cela. Simplement, c'est un petit pays avec des gens qui imaginent que nous sommes grands ! Et bien c'est faux.

André Bercoff : Depuis longtemps malheureusement. Le siècle des Lumières fut extraordiraiment créatif. Il a enclenché une dynamique qui a pris fin.

J'en veux pour preuve les querelles qui ont porté au 20e siècle. Albert Camus était en ce sens plus clairvoyant que Sartre sur le communisme. Ce dernier disait tout de même que tout anti communiste était un chien. On a nié les camps soviétiques ! En ce sens Arthur Koestler avec le "Zéro et l'infini" avait été qualifié d'agent de la CIA. Staline fut hérigé comme phare de l'humanité, du peuple rédempteur. Et que dire de la révolution culturelle chinoise portée par les maoïstes français.

Aujourd'hui, il en va de même avec la bien pensance qui qualifie tout un chacun de lepéniste. Mais je reste d'un naturel optimiste. La nature a horreur du vide, et aujourd'hui nous y nageons, dans le grand marigot ! Nous ne pouvons qu'en sortir. Ce qui se passe sur le plan des avancées de la science et des technologies va ammener les intellectuels à se rénover. Cela va engendrer des pensées latérales, qui s'aventureront en dehors des sentiers battus. Examinons tout, regardons tout, ce qui marche et ne marche pas. La pensée n'est certes pas une science exacte, mais essayons de tendre vers cela !

Propos recueillis par Franck Michel / sur Twitter

 
 

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