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C'est son pouvoir 
qu'on fait payer à Murdoch
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Yes, he (Citizen) Kane

C'est son pouvoir qu'on fait payer à Murdoch

Rupert Murdoch et son fils, responsable de la filiale anglo-saxonne de News corporation, sont attendus ce mardi par les députés britanniques pour s'expliquer sur l'opération d'écoutes illégales menées par des journalistes du News of the World. L'empire du magnat australo-américain est-il en train de s’effondrer emportant avec lui les tabloïds anglais ?

Francis Balle

Francis Balle

Francis Balle est professeur de science politique à l’université Paris-II Panthéon-Assas. Ancien membre du CSA, il dirige l’IREC (Institut de recherche et d’études sur la communication). Il est également professeur invité, depuis 1981, à l’université de Stanford (Californie). Il est l'auteur de Médias et Sociétés, 15 ème édition, (lextenso éditions, 2011). Il a publié Le choc des incultures aux éditions de l'Archipel (2016).

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Atlantico : L’empire de Rupert Murdoch est-il en train de s’effondrer ?

Francis Balle : Non, parce qu’il est présent sur de nombreux continents, notamment en Asie, en Amérique du Nord, et en Amérique Latine. Les filiales qui sont véritablement dans la tourmente sont celles qui sont en Grande-Bretagne. Le Premier ministre, David Cameron a été le premier à véritablement subir les conséquences politiques et le premier à engager le fer contre Murdoch. Il ne l’a pas fait par hasard.

David Cameron a incontestablement besoin de redorer son blason, de retrouver une crédibilité perdue. Il a donc bien entendu foncé dans la brèche, déjà ouverte, par les autorités concurrentes qui ont pour la première fois invoqué l’intérêt public, c’est-à-dire une notion extrêmement floue juridiquement parlant, invoquée jusque-là par la Commission européenne pour défendre le droit du public à l’information. 

Rupert Murdoch est-il intouchable ?

On le croyait jusqu’à ces dernières semaines. Désormais, tout montre qu’il a peut-être franchi le seuil au-delà duquel il devient insupportable, aussi bien pour les autres médias, que pour les politiques. En vérité, tout a commencé en 2007, lorsqu’il s’est avisé de racheter le groupe Dow Jones, pour cinq milliards de dollars, récupérant du même coup l’agence financière du même nom et le Wall Street Journal.

A partir de ce moment, il est entré dans la zone où il fait partie des « grands ». D’autant plus que quelques mois plus tard, il annonçait devant une assemblée de rédacteurs en chef que les quotidiens étaient irrémédiablement morts. Il a donc acquis une célébrité qu’il ne possédait pas du tout auparavant, puisque, au fond, ses investissements étaient surtout dans le câble et le satellite.

Il est vrai qu’il est le plus grand éditeur de quotidiens au monde, mais ces derniers n’étaient pas réputés pour faire l’opinion. Ils n’étaient pas réputés pour exceller au niveau de l’information. On pensait que son véritable objectif était de devenir l’acteur dominant de la télévision payante, aussi bien en Asie qu’en Europe, puisqu’il est présent en Allemagne, en Angleterre et en Italie. Il a peut-être avec Fox TV, fait de l’information mais surtout de l’information très partisane, puisqu’on lui prête aux États-Unis, l’origine du Tea Party. Il a donc véritablement acquis une notoriété et une réputation telles, qu’il a suscité beaucoup d’amertume, de convoitises et de suspicions. Ce n’est pas tout à fait par hasard si l’affaire du News of the World a éclaté, comme si ce n’était pas un procédé largement répandu dans la presse britannique, que l’on dit de caniveau.

Pensez-vous qu'il était au courant des agissements illégaux de ses journalistes ?

Bien entendu qu’il était au courant. Ces agissements se faisaient à coup de monnaie trébuchante. Mais cela se fait de la même façon dans d'autres journaux. C’est une pratique répandue, mais que seuls les initiés connaissent. Tout le monde sait que les scoops coûtent parfois très cher. Rupert Murdoch le savait, comme tout le monde le savait. Mais ce qui lui arrive n’est pas tout à fait fortuit. On a voulu qu’il ne franchisse pas un certain seuil. Le monde de la télévision était inquiet à l’idée de le voir acquérir BskyB à 100%. L’acquisition des 61% qui lui manquaient dans BskyB, qu’il a véritablement monté, ne pouvait qu’inquiéter le monde de la télévision. Il est probable qu’il y ait eu un concours de circonstances, qui ait permis de révéler quelque chose que tout le monde savait.

A-t-on donné trop de liberté à Rupert Murdoch en lui permettant de cumuler tant de pouvoir, au risque de lui laisser faire et défaire l’opinion publique ?

La réponse est incontestablement non. Il n’a jamais enfreint les règles de la concurrence. Elles sont sévères en Europe et aux États-Unis, plus qu’en Asie. Rupert Murdoch s’est toujours efforcé de ne pas les enfreindre, il a toujours respecté la législation. Là, où il a véritablement fait scandale, c’est lorsqu’il a voulu s’emparer du Wall Street Journal, qui est le fleuron de la presse économique internationale. Puis, dans la foulée, de vouloir jouer la carte du numérique, alors qu’il avait beaucoup inquiété le monde du journalisme aux Etats-Unis, en laissant penser qu’on allait sacrifier l’information sur l’autel des marchands du temple, dont Rupert Murdoch est l’éminent ambassadeur. Mais paradoxalement, c’est le contraire qui s’est passé, puisque la plaisanterie dans les journaux, après le rachat du Wall Street Journal et ce qu’il en avait fait, était : « Quand-est ce que Murdoch nous rachète ? ».

Après avoir été le diable pour les journalistes américains, il est apparu comme un sauveur, car il avait le courage de dire ce que beaucoup pressentaient, c’est-à-dire poser la question : "jusqu’à quand les quotidiens généralistes pourront-ils vivre en étant seulement imprimés" ? 

Rupert Murdoch est-il un homme dangereux du fait de son influence ?

Non, c’est un entrepreneur entreprenant qui joue la carte de la mondialisation, et qui profite par conséquent de la globalisation de l’information et des médias, due à Internet. Ce n’est pas un homme plus dangereux que ne l’était Robert Maxwell (NDLR : magnat de la presse britannique). Simplement, c’est un homme d’affaire particulièrement avisé, en tout cas jusqu’ici.

Il a réussi avec BskyB à s’imposer au niveau de la télévision payante, un secteur où les acteurs sont peu nombreux. Sur le terrain des journaux, il est à la fois le propriétaire de quotidiens de prestige, et de quotidiens de caniveau. Ce qui est dangereux pour la presse c’est le mélange des genres entre le divertissement et l’information. Vous ne pouvez pas être assis entre deux chaises. Soit vous faites du divertissement à la manière des tabloïds anglais, soit vous faites de l’information. Il semble que Rupert Murdoch n’ait pas confondu les deux genres. De plus, il n’a pas non plus confondu les deux genres qui sont l’information indépendante est l’information partisane.

Rupert Murdoch n’a jamais prétendu que Fox TV était une chaîne de télévision non partisane. Tout le monde savait qu’il donnait beaucoup dans le divertissement, mais tout le monde savait aussi qu’il roulait pour les Républicains les plus radicaux. La pire hypocrisie pour un média reste de pas avouer son parti pris. Je pense que nous perdons toujours à dire que nous sommes totalement indépendants.

La presse trash en Angleterre va-t-elle continuer à bien se vendre après cette affaire ?

Je pense qu’il existe une tradition nationale en Angleterre qui a permis à la presse de réussir à faire cohabiter une presse de qualité et une presse de divertissement, les tabloïds. Nous poussons, traditionnellement, des cris d’orfraie en France, lorsque nous considérons la presse britannique, mais au fond nous avons tort parce que concrètement, elle fait cohabiter deux genres qui ont chacun leur raison d’être. Après tout, la presse à sensation en France, que ce soit Voici ou Gala, se porte plutôt bien.

Vous savez, une presse n’acquiert sa crédibilité, et réussit à la conserver, que si elle s’interroge inlassablement sur elle-même, sur ses règles, sur sa déontologie. La presse anglaise n’a pas cessé depuis 1945 de s’interroger sur elle-même, de créer des commissions, des conseils de presse. C’est probablement dans le monde, la presse d’information qui pratique le plus l'auto-critique. La pire des fautes pour la presse réside dans le fait qu’elle arrête de se questionner sur elle-même. On doit toujours s’interroger sur sa propre déontologie. D’autant plus que le métier de journaliste est une mission impossible.

Je crois que la presse britannique va repartir plus forte après ce scandale. Ce dernier ne portera pas du tout atteinte aux tabloïds, et cela va redonner du lustre aux journaux de qualité, qui vont clamer, qu’après s’être interrogé sur eux-mêmes, ils reviennent aux fondamentaux, aux règles sacro-saintes du métier de journaliste. La confiance des lecteurs n’a jamais été véritablement entamée en Grande-Bretagne en ce qui concerne les journaux de qualité. Elle a failli être entamée pour le Wall Street Journal quand Murdoch, à la réputation sulfureuse, a racheté le groupe Dow Jones. Mais au vue de ce qu’est devenu le journal sous l’ère Murdoch, l’inquiétude a vite disparu.

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