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Comment distinguer les rumeurs fondées de celles qui ne le sont pas
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« Selon des sources fiables… »

Comment distinguer les rumeurs fondées de celles qui ne le sont pas

Si la rumeur est un défi à la logique et si elle se moque de la vérité, elle répond néanmoins à des règles précises et sa maîtrise relève d'un art d'une grande finesse. Expert de la rumeur, Laurent Gaildraud explique le phénomène dans son livre "Orchestrer la rumeur". Extraits (2/2).

Laurent Gaildraud

Laurent Gaildraud

Laurent Gaildraud est consultant en entreprise. Expert en intelligence économique, il est fondateur du trophée Sun-Tzu qui récompense chaque année la meilleure rumeur orchestrée dans le contexte d'une OPA hostile.

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S’entraîner à repérer une rumeur est utile : c’est en rumorant que l’on apprend à rumorer. Vous avez à votre disposition plusieurs compositions récurrentes et communes à toutes nos rumeurs. S’exercer à détecter ces structures sera un inépuisable sujet de franche rigolade lorsque vous allumerez la télévision, notamment pour la messe quotidienne de la rumeur, c’est-à-dire le journal télévisé (avec une préférence pour celui de 20 heures).

Les amateurs du rire permanent peuvent aller directement sur les chaînes d’information en continu.

Un style narratif impersonnel : « Selon des sources fiables… »

Avant toute chose, il faut garder à l’esprit que la rumeur est un creuset de conformisme, de lieux communs, d’actes d’allégeance et de volonté d’appartenance. Elle est identitaire, moralisatrice et donneuse de leçons. Si vous n’y retrouvez pas ces ingrédients, attendez-vous à une rumeur fondée, c’est-à-dire une rumeur qui repose sur des faits avérés ou partiellement avérés (ce qui est suffisant).

La rumeur se reconnaît par un style narratif indirect et transposé avec des formes impersonnelles, du genre « Après analyse…, les voisins ont rapporté que…, depuis un certain temps…, selon des sources autorisées [1]…, selon une source proche du dossier… », etc. Toutes ces formules et périphrases ont le mérite d’affranchir le propagateur de la question de la source. Un laconique « Gageons que l’avenir nous réserve des surprises » ou bien encore « Affaire à suivre » dis­tillé par quelques présentateurs de journaux télévisés contribuent à auréoler des faits anodins d’un mystère affriolant.

D’autres signes peuvent nous renseigner, comme l’emploi fréquent de la troisième personne du singulier, qui accentue une formulation gé­nérale et distanciée en correspondance avec le ton rumoral. Par oppo­sition, l’emploi du « je » a une connotation d’expérience personnelle peu compatible avec nos rumeurs et laisse présager que les faits ont été vécus.

L’individu récepteur d’une information (rumeur) va évaluer cette dernière avec son propre système de valeurs. Cette évaluation du degré d’adéquation entre ce qu’il entend et son système de croyances peut s’orienter vers trois axes : accord, désaccord ou interrogation.

S’il est d’accord, soit il ne dira rien et opinera (le cas le plus fré­quent), soit il donnera les raisons de son accord. Dans les deux cas, tout va bien.

S’il n’est pas d’accord, il y a de fortes chances pour qu’il justifie ce désaccord. Si vous entendez une justification après avoir essayé de faire passer une rumeur, méfiez-vous car votre interlocuteur n’y croit pas. Dans ce cas de figure, il est impératif de reformuler votre mes­sage pour trouver son approbation.

Si vous avez affaire à un cartésien, vous lui parlerez logique, résul­tats quantifiables, chiffres, technique, etc. Mais s’il s’agit d’un créatif/affectif, vous lui tiendrez un discours intuitif, global, synthétique et humain.

Ne pas adresser le bon type de discours à votre destinataire aug­mente considérablement les chances de rejet de la rumeur. Et ça, nous ne le voulons pas [2] !

La troisième option, dans laquelle l’individu s’interroge, est plutôt bon signe pour notre diffusion.

Emploi du conditionnel

Les rumeurs, dans leur narration, ont un style, « une odeur » qui les rendent aisément identifiables. Un article sur quarante emploie le mot « rumeur » et 18 % utilisent le ton « rumoral » [3]. Un des principaux signes de reconnaissance de ce ton est l’emploi du condi­tionnel. On n’entend pas « Il y a eu 10 morts » mais « Il y aurait eu 10 morts ». Le ton rumoral nous entoure quotidiennement.

Deux niveaux de séparation : le copain du copain

Au fur et à mesure des déplacements de la rumeur de personne à personne, il devrait venir un moment où nous nous trouverions de­vant un message qui aurait cette forme : « C’est l’histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme, etc. » Ce cas de figure, très ennuyeux sur le plan narratif et contre-productif pour la propagation de notre rumeur, ne se produit jamais. En fait, le propagateur fait disparaître inconsciemment tous les niveaux de séparation qui le tiennent à distance des faits pour n’en conserver que deux.

Si vous entendez quelqu’un dire : « Mon voisin a vu ça… », atten­dez-vous à une rumeur fondée. Par opposition, si vous entendez « Le frère de mon voisin a vu ça », attendez-vous à une rumeur infondée. Ce phénomène est instinctif : selon Jean-Noël Kapferer, il s’agirait pour le narrateur de conserver un intérêt au discours tout en empêchant une quelconque vérification – il y a peu de chances en effet pour que vous cherchiez à joindre le frère de son voisin !

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Extraits de Orchestrer la rumeur. Rival, concurrent, ennemi... comment s'en débarrasser, Eyrolles (23 février 2012)



[1] Par définition, selon Coluche, les sources dites « autorisées » sont celles auxquelles vous n’appartenez pas.

[2] La littérature sur ce sujet est pléthorique. Pour le lecteur intéressé : M. A. Tinker et F. L. Goodenough, « Mirror reading as a method of analysing factors involved in word percep­tion », Journal of Educational Psychology, 22, 1931 ; Kenneth Hugdahl et Richard Davidson (dir.), The Asymetrical Brain, MIT Press, 2003 ; Lucien Israël, Cerveau droit, cerveau gauche, Plon, 1996.

[3] Source : Pascal Froissart, « Penser les médias sans notion de masse » in Émergences et continuité dans les recherches en sciences de l’information et de la communication, Actes du XIIe Congrès des sciences de l’information et de la communication, SFSIC, 2001, p. 49-56.

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