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Retour en arrière ou réinvention du commerce international ? Ce que nous réserve le coup d'arrêt au libre-échange décidé par le G20
©Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

Retour vers le passé.

Retour en arrière ou réinvention du commerce international ? Ce que nous réserve le coup d'arrêt au libre-échange décidé par le G20

Pour la première fois depuis 2005, les Etats-Unis n'ont pas répété leur engagement de lutte contre les formes de protectionnismes lors de la réunion du G20. Le ministre de l'économie et des finances Michel Sapin s'inquiète : "La résolution multilatérale des difficultés n'est plus dans les conclusions du G20".

Sylvie Matelly

Sylvie Matelly

Sylvie Matelly est Docteur en sciences économiques et directrice-adjointe de recherche à l'IRIS, spécialiste des questions d'économie internationale et d'économie de la Défense. 

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Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën est professeur émérite d'économie à l'Université PSL-Dauphine. Il est spécialiste d’économie internationale et a publié de nombreux ouvrages et articles sur la mondialisation. Il est également l'auteur d'un récit romancé (en trois tomes) autour de l'économiste J.M. Keynes : "Mr Keynes et les extravagants". Site : www.jean-marcsiroen.dauphine.fr

 

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Atlantico : Qu'est-ce que cette situation laisse supposer quant à l'avenir des échanges commerciaux dans le monde ? Fin du libre-échange, mercantilisme, protectionnisme... Quelles sont les évolutions qui vous semblent les plus probables ?

Sylvie Matelly : Le président Trump ne s'est jamais affiché comme un fervent defenseur du libre-échange. La politique commerciale qu'il a annoncé pendant sa campagne peut même être taxée de protectionniste puisqu'il y est question d'instaurer des droits de douane donc des barrières tarifaires alors que depuis 1947 et la signature du GATT, les Etats-Unis étaient clairement engagés dans des négociations qui visaient au contraire à réduire ces droits de douane. Ce choix libre-échangiste américain était d'ailleurs bi-partisan et peu source de controverse dans ce pays depuis cette époque. C'était une nouveauté pour un pays qui au prétexte de sa "construction" et comme jeune nation au XIXe siècle puis de crise économique après 1929 avait plutôt été protectionniste. On estime que les droits de douane moyens s'élevaient à environ 40% du prix des produits importés en 1944. Ils sont aujourd'hui inférieurs à 3%. La nouvelle administration estime que c'est trop peu, en particulier vis-à-vis de certains pays jugés particulièrement agressifs en termes commerciaux tels la Chine ou le Mexique, peut-être demain, l'Allemagne ou l'Union européenne.

Ces annonces laissent donc penser effectivement un revirement de la politique commerciale américaine. L'autre nouveauté réside dans la volonté d'instaurer des droits de douane à l'encontre de certains pays. Cela est peut-être plus inquiétant encore pour le multilatéralisme car c'est contraire à un principe clés de l'OMC, la cluse de la nation la plus favorisée qui vous engage à appliquer les mêmes conditions tarifaires à tous vos partenaires commerciaux qui sont membres de l'OMC. Dans ce contexte, soit les Etats-Unis restent à l'OMC et ils risquent d'avoir à répondre aux plaintes déposées par d'autres membres de l'OMC pour violation de ce principe, soit ils choisissent de quitter l'OMC. Le départ d'une grande puissance commerciale comme les Etats-Unis, affaiblirait incontestablement une institution, forum incontournable des négociations multilatérales... 

Pour autant, la Chine ne cesse de réaffirmer son engagement multilatéral en matière de commerce international, nul doute qu'après l'échec de TTIP et les controverses autour du CETA, l'Union européenne va également choisir de réinvestir dans une politique commerciale multilatérale. Rien n'est donc encore plié même si les risques sont réels !

Jean-Marc Siroën : Effectivement, le communiqué du G20 n’a pas repris la phrase rituelle sur le rejet du protectionnisme à laquelle les Etats-Unis se sont opposés. Certes, il y avait une certaine hypocrisie dans cette dénonciation, mais le fait de ne pas la renouveler est très significative et extrêmement inquiétante. Elle confirme que non seulement que les Etats-Unis acceptent l’idée de franchir la ligne rouge du protectionnisme. On peut se rassurer en constatant que cette ligne rouge n’a pas été franchie mais au-delà, c’est bien l’idée multilatérale qui est remise en cause. La coopération internationale n’est plus considérée comme "gagnante-gagnante", mais comme un jeu à somme nulle où le simple fait que des pays aient gagné au commerce -la Chine, l’Allemagne,…- suffirait à démontrer que les Etats-Unis ont perdu. Ce constat, que rien ne confirme, les autoriserait à remettre en cause leurs engagements passés en faveur du libre-échange. Le G20 de Baden-Baden montre ainsi que deux mois après sa prise de fonction, le Président Trump n’a pas renoncé à l’idée de durcir sa politique commerciale sans doute en augmentant les droits de douane, ce qui aurait toutes les chances de violer les règles de l’OMC. Le secrétaire au Trésor, Steve Muchin, considère que "certaines parties de l’OMC ne sont pas appliquées" mais sans détailler lesquelles. Car de fait, les Etats-Unis appliquent plutôt plus que les autres pays, les instruments de protection dits "conditionnels" de l’OMC comme les droits antidumping ou les clauses de sauvegarde. Le risque est donc bien une escalade qui conduirait les Etats-Unis à s’exonérer des règles de l’OMC ce qui déclencherait immanquablement une guerre commerciale. Le jeu à somme nulle de Donald Trump deviendrait alors un jeu "perdant-perdant" aussi néfaste, et peut-être plus, pour les Etats-Unis que pour ses partenaires. Néanmoins, il aurait à franchir un obstacle bien plus solide que l’OMC, le Congrès, responsable constitutionnel de la politique commerciale et qui aura du mal à le suivre dans cette voie radicale. 

 

Doit-on interpréter cette évolution comme un retour un arrière, ou comme une réinvention du commerce international ? Dans quelle situation cette évolution place-t-elle un pays comme la France ? Et le reste de l'Union européenne ?

Sylvie Matelly : C'est clairement une remise en cause des évolutions donc un retour en arrière et c'est d'autant plus inquiétant qu'il n'est pas seulement question de protectionnisme mais bien de mercantilisme. Le protectionniste est une politique d'isolationniste, visant à protéger ses industries et son économie. Il a ceci de très injuste que seuls les pays les plus riches peuvent "s'offrir" une telle politique, les pays moins riches n'en ayant pas les moyens financiers ou risquant des rétorsions coûteuses de la part de leur partenaire plus importants. L'autre injustice du protectionniste est aussi l'impact que de telles mesures peuvent avoir sur les prix mondiaux. Il suffit de rappeler l'exemple des subventions agricoles des pays du Nord qui en augmentant fortement la production et l'exportation ont fait chuter les prix des produits agricoles, ruinant l'agriculture vivrière dans les pays en développement...

Le mercantilisme est encore pire car il recouvre une dimension politique et stratégique. C'est une guerre économique visant à assurer la puissance en limitant les importations et soutenant les exportations. Il entraîne alors des conflits commerciaux puis des guerres. Ce fut l'histoire de l'Europe pendant des siècles et c'est face à cela que fut pensé après la guerre le libre-échange... La France connaît bien ce type de politique, elle en est coutumière mais elle a aujourd'hui clairement plus intérêt à rester dans une logique européenne même si cette logique européenne doit être réactive face à un éventuel mercantilisme et défendre les intérêts européens avec fermeté !

 

Jean-Marc Siroën : Que le commerce international et la liberté des échanges doivent être sinon réinventés, sans aucun doute. Mais, jusqu’à maintenant, c’est bien un retour en arrière auquel on assiste. On est revenu à la doctrine de la loi Smoot-Hawley de 1930 qui durcissait le protectionnisme des Etats-Unis et aggravait la situation de l’économie mondiale. Mais elle avait au moins l’excuse d’être adoptée alors que le chômage explosait. Or, le problème des Etats-Unis aujourd’hui n’est pas le chômage mais au contraire le suremploi, comme l’atteste d’ailleurs l’augmentation des salaires que l’on constate depuis quelques mois. L’idée de "commerce juste" –"fair trade"- n’est pas nouvelle. Elle a alimenté bien des discours aux Etats-Unis dans les années 1980, alors même que la Chine ne représentait qu’à peine 2% du commerce international. Mais le terme est trompeur car il reprend l’idée d’un commerce "gagnant-perdant" ce qui conduit tous les pays à se voir "perdants". Ainsi, les Américains trouveront toujours que la France gagne là où les Américains perdent et … réciproquement. Dans le débat électoral français, l’Europe serait la seule à s’ouvrir à tous les vents alors que chez Trump, ce serait au contraire les Etats-Unis …. Le "c’est pas moi, c’est l’autre" est bien une régression, très puérile, de plus.  

 

La mondialisation a pu être vécue chez certaines populations occidentales comme une mise en concurrence avec le reste du monde, phénomène qui a pu générer certaines angoisses. Pensez-vous que ce nouveau monde permettra d'y répondre ? A quelles conditions ?

Sylvie Matelly : Et c'est clairement le cas. A une époque, les hiérarchies étaient bien différentes, plus liées au milieu social, à votre lieu de naissance, à votre sexe ou à votre couleur de peau. Les choses étaient pré déterminées à quelques exceptions près et la concurrence assez faible. Les pays dit du Nord étaient riches même si la pauvreté restait élevée et le sud était pauvre sauf pour une élite ultra-minoritaire. Il n'est pas vrai de penser que tout le monde avait du travail, Marx s'inquiétait déjà à la fin du XIXe siècle du chômage de masse! Et beaucoup travaillaient très durs sans parvenir à sortir de la pauvreté. La période dorée des trente glorieuse a été une exception dans cette histoire liée à la fois à une dimension conjoncturelle, la reconstruction après-guerre et un choix de société plus redistributif ! Les changements que l'on observe et qui sont réels ne sont pas le fait uniquement d'une concurrence avec le reste du monde. D'un point de vue global, cette concurrence a été plutôt profitable à la France et à l'Europe. C'est plus l'accompagnement du changement et la redistribution qui pêchent, ce qui explique les inégalités que l'on observe aujourd'hui. Je ne sais pas si le nouveau monde permettra d'y répondre, cela dépendra de ce nouveau monde mais comme tout changement, il y aura des gagnants et des perdants donc forcément des insatisfactions!

Jean-Marc Siroën : La mondialisation est bien une mise en concurrence avec le reste du Monde. C’est vrai pour les populations occidentales comme pour les populations des pays en développement. C’est d’ailleurs pour cela que ceux-ci ont longtemps suivi des politiques protectionnistes dont les limites les ont finalement conduits à libéraliser leur commerce. Cette concurrence, par le commerce international comme par l’innovation, est d’ailleurs l’essence même du capitalisme libéral. Si elle touche les individus en tant que travailleurs, elle bénéficie aussi aux individus en tant que consommateurs. Mais pour les individus qui perdent leur emploi, la balance n’est pas égale. Si le commerce est plutôt "gagnant-gagnant" au niveau agrégé de l’économie nationale, à l’intérieur c’est d’autant plus un jeu gagnant-perdant que la concurrence porte sur les salaires. Les angoisses sont donc tout à fait légitimes et amplifiées par la révolution technologique qui, lui aussi, détruit des emplois. Mais un protectionnisme généralisé, loin de calmer ces angoisses, ne ferait que les aggraver et en générer de nouvelles. Non seulement il appauvrirait la population, mais encore la vision mercantiliste de Donald Trump est une approche extrêmement conflictuelle où si la guerre n’est pas militaire, elle est économique et est elle-même source d’angoisse. Le multilatéralisme dont pourrait s’affranchir les Etats-Unis avait bien été construit pour apaiser les relations internationales et éviter les guerres ! Si le commerce international doit être réinventé, c’est à l’aune de l’expérience de ces vingt-cinq dernières années. Le commerce n’est pas une fin en soi. Les priorités doivent être données aux échanges qui favorisent le bien-être social. Le commerce et la contrainte de compétitivité ne doivent pas être un prétexte pour abaisser les normes de sécurité et d’environnement ou les droits du travail. Il doit au contraire les favoriser et les traités commerciaux devraient certainement être plus volontaristes. Les gouvernements doivent simultanément adopter des politiques qui favorisent les transitions et les reconversions : formation, politiques de développement régional, soutiens à la mobilité. Ils doivent aussi veiller à encourager des emplois socialement et économiquement utiles, mais abrités de la concurrence internationale. Il est certainement nécessaire de ravaler un immeuble fragilisé par la tempête. Mais pas de le détruire. 

 

 

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