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Les États-Unis continuent de miser sur le mauvais cheval dans leur lutte contre l’Etat Islamique.
Les États-Unis continuent de miser sur le mauvais cheval dans leur lutte contre l’Etat Islamique.
©Reuters

Coup d'épée dans l'eau

Rébellion syrienne...et les États-Unis continuent de miser sur le mauvais cheval dans leur lutte contre l’Etat Islamique

La poignée de rebelles soutenue par les Américains est totalement dépassée sur le terrain. Washington menace de multiplier les bombardements pour appuyer ces miliciens, sans parvenir à s'imposer.

Fabrice Balanche

Fabrice Balanche

Fabrice Balanche est Visiting Fellow au Washington Institute et ancien directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à la Maison de l’Orient.

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Atlantico : Les Etats-Unis viennent d'annoncer officiellement qu'ils mèneraient des opérations aériennes en Syrie pour appuyer les groupes rebelles qu'ils soutiennent. Qui sont ces rebelles, entraînés et armés par les Etats-Unis?

Fabrice Balanche : Au début de la crise en Syrie, les Américains soutenaient l'Armée syrienne libre (ASL). Très rapidement, on s'est rendu compte que ces gens-là ne représentaient pas grand-chose. Au mois de mars 2013, l'émissaire des Nations unies à Damas les estimait à 15% des rebelles. Ensuite, cette ASL a complètement disparu. La rébellion a dès lors été dominée par des groupes islamistes sur lesquels les Etats-Unis n'avaient aucune prise.

C'est pour cela qu'ils se sont mis en tête de créer une nouvelle milice, formée en Turquie, avec 1400 combattants en un an. Cela a mis du temps à se mettre en place. Une soixantaine de ces rebelles ont été entraînés par les Américains… et dès qu'ils ont mis le pied en Syrie, ils ont été kidnappés par le groupe Al-Nosra.

Aujourd'hui, il n'y a pas de groupe véritablement important qui soit soutenu par les Etats-Unis. Il y a des groupes, au sein de l'Armée de la conquête, qui sont aidés par le Qatar, l'Arabie Saoudite et la Turquie. Ces derniers sont les alliés des Etats-Unis... mais les Etats-Unis ne soutiennent pas ces groupes. On y trouve Al-Nosra, la branche syrienne d'Al Qaeda, qui est une organisation terroriste et il n'est pas question pour Washington de leur livrer du matériel. Les groupes à qui les Etats-Unis avaient livré du matériel, comme le Front révolutionnaire syrien, se sont fait prendre ce matériel par Al-Nosra. Il n'y a donc plus de soutien direct de la rébellion syrienne.

Comment comprendre, au vu de cette situation, cette annonce de la part des Etats-Unis ?

Ce programme de formation des rebelles, mis en place l'année dernière, a coûté 500 millions de dollars. Il visait à la fois Bachar al-Assad et l'Etat islamique. Pour éviter que ces rebelles aient des accointances avec les islamistes, ils sont allés chercher les recrues idéales. Ils se sont retrouvés avec une cinquantaine de personnes qui, dès qu'elles sont rentrées en Syrie, ont été neutralisées. Leur chef a été capturé par Al-Nosra.

L'administration américaine, avec ce message, envoie un message à Al-Nosra : relâchez ces gens-là sinon nous n'hésiterons pas à vous bombarder. Il y a eu des frappes ces jours-ci contre les positions d'Al-Nosra, en guise de représailles. Mais cela ne va pas plus loin.

Quel besoin ont les Américains de soutenir des groupes sur le terrain ?

Dans le cadre de la lutte contre l'Etat islamique, il faut pouvoir s'appuyer sur des troupes au sol. Si on se contente de bombarder, cela ne fait pas beaucoup de dégâts s'il n'y a pas des gens pour renseigner et occuper le terrain.

Jusqu'à présent, les Américains s'appuyaient en Syrie sur les Kurdes du PKK. Evidemment, la Turquie d'Erdogan est mécontente de ce soutien américain aux Kurdes. Soutenir les Kurdes contre l'Etat islamique, cela veut dire pour les Etats-Unis se mettre à dos tous les Arabes sunnites de la région. En Syrie, nous avons une véritable guerre communautaire entre les Kurdes et les Arabes. Ces derniers soutiennent l'Etat islamique, qu'ils considèrent comme un rempart contre l'avancée des Kurdes. Par rapport à la Turquie et à l'Arabie Saoudite, c'est aussi un moyen pour les Etats-Unis de montrer qu'ils n'abandonnent pas la rébellion anti-Assad, puisqu'ils ont entrainé des rebelles. Ainsi, ils ne soutiennent pas que les Kurdes.

Il était évident que ce programme allait échouer. Pour avoir été sur le terrain plusieurs fois, je peux témoigner d'un très fort sentiment anti-occidental et anti-américain parmi les rebelles syriens. Ils accusent les Etats-Unis de les avoir abandonner en septembre 2013, lorsqu'ils ont renoncé à bombarder les troupes de Bachar al-Assad. Ayant dès le départ, comme tous les islamistes, un fort ressentiment contre les Etats-Unis qu'ils considèrent comme responsables de tout, il n'en faut plus beaucoup pour qu'une théorie du complot ne prolifère parmi eux : ils estiment que de toute façon les Etats-Unis ne voudront pas chasser al-Assad parce qu'il protège Israël.

Les groupes aidés par les Saoudiens et les Qataris ont-ils les mêmes objectifs que ceux soutenus par les Américains ?

Ils sont davantage focalisés contre l'armée de Bachar al-Assad. Ils ont eu, évidemment, des mots contre l'Etat islamique à l'hiver 2013. Depuis, il y a quelques voitures piégées et quelques attentats, de part et d'autre, mais cela reste limité. L'objectif des Turcs, des Saoudiens et des Qataris, c'est de faire tomber al-Assad. D'où la complaisance des Turcs à l'égard de l'Etat islamique. Idem pour les Saoudiens et les Qataris, qui combattent officiellement l'Etat islamique, mais se contentent en réalité de quelques bombardements ici et là, sans plus.

On a eu un regain de soutien de ces pays pour les groupes de l'opposition syrienne qui n'appartiennent pas à l'Etat islamique. A l'hiver dernier, une aide massive de l'Arabie Saoudite, de la Turquie et du Qatar en termes de moyens militaires, de formation, a permis de lancer une offensive à partir de février 2015 sur plusieurs territoires du nord-ouest de la Syrie. Même chose dans le sud avec une offensive qui a permis de reprendre plusieurs villes depuis la Jordanie et tout le long de la frontière avec Israël.

Avec ce jeu d'alliances, les Américains risquent-ils des accrochages l'armée syrienne ?

Je ne pense pas. Ces menaces de frappes de la part des Américains ne visent que le groupe Al-Nosra qui a pris en otages leurs protégés. Evidemment, ils disent qu'ils frapperont tous ceux qui attaqueront ces rebelles modérés, y compris le régime syrien. Mais c'est pour donner des gages à leurs alliés.

La Turquie soutient Al-Nosra contre le régime de Bachar al-Assad… et le même groupe prend en otages les rebelles formés par les Américains… C'est kafkaïen comme histoire ! Donc les Américains haussent le ton, en disant pour la galerie qu'ils frapperont aussi bien l'Etat islamique que l'armée syrienne, pour afficher une certaine cohérence dans leur politique. En sous-main, il n'est pas question de frapper l'armée de Bachar al-Assad, qui n'est pour rien dans cette affaire.Vis-à-vis des Turcs, c'est aussi un moyen d'affirmer que, même si ils ont ouvert leurs bases aux aéronefs américains, il n'est pas acceptable que les protégés d'Ankara s'attaquent aux protégés de Washington.

Aujourd'hui, les Américains n'ont pas envie que l'armée syrienne s'effondre. Mais ce n'est pas évident de changer de politique quand on a tapé sur le régime pendant quatre ans. Comment dire que finalement, il est bien utile pour lutter contre l'Etat islamique ? Il est difficile d'avouer que s'il tombe, l'Etat islamique ou Al-Nosra risquent de se retrouver au pouvoir et que ce serait une catastrophe.

Fin juin, en revenant de Syrie, j'ai pu discuter avec des diplomates français. Le nouveau plan de la diplomatie française, c'est de faire en sorte qu'il y ait un gouvernement d'union nationale en Syrie, qui reprenne une partie des gens du régime et de l'opposition modérée. Bachar al-Assad et ceux qui l'entourent doivent partir, en Russie ou en Iran, peu importe. On ne les poursuivrait pas. On reconnaitrait alors ce nouveau gouvernement et l'armée syrienne comme légitimes et on leur donnerait les moyens de lutter contre l'Etat islamique et Al-Nosra.

C'est à peine plus réaliste que ce qui se faisait avant : ils n'ont aucune compréhension de ce qui se passe sur le terrain. Ils essaient d'avoir des initiatives diplomatiques pour montrer qu'ils existent toujours tout en cherchant à ménager l'Arabie Saoudite pour lui vendre des Rafales… sans fermer la porte à l'Iran, proche du pouvoir syrien, afin de pouvoir gagner quelques contrats en Iran. Ce sont des postures diplomatiques pour obtenir des contrats dans la région, qui sont totalement déconnectées de ce qui se passe en Syrie. Le problème n'est pas près d'être résolu…

Propos recueillis par Romain Mielcarek

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