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Quand les soins en prison dépendent du statut social des détenus
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Quand les soins en prison dépendent du statut social des détenus

Depuis 2011, Anne Dulioust est médecin généraliste à l'hôpital pénitentiaire de Fresnes. Par choix. Après plusieurs années consacrées à la lutte contre le virus du SIDA, elle a décidé de soigner des malades détenus. Le constat qu'elle dresse pour nous sur ces malades en prison va heurter de nombreuses sensibilités, car exercer la médecine en milieu carcéral est un challenge quotidien. Extrait de "Médecin en prison", publié chez First (1/2).

Anne  Dulioust

Anne Dulioust

Anne Dulioust est médecin généraliste.

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Les prisonniers méritent-ils les mêmes attentions que les personnes libres ? Sommes-nous tous égaux ? Il semble que non. Les détenus ne sont pas en prison par hasard, ils ont commis des fautes, des crimes. Ils doivent supporter la souffrance physique et psychique, punition réservée à ceux qui commettent le mal dans la civilisation judéo-chrétienne ; sauf s’ils appartiennent à une classe privilégiée partageant un même mode de vie, des valeurs communes et une conscience collective. Ils peuvent alors bénéficier d’un traitement de faveur ou du quartier « VIP » à la prison de la Santé14, leurs demandes sont relayées, ils sont respectés par tous. Lorsque je suis arrivée à l’EPSNF, un médecin médiatique y était hospitalisé ; pour des raisons de sécurité, il n’était jamais mêlé aux autres détenus, ni pour les douches ni pour la promenade, mais aussi pour respecter sa dignité due à son rang de médecin. Il y avait toujours un surveillant disponible pour l’emmener à la bibliothèque. Châtiment des indigents, pauvres et peu instruits, mépris pour les sans-grade, les déshérités ; il existe en France, pays des droits de l’homme, une justice de castes, une prison différente suivant le rang social, une santé de classes. Ce sentiment d’appartenance à un groupe dirigeant, supérieur, instruit et possédant le pouvoir et l’argent perdure au sein de cet hôpital, que ce soit au sein du personnel de santé ou de l’administration pénitentiaire. Un fait récent illustre mes propos. À l’occasion de mon différend professionnel avec Rodolphe, je serai blâmée, malheureusement c’est véridique, par la direction pénitentiaire et certains médecins de l’établissement pour avoir osé montrer un e-mail calomnieux pour l’ensemble du service de médecine à des soignants de ce même service. Exceptionnellement, je m’étais assise dix minutes avec eux lors de leur pause en milieu d’après-midi. Certains avaient entendu dire que j’allais démissionner ; beaucoup le regrettaient et me demandaient des explications. C’est pendant ces quelques minutes d’échange, trop rares à mon avis, mais les journées filent si vite, que j’ai montré et commenté le message de Rodolphe. Comment la direction l’a-t-elle su ? Je n’en sais rien, possiblement lors d’une réunion avec les délégués du personnel inquiets sur le devenir du service si je prenais la décision de démissionner. En revanche, étonnamment, personne ne reprochera à mon collègue de perdre du temps à obtenir des attestations de soutien auprès des autres médecins de l’établissement. Pour le directeur, seuls les membres de l’équipe de direction devaient être avertis et sollicités à propos de cette opposition, le « petit personnel », comme je l’ai entendu dire, même directement concerné, n’avait pas à être informé du conflit. Une fois de plus, je dérange, je bouscule l’ordre établi, leurs prérogatives, je déchois à mon rang, à mon titre de chef de service, en communiquant une information non confidentielle puisque me concernant à des personnes extérieures à cette caste. Jean Rostand écrivait dans Pensées d’un biologiste : « Pour le biologiste, il n’y a pas de classes, il n’y a que des individus. » Je l’ai toujours pensé. À ma grande satisfaction, même si nous ne sommes pas très nombreux, je ne suis pas seule à partager cette opinion. Très récemment encore, un surveillant m’a dit : « Certains ne se rendent pas compte qu’on est tous faits pareil. »

J’ai choisi depuis longtemps d’exercer la médecine à l’hôpital public, en équipe pluridisciplinaire. L’activité de chaque corps de métier y est indispensable pour assurer des soins de qualité. Chaque personne de l’équipe est libre de donner son opinion, d’argumenter telle ou telle position même si la décision finale me revient. Dans le service que je dirige, personne ne promulgue d’ukases. Je ne considère pas faire partie d’une caste supérieure, j’admets volontiers avoir eu la chance de pouvoir faire de longues études et le métier que j’aime. Je le dois à mes parents. D’autres personnes n’ont pas eu cette possibilité, c’est la seule distinction qui existe entre nous.

À ce propos, une anecdote me revient à l’esprit. Peu après mon arrivée, un jeune agent des services hospitaliers m’avait déclaré un matin : « Vous n’êtes pas comme les autres. » Étonnée par cette remarque, je lui avais demandé en quoi j’étais différente. Sa réponse est encore dans ma mémoire : « Vous nous dites bonjour. » Je découvrais que ce qui était courant pour moi ne l’était pas pour tous. Que pensent les médecins de l’EPSNF des personnes détenues ? Je préfère ne pas le savoir. Je n’ai même jamais essayé d’en discuter avec eux, car certaines de leurs postures me paraissent déjà intolérables, entre autres la peur de rester seul avec un détenu ou encore le refus de leur serrer la main.

Extrait de "Médecin en prison", Anne Dulioust, publié chez First, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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