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L'État islamique en Irak et au Levant a procédé à une exécution publique des plus barbare dans la province irakienne d'Anbar.
L'État islamique en Irak et au Levant a procédé à une exécution publique des plus barbare dans la province irakienne d'Anbar.
©capture d'écran Live Leak

Terres brûlées

Quand la haine pure fait oublier jusqu’aux buts de guerre : comment les califoutraques islamiques sont en train de se transformer en réels barbares

L'État islamique en Irak et au Levant a procédé à une exécution publique dans la province irakienne d'Anbar, où parmi la cinquantaine de victimes figuraient des femmes et des enfants. Des exactions sur les civils qui dépassent largement le seul cadre d'exécutions sommaires de militaires du régime syrien ou irakien, et qui se multiplient.

Mohamed Chérif Ferjani

Mohamed Chérif Ferjani

Mohamed Chérif Ferjani est professeur à l'Université de Lyon et chercheur au GREMMO. Ses travaux portent notamment sur l’histoire des idées politiques et religieuses dans le monde musulman ainsi que sur les questions de la laïcité et des droits humains dans le monde arabe. Il a publié, entre autres, Le politique et le religieux dans le champ islamique (Fayard, Paris, 2005). Il est signataire de l’Appel à la communauté internationale pour sauver les chrétiens d'Irak.

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Jean-Luc Marret

Jean-Luc Marret

Jean-Luc Marret est maître de recherche à la fondation pour la recherche stratégique et associate fellow à SAIS, Johns Hopkins University. Il est l’auteur d’une dizaine d’essais dont Techniques du terrorisme (Puf, 2002) et Histoires de Djihad (Équateurs, 2007). Guerre totale est son premier roman.

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Atlantico : Pourquoi cette dérive poussant aux meurtres de personnes n'ayant pas de rapport avec les belligérants des conflits ? Est-on encore dans une logique de guerre ou est-on passé à "autre chose" ?

Mohamed Chérif Ferjani : Ce groupe n’a jamais eu une logique de guerre  conventionnelle : des populations qui n’avaient aucun rapport avec les dirigeants ont été exécutées, persécutées… Aujourd’hui ils ne sont plus en phase d’expansion comme avant, ils sont même sur la défensive. Regardez à Kobané, même si la ville est en difficultés, les combattants de l’Etat islamique éprouvent des difficultés à avancer. Pour eux aujourd’hui, c’est la fuite en avant : leur logique de haine qui a toujours existé frappe les populations. C’est la politique de la terre brulée.

Jean-Luc Marret : De leur point de vue, ces personnes ont un rapport avec le conflit et leur combat. c'est bien le problème. Il y a du point de vue de cette organisation un sens d'exemplarité à ces meurtres. On eut sans doute parler de "purification morale" évidemment particulièrement sanglante. La logique de guerre ici importe peu. On est plutôt dans la logique de contrôle des populations civiles, en particulier des minorités non sunnites qu'il convient de frapper à sang et de peur.

Ces exécutions, quoique sommaires, sont toujours très planifiées selon les propos des rares survivants. Que vise EIIL en massacrant des innocents dans ce qui apparaît comme un processus de haine absolue ? Assisterait-on à une situation de "purification religieuse" qui ne dit pas son nom ?

Mohamed Chérif Ferjani : C’est la logique de départ de l’EI : Des salafistes sunnites qui visent tous les autres : chiites, alaouites, yézidis, chrétiens, sunnites ne partageant pas leurs conceptions... C’est une logique de folie. Avant, la priorité était à l’avance militaire, maintenant c’est l‘aspect le moins visible qui est mis en exergue. Désormais ils vont jusqu’au bout de leur logique de purification confessionnelle et ethnique.

A leurs yeux, tout ce qui est "anormal", au sens où il ne correspond pas à leurs conceptions, doit disparaître. Il n’est pas seulement question de purification religieuse, mais aussi de purification ethnique : c’est ce que subissent les Kurdes. Se présentant comme une alternative à la vision du monde des djihadistes, comme le relai régional des forces occidentales et comme le frein à l’expansion de l’EI, ils font l’objet d’une haine accrue. C’est toujours la même chose : quand on en a fini avec un, on trouve un autre « impie » à liquider.

Jean-Luc Marret : Tuer 50 personnes est hélas monstrueusement simple. Il est possible que le sort des chrétiens en particulier soit plus facile à traiter d'une manière meurtrière que celui des chiites ou des Kurdes.

Des enfants des membres d'EIIL deviennent témoins de ces exactions quand ils n'y participent pas. Les photos sur les réseaux sociaux se multiplient. Quelle peut être la prochaine étape qu'EIIL peut franchir en suivant sa vision extrémiste ?

Mohamed Chérif Ferjani : On est revenu à l’esclavage des femmes, vendues comme au Moyen âge, en prenant le soin de garder les plus belles données pour les Emirs et les chefs. Vous imaginez-vous à quel degré de barbarie on est retombé ? La guerre conventionnelle respectant les enfants, les civils, n’a jamais fait partie de leur logiciel de pensée.

Jean-Luc Marret : Le droit de la guerre est un complexe occidental. L'implication des enfants dans la guerre et la barbarie est, a été et sera très répandue. Un enfant dans la guerre est plus obéissant et moins coûteux qu'un adulte. Nous avons maintenat dans la zone contrôlée par l'EI des enfants qui sont particulièrement fanatisés.

Quel(s) parallèle(s) peut-on faire entre l'idéologie d'EIIL, sa vision du sens de l'histoire et ce qu'elle induit comme annihilation de l'autre, et ce qu'on pu faire d'autres régime, comme les nazis (ou d'autres), qui pratiquaient également les exécutions de masse ?

Mohamed Chérif Ferjani : Entre les nazis et les djihadistes de l’EI, c’est la même folie qui est à l’œuvre : la haine et la volonté d’éliminer tout ce qui est jugé « anormal », c’est-à-dire ne correspondant pas à ce que doit être la religion, la manière de la pratiquer… Cette vision réductrice et xénophobe est tout à fait comparable à celle des nazis.

Dans un premier temps on n’a pas voulu le voir, on s’est contenté de les considérer comme une force utile contre le régime criminel de Bachar el Assad. La logique selon laquelle « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » est une logique perverse, qui a poussé les puissances occidentales et régionales à fermer les yeux sur leurs pratiques et sur leurs alliés que sont l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie.

EIIL va-t-elle pouvoir sur le long terme maintenir une vision aussi extrême du "sens de l'histoire" alors que ses combattants proviennent d'un nombre de pays – et de cultures – assez important, et qu'ils sont poussés à des pratiques extrêmes ?

Mohamed Chérif Ferjani : Parler du sens de l’histoire, c’est se référer à Hegel, à Marx, à Kojève ou Fukuyama …  Lier leurs conceptions à ces références c'est prêter un niveau de culture qu'ils sont loin d'avoir. Eux ce qu’ils veulent, c’est imposer leurs conceptions aux autres. Je crois qu’il est important de tenir compte du fait qu'ils recrutent parmi les populations qui se sentent humiliées, méprisées, subir différentes formes de négation de leur humanité et qui voient dans le combat mené par ces jihadistes une manière de les venger.

Cependant, ce type de mouvement comme l’EIIL ne peut être attrayant que tant qu’il est en expansion, tant qu'il apparaît fort et capable de porter des coups aux symboles de l'oppression des populations parmi lesquelles il recrute. Dès lors qu’il commence à essuyer des défaites, la capacité d'attirer de nouveaux partisans se réduit et les troupes se divisent. Ceux qui peuvent déserter et se faire oublier saisissent la première occasion pour le faire. Ne restent que ceux qui n’ont pas la possibilité d’échapper aux conséquences de leur logique de haine et d’extermination. Se sachant allés trop loin dans leur logique destructrice, ils font un maximum de victimes avant de mourir eux-mêmes.

Tous les mouvements d’extermination se terminent de la même manière : ils commence par s'attaquer aux "autres", puis se mettent à exterminer ceux des leurs qui sont tentés de déserter pour sauver leur peau, puis s’autodétruiront eux-mêmes.

Jean-Luc Marret : Il y a une dimension eschatologique - de fin du monde - dans l'idéologie de cette organisation. Déjà, il leur a fallu justifier la proclamation d'un califat, alors que la guerre pour le créer est en cours.

Ensuite, il y a cette évocation constante au retour de l'Envoyé, le Mahdi. et aussi à Khorasan (le non islamique géographique de l'Iran oriental/Afghanistan), d'où proviendra des personnages importants à la fin des temps. Si vous êtes persuadé que vous participé au camp de la Vérité et de l'imposition de l'Islam à la fin des temps, cela ne prédispose pas à la modération comportementale.

Propos recueillis par Gilles Boutin et Damien Durand

 

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