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Loïk Le Floch-Prigent : "Pourquoi ma propre expérience avec la justice me fait comprendre l'émotion du leader de la France Insoumise"
©ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Justice

Loïk Le Floch-Prigent : "Pourquoi ma propre expérience avec la justice me fait comprendre l'émotion du leader de la France Insoumise"

La capacité de la justice à intimider et l'influence néfaste de la médiatisation sont au coeur du malaise évoqué par Jean-Luc Mélenchon face à l'enquête menée par Mediapart sur sa vie privée.

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent est ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, et spécialiste des questions d'énergie.

Ingénieur à l'Institut polytechnique de Grenoble, puis directeur de cabinet du ministre de l'Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient successivement PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), puis de la SNCF avant de se reconvertir en consultant international spécialisé dans les questions d'énergie (1997-2003).

Dernière publication : Il ne faut pas se tromper, aux Editions Elytel.

Son nom est apparu dans l'affaire Elf en 2003. Il est l'auteur de La bataille de l'industrie aux éditions Jacques-Marie Laffont.

En 2017, il a publié Carnets de route d'un africain.

 

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Atlantico : La capacité qu'a la justice à intimider n'est-elle pas surtout problématique quand elle est appuyée par une forte médiatisation ? N'est-ce pas dans ce lien entre médiatisation et intimidation que réside le malaise actuel qu'exprime par exemple Jean-Luc Mélenchon devant l'enquête menée par Médiapart sur sa vie privée ?

Loïk Le Floch-Prigent : C’est une question qui ravive chez moi beaucoup de douleurs mais les moments que traverse notre démocratie m’obligent à me faire violence et à répondre.
Au risque d’apparaitre partisan j’étais déjà intervenu dans votre publication lorsque le Parquet Financier avait diligenté une enquête préliminaire sur le candidat Fillon dès la publication dans la presse de l’argent versé à son épouse. Cette intrusion tonitruante, « médiatique »,  à la veille d’un scrutin important pour le pays ne m’apparaissait pas légitime,  ni pour  la démocratie ni pour  la République.
Mais ce type de pratiques  a commencé bien plus tôt, dans les années 90, et cela  a modifié la trajectoire de bien des responsables, dont la mienne, et dévasté beaucoup d’univers familiaux qui se remettent tant bien que mal de torrents de révélations et de rumeurs qui les ont accompagnés. Le magistrat est convaincu de la culpabilité d’un puissant. Pour pouvoir confondre le coupable, il lui apparait que l’appui des médias lui est indispensable. Il va donc falloir à la fois intimider, ce qui s’est toujours fait depuis la nuit des temps, mais surtout le faire savoir, pour qu’aucun retour en arrière ne soit possible. C’est ce mécanisme pervers dont un certain nombre de responsables vont être les victimes il y a plus de vingt ans, avec une connivence clairement affichée entre magistrat et « journaliste d’investigation » et images proposées, photos, procès-verbaux…pour assurer le résultat. Désormais ce sont des films obtenus avec des smartphones qui font le tour des réseaux sociaux et que personne ne semble pouvoir (et vouloir !) arrêter.
La théorie de l’époque était simple, « il n’y a pas de raison de traiter différemment un puissant  ou un voleur de pommes ». Cette façon de voir était fausse, le voleur de pommes n’intéresse personne, mais le puissant que l’on fait tomber intéresse la presse, toute la presse , y compris celle qui avait autrefois le but noble d’informer et de faire réfléchir.
Pour les autres puissants, celui qui est pris dans les filets devient un paria, on s’en protège, on le fuit, et surtout on tente d’en rajouter un peu, c’est toujours ça qu’on n’ ira pas chercher ailleurs …c’est-à-dire chez soi ! Je pourrais être heureux aujourd’hui de voir beaucoup de mes contempteurs d’alors se faire rattraper par ce triste assemblage justice-médias, mais ce n’est pas le cas. Mon pays ne mérite pas que l’on traine dans la boue autant de personnes, chacun a sa part d’ombre, ses faiblesses, et on est d’abord ce que l’on fait , la réussite n’est pas un péché , même si elle fâche les jaloux.
Un couple infernal m’a empêché de poursuivre le métier qui me passionnait et me rendait heureux, tant pis pour moi, ma torture et celle de ma famille  ont rendu certains célèbres, tant mieux pour eux. Mais notre pays ne s’en porte pas bien pour autant, ne va pas mieux, et cela me désole.
Lorsque la presse vous annonce la convocation chez le juge, convocation que vous recevez un ou deux jours plus tard, il y a un problème, lorsque la perquisition s’accompagne d’un photographe, il y a un problème, lorsque le procès-verbal d’audition est entre les mains des journalistes, mais pas dans les vôtres, il y a un problème, lorsque les questions posées par le juge sont dans le journal la veille de l’audition, ( et même les réponses que l’on vous suggère) il y a un problème…et cela c’était pour moi en 1996 et cela n’a choqué personne!
La justice est indépendante dit-on, qu’est-ce que cela veut dire ? Indépendante de la presse ? Surement pas ! Hypersensible à l’opinion publique et à son expression, c’est incontestable .
« la justice n’est pas de ce monde » disait ma grand-mère, elle, au moins elle croyait dans l’autre, pas moi !
Alors Jean-Luc Mélenchon est ému, je comprends son émotion, mais c’est un peu tard , il fallait se réveiller avant et travailler sur les rapports entre justice et médias dans les démocraties et en particulier la nôtre. Les réseaux sociaux viennent fragiliser encore plus un système sur lequel on n’a pas suffisamment réfléchi. Et  si on essayait de débattre de ce sujet et de progresser ? Je ne peux pas me résigner au délabrement actuel . 

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