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Pourquoi la baisse des charges est essentiellement une solution en trompe-l'œil
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Effet d'optique

Pourquoi la baisse des charges est essentiellement une solution en trompe-l'œil

Le président de la République a annoncé lors de sa dernière conférence de presse la suppression à l’horizon 2017 des cotisations familiales pour les employeurs et les travailleurs indépendants. Cette mesure qui permettrait d'alléger le coût du travail vise à créer de l'emploi.

Olivier Passet

Olivier Passet

Olivier Passet est économiste et directeur des synthèses économiques chez Xerfi où il s'occupe du suivi des politiques économiques et des mutations de l’appareil de production.

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Atlantico : Utilisée depuis plusieurs années par les dirigeants de droite et de gauche, la baisse des charges liées au travail a souvent été présentée comme une solution coûteuse politiquement mais efficace en termes d'emplois. Qu'en est-il concrètement ?

Olivier Passet : Quelques masses d’abord. Les baisses de charges, c’est un peu moins de 28 milliards, dont environ 22 milliards d’allégements généraux, essentiellement ciblés sur les bas salaires. Le reste vise les publics spécifiques de la politique de l’emploi aidé (alternance etc.). C’est beaucoup en effet. Cela représente près du quart des dépenses publiques en faveur de l’emploi. Beaucoup plus encore si l’on y agrège en 2014-2015 les 20 milliards du CICE. Ces politiques de baisse générale des charges ont fait l’objet de très nombreuses évaluations depuis 10 ans. Pas toujours concordantes. Mais le bilan en emploi est globalement positif. Les résultats oscillent dans une fourchette comprise entre 400 à 800000 emplois créés ou sauvegardés. Autrement dit, chaque emploi coûterait a posteriori à la collectivité entre 25 000 et 50 000 euros par an. Parler de solution coûteuse pour l'Etat et politiquement efficace en termes d’emplois paraît donc une formule adaptée.

Mais attention, ce qui a été évalué jusqu’à ce jour, ce sont les politiques de baisse sur les bas salaires. De loin les plus efficaces en termes d’emploi, car c’est le volume de travail non qualifié qui répond le plus vite et le plus fort aux baisses de coût. Surtout dans le contexte français, où le SMIC peut constituer un élément dissuasif à l’embauche. A la différence des politiques ciblées du passé, la suppression de cotisations familiales proposée par François Hollande induit une baisse uniforme de 5,25 % des salaires bruts, pour tous les secteurs et toutes les qualifications. Ce type de dispositif n’est pas évalué. Il est réputé moins efficace sur l’emploi. En revanche, par rapport à l’existant, il étend l’avantage à l’ensemble des secteurs, notamment ceux qui disposent des qualifications les plus élevés, des plus hauts salaires et qui sont souvent les plus ouverts à l’exportation. C’est essentiellement une arme de restauration de la compétitivité à effet plus diffus sur l’emploi.

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Une récente étude publiée par Natixis révèle que sur les 13 secteurs de l'économie, seulement cinq (matériel transport, télécommunications, biens de consommations, tourisme et biens d'équipements) ont vu leurs marges baisser ces dernières années, principalement pour des raisons externes au coût du travail. Alléger le poids fiscal sur ces structures est-il donc particulièrement justifié ?

Natixis a parfaitement raison de souligner la baisse du taux de marge des entreprises, qui a été beaucoup commentée ces dernières semaines, est très concentrée sur quelques secteurs concurrentiels, dont les télécommunications, exposées à la déréglementation. La dégradation dans les services a été de moins grande ampleur, sauf dans l’hôtellerie-restauration, partiellement exposée à la concurrence aussi.

D’accord aussi pour dire qu’il n’y a pas eu de dérive généralisée des coûts du travail en France. La France est un pays médian en Europe de ce point de vue. L’écrasement des marges vient d’abord du fait que certaines activité ont dû affronter une déflation sur les prix particulièrement intense, notamment dans les biens d’équipement et les télécommunications. D’autres en position de sous-traitance ont subi indirectement  la pression de leurs donneurs d’ordre.

Mais lorsque l’on scrute de plus près les évolutions le plus récentes, on constate que ce sont maintenant les services réputés moins exposés, le commerce, les services aux entreprises (informatique, audit) et toujours l’hôtellerie-restauration qui expliquent le gros de la dégradation des marges. Les secteurs, coincés sur la demande intérieure anémiée en France et en Europe, compressent aussi leurs marges. Il y a donc les tendances longues que décrypte la note de Natixis, et puis il y a l’histoire plus récente d’une déflation de plus en plus diffuse, où l’on voit que tous les secteurs sont maintenant en souffrance. Paradoxalement, l’industrie est aujourd’hui entrée en phase de restauration de ses marges. Difficile dans ce contexte de désigner les secteurs qui seraient les plus légitimes pour bénéficier d’une baisse des charges. D’autant que tous les secteurs sont intégrés. Même si certains reportent l’ajustement sur les autres et parviennent à sauvegarder leurs marges, cela ne les déqualifie pas. En atténuant le besoin d’ajustement, on oxygène toute la chaîne d’approvisionnement. On a vu aussi récemment que la reconstitution de la profitabilité de l’industrie allemande devait beaucoup à la modération des coûts dans les services.

Il faut surtout être conscient que la France continue à perdre des parts de marché sur les marchés extra-européens. Les entreprises françaises qui ont survécu et performent à l’étranger sont éventuellement profitables, voire plus profitables que les autres. Cela ne veut pas dire que nous n’ayons pas un  problème de rentabilité à l’exportation. Car malheureusement, les entreprises disqualifiées ou démotivées sont sorties de l’échantillon. L’enjeu prioritaire pour la France est de rétablir cette force de frappe. Il est surtout de faire en sorte que les entreprises françaises puissent embrayer sur la reprise mondiale qui se dessine. De ce point de vue, une baisse des charges s’appliquant aussi aux secteurs à forte valeur ajoutée, contrairement aux précédentes, est utile. Car saisir ce filet de croissance permettra de dynamiser d’autres secteurs en amont et de réduire la casse sur l’emploi. Il y a le montant des baisses de charge, mais il y a aussi le moment de la réforme. Et là c’est le bon moment. Les entreprises qui ont besoin de restaurer leurs marges pourront le faire. Celles qui ont une urgence d’investissement aussi. Celles qui veulent embaucher le feront. Et celles qui peuvent éventuellement augmenter les salaires fourniront du carburant aux autres via la demande. L’efficacité sur l’emploi est bien sûr diluée. L’emploi se créera au rythme de la restauration de notre base productive, c’est-à-dire très lentement…. Mais la mesure est utile. C’est une quasi-dévaluation. Et c’est bien ce dont l’économie a besoin, dans un environnement européen où plus 14 pays ont pratiqué des politiques de dévaluation fiscale durant la crise.

Même si les allègements de charges permettent d'élargir la marge de manœuvre des entreprises, peut-on dire qu'elle créent mécaniquement de l'emploi ?

Si je prolonge le raisonnement précédent, il est clair que les baisses de charge de produiront pas d’effet mécanique immédiat. La plupart des entreprises naviguent aujourd’hui en-dessous de leur capacité. On peut penser que l’urgence pour elles est de rétablir leur profitabilité et d’investir, après plusieurs années de gel des projets. L’impératif, dans la plupart des secteurs, est celui de la reconstitution de la productivité et des positions de marché. Et d’ailleurs, les tendances actuelles de l’emploi permanent (hors intérim) en témoignent. L’économie marchande détruit des emplois permanents au rythme de 60 000 par an. Les derniers chiffres d’embauche en CDI ou en CDD longs de l’ACOSS, pour le quatrième trimestre, montrent que le processus de restructuration reste intense, notamment dans l’industrie.

En revanche, on peut penser que la baisse des charges peut limiter, ou du moins temporiser, la casse sur l’emploi en desserrant la pression sur toute une série de secteurs. Il n’y aura pas de création d’emplois à ce stade mais probablement un mouvement de destruction atténué. Ceux qui jugeront l’impact de ces mesures par rapport à un scénario de stabilité ne verront rien. Ceux qui se réfèreront au trend actuel de destruction verront peut-être quelque chose. 

Quelles solutions pourraient en conséquence apparaître crédibles pour relancer l'emploi ? (dévaluation interne, monétaire, grands travaux...)

Dans le contexte actuel, relancer l’emploi pour relancer l’emploi pourrait s’avérer contreproductif. Soucions nous d’abord de saisir le train de la croissance mondiale. La France doit jouer sa reprise à la remorque des autres. C’est toute l’ambiguïté du slogan « enrichir la croissance en emploi », qui reformulé devient « ralentir la productivité ». Ce qui permet à une économie retardataire d’accrocher le train d’une reprise, c’est justement la vitesse du processus de restauration de sa productivité et c’est la qualité de son positionnement à l’exportation. Dans ce contexte, je ne préconiserai pas une dévaluation salariale interne de type espagnol. La France y a échappé et heureusement. L’avantage d’être à la remorque d’une reprise, c’est qu’une simple modération salariale graduée et relative permet de se remettre sur les rails en matière de compétitivité. L’autre urgence me paraît de progresser en matière d’harmonisation fiscale au plan européen. L’Europe ne pourra pas résoudre ses problèmes de chômage de masse tant qu’elle jouera sans fin le jeu de la dévaluation fiscale et sociale, qui au final alimente une déflation très préjudiciable aux entreprises. Certes, le développement de vrais projets industriels paneuropéens dans les domaines de l’énergie et de l’information notamment, là où la taille des réseaux est cruciale, serait souhaitable. Mais là, encore plus que pour la préconisation précédente, on est dans les vœux pieux, me semble-t-il.

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