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Pourquoi il est urgent de réinventer un libéralisme qui ne serve pas d’alibi à un capitalisme financier mondialisé et prédateur
©D.R

Libéralisme différencié

Pourquoi il est urgent de réinventer un libéralisme qui ne serve pas d’alibi à un capitalisme financier mondialisé et prédateur

Nous continuons de croire que nous vivons dans un univers de concurrence libre et parfait alors qu'il n'en est rien. Ni au niveau intérieur en France au regard du prix accordé aux grandes entreprises par la tradition colbertiste française, ni à l'extérieur avec la concurrence faussée induite par un libre-échange naïf.

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Atlantico : Alors que "l'ultralibéralisme" ou le "néolibéralisme" sont largement mis en cause dans les sociétés occidentales, en se plaçant sous l'angle de la France, quelles seraient les bouleversements profonds à mettre en oeuvre permettant de rectifier la tendance actuelle, et revenir à une forme de capitalisme permettant de favoriser la prospérité de tous ?  Comment réinventer le libéralisme pour éviter les dégâts connus lors de ces dernières années ?

Alexandre Delaigue : Commencer par ne plus se poser la question en termes de « libéralisme » serait un bon début. Les débats économiques nationaux ne se posent pas en termes de grands systèmes de pensée et la catégorie « capitalisme » contient une telle variété de formes que se demander si l’on est pour ou contre n’a guère de sens. L’autre idée reçue dont il faudrait sortir est celle d’une économie française en crise majeure et existentielle, dont la seule solution passe par des mesures radicales. La réalité est que l’économie française, même si elle a des problèmes – qui n’en a pas ? – fonctionne normalement. Il n’y a pas de baguette magique permettant d’arranger tout. Il est possible de faire d’autres choix collectifs mais cela passe par des petites réformes, pas par le fait de renverser la table. Les problèmes sont connus. Un marché du travail dual qui apporte beaucoup de protections aux uns mais rend l’accès difficile aux nouveaux entrants. Des politiques macroéconomiques européennes qui fonctionnent mal et contraignent la demande. Un système productif très réglementé qui ne favorise guère l’émergence de nouveautés. Un poids de l’Etat important sans qu’il y ait des mécanismes qui garantisse l’efficacité de la dépense publique. Chacun de ces problèmes appelle des réponses techniques, mais on perd du temps à les qualifier de « libérales » ou « étatistes ». Faire en sorte que les services publics fonctionnent bien, est-ce libéral ou étatique ? La première des réinventions, c’est de changer de langage et de perspective.

>>> Lire aussi sur ce sujet : Pourquoi il est grand temps de penser à refonder les grandes organisations internationales pour échapper à la “fatalité” d’une mondialisation qui maltraite la France qui souffre <<<

Mathieu Mucherie : Le capitalisme est là, pour un bon moment ; Jean-Claude Michéa reconnait qu’il est plus facile aujourd’hui d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. Paul Jorion et les autres prétentieux qui pronostiquent la fin prochaine du capitalisme depuis des siècles me font bien rire. Par contre, dans l’équation capitaliste, l’exposant libéral peut être plus ou moins fort. Une sorte de capitalisme d’Etat conviendrait sans doute à beaucoup de Français qui se souviennent des années 60 et qui voient les succès de la Chine, une sorte de paternalisme assez fermé qui fonctionne bien à un certain stade du développement et quand les prélèvements sont faibles et les dettes aussi. De nos jours, avec une économie plus immatérielle, et plus ouverte, l’exposant libéral devrait être plus fort dans notre formule capitaliste, d’autant que nous avons renoncé à un instrument bien pratique de flexibilisation, le taux de changes. Mais les gens n’en veulent pas, qui ont bien repéré que ceux qui vantent la libéralisation du marché du travail n’ont pas pour la plupart envoyé un CV depuis longtemps. Ils ont trop peur de se faire avoir, la confiance est très basse.

Je trouve que les pays qui ont gardé leur politique monétaire (la Suède, le Royaume-Uni, la Suisse, la Pologne) s’en sortent bien, ou mieux ; ce n’est qu’une condition de la prospérité et elle est loin d’être suffisante, mais il faut bien commencer quelque part. Avec un petit souffle de croissance, et l’annulation d’une partie des dettes, la confiance repartirait peut-être. A partir de là, nous aurions une chance ; alors que la voie antilibérale ne peut qu’échouer.     

Comment est il possible de qualifier le libéralisme français ? Quels sont les "dérives" françaises ? Ne peut on pas voir une forme de libéralisme différencié, celui étant "imposé" à une partie de la population, ou les PME, qui le subissent, alors qu'il pourrait protéger d'autres catégories de la population, comme les multinationales, et leurs dirigeants ? Que pensez du discours classique, indiquant que la France serait un pays très éloigné du libéralisme ? Ce constat est il vrai pour tous ?

Alexandre Delaigue : Le libéralisme en France est le verre à moitié vide ou plein. Selon qui vous écoutez, vous aurez le sentiment d’un pays qui a subi un assaut majeur de libéralisation économique, ou au contraire, d’un enfer soviétoide qui brime ses entrepreneurs et fait fuir ses talents. Ces discours hystériques ne signifient pas grand-chose de concret. Il est vrai que le libéralisme « différencié » ressemble parfois à l’image que l’on observe, par exemple sur le marché du travail. Entre l’intérim, les réformes successives du licenciement, les auto-entrepreneurs et indépendants, de nombreux salariés sont en pratique sur un marché du travail très peu protecteur tandis que d’autres sont dans des situations tellement stables qu’ils redoutent de les quitter ou le moindre changement. C’est un peu la même chose dans la distribution, ou la réglementation et la concurrence se font plutôt au détriment de petits acteurs – pensez aux relations entre les agriculteurs et la distribution ou les industriels de l’agroalimentaire. Il y aurait une opportunité pour un « libéralisme du peuple », pour reprendre l’expression de l’économiste Luigi Zingales, un programme qui viserait à lutter contre les positions acquises et les rentes, qui amplifierait la concurrence pour les grandes entreprises et favoriserait les nouveaux entrants. Le moins que l’on puisse dire est qu’un tel programme n’est pas populaire, il reste donc un concept.

Mathieu Mucherie : Le discours français sur le libéralisme est hallucinant quand on sait le niveau de réglementation qui règne, et les 1050 milliards d’euros de dépenses publiques chaque année. Il est surtout hallucinant car les grands auteurs ne sont plus lus. Prenez l’allocation universelle de Milton Friedman polluée par Hamon et d’autres, ou son impôt négatif qui ne fait guère recette dans le débat public, ou son long combat contre l’indépendance des banquiers centraux qui n’est même plus compris.   

La plupart de ceux qui sont considérés comme des libéraux en France ne défendent pas les acquis du libéralisme, ils défendent des privilèges antisociaux installés dans une position de force. On dit en France d’un individu qu’il est libéral quand il prétend que l’euro (un régime de changes fixes entre des pays très différents) est là pour 1000 ans, sans possibilité de sortie ni même de pétition (car il semble que le simple fait de critiquer la BCE est à la limite du blasphème). On dit en France d’un individu qu’il est libéral quand, après l’ENA et la haute administration, il monnaye son carnet d’adresses pour une fusion-acquisition, et qu’il retourne au bercail en libéralisant des trajets de bus et en donnant des leçons de morale, le tout en moins d’une décennie. Si Turgot, Bastiat et Rueff dirigeaient le pays, ces individus louches ne seraient pas aussi nombreux, et impunis.  

Comment jugez de la situation française, et européenne, vis à vis de la mondialisation ? La France et l'Europe n'ont-elles pas effectivement abordé la mondialisation dans une vision naïve de concurrence pure et parfaite avec des pays émergents ? Comment l'expliquer ? S'agit-il réellement de naïveté ?

Alexandre Delaigue : C’est un discours que l’on entend fréquemment. Mais à quoi correspond-il concrètement ? En pratique l’Europe et la France ont largement utilisé les règles internationales dans leur sens, que ce soit en imposant des contraintes aux nouveaux entrants ou en multipliant les traités commerciaux bilatéraux dans lesquels leurs interlocuteurs n’avaient rien à dire sous peine de perdre l’accès aux marchés européens. Le fait est que dans ces domaines, les politiques ont été confisquées et dissimulées, comme on le voit maintenant avec les mouvements hostiles aux traités comme le CETA. Les politiques ont fait ce qui leur paraissait la bonne chose à faire en omettant d’en informer la population, et en cas de problème, en donnant la responsabilité aux autres. Dans le même temps le public n’a guère envie de s’informer sur ces sujets pour en comprendre tous les enjeux (qui sont effectivement compliqués). On pourrait ajouter que certains chocs étaient un peu inévitables. Dès lors que la Chine entre dans le commerce mondial, le pays est tellement grand que cela ne peut qu’avoir des conséquences importantes. Il n’y a pas de naiveté, simplement une complaisance généralisée, entre des politiques qui n’ont pas envie de faire d’effort d’explication d’enjeux compliqués, et des populations qui n’ont pas envie d’entendre un discours indiquant qu’il n’y a pas de miracle et qu’il faut faire des choix. Nous sommes simplement tous devenus complaisants, faute d’enjeux majeurs.

Mathieu Mucherie : La France et l’Europe continentale ne se sont pas dotées d’une monnaie très flexible, à partir de structures économiques elles-mêmes déjà peu flexibles. C’est gênant pour naviguer dans les eaux de la mondialisation. Mais nous bénéficions aussi de cette dernière, en tant qu’importateurs, on a trop tendance à l’oublier. Ce n’est pas de la naïveté. Quand on regarde l’évolution des prix des services domestiques, par rapport à l’évolution des prix des biens importés, et la productivité misérable de nos services publics, on voit que nos gains en pouvoir d’achat sont presque tous liés depuis plus de 30 ans à l’ouverture aux échanges. C’est elle qui nous apporte l’aiguillon de la concurrence, c’est elle qui nous apporte l’innovation californienne ou taïwanaise. Avec les ressources qu’elle permet, nous maintenons cahin-caha ce vaste Etat-Providence que nous souhaitons surtout ne pas réformer. C’est amusant d’écouter Mélenchon, Dupont-Gnangnan et Le Pen : c’est comme ces dirigeants soviétiques de la tendance dure qui critiquaient les lopins de terre individuels sans voir que leur satané système étatiste ne pouvait survivre sans eux. Là encore la pédagogie qu’il faudrait engager est gigantesque, et je me demande s’il n’est pas un peu tard.       

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