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Yannick Jadot lors d'une conférence de presse durant la campagne présidentielle de 2022.
Yannick Jadot lors d'une conférence de presse durant la campagne présidentielle de 2022.
©STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Tous aux abris ?

Petite évaluation du programme économique de Yannick Jadot

Le candidat EELV à l'élection présidentielle s'est confié à la rédaction des Echos sur ses projets de réformes. Quelle est la philosophie générale de ses propositions sur le plan de l'économie ? Que révèle-t-elle sur sa vision du capitalisme ?

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico : Dans une interview au journal Les Echos, Yannick Jadot précise son programme économique déjà détaillé sur son site Internet. Comment analyser la philosophie générale de ses propositions ? Que nous dit-elle de sa vision globale du capitalisme ?

Alexandre Delaigue : Cela avait déjà été articulé pendant la primaire : la priorité aux questions environnementales. Ce n’est pas un programme de décroissance affichée comme telle et qui s’oppose directement au capitalisme, mais c’est un programme qui donne la priorité à l’écologie sur les questions économiques. Ce programme ressemble aussi à une forme d’héritage de la sociale-démocratie, avec la lutte contre les inégalités en deuxième élément derrière l’écologie. C’est un programme ancré clairement à gauche mais plus gouvernemental que véritablement radical. Cela donne des mesures comme l’ISF environnemental ou le bonus-malus environnemental sur l’ISF.

Michel Ruimy : Pour les « Verts », devant l’urgence environnementale, le temps est venu pour l’écologie de gouverner. A cet égard, leur slogan de campagne : « Changeons » sonne comme une alerte.

Le projet « Vivant, pour une République écologiste » souhaite marquer une rupture nette avec les anciens gouvernements. Sa ligne de conduite vise à défendre, en 120 propositions, une économie régulée tant au plan écologique que social. Il comprend notamment une sortie du nucléaire, davantage de justice sociale et un plan d’investissement annuel pour la transition écologique de 60 milliards d’euros. Dans le même temps, si le candidat des Verts est profondément européen, il souhaite de profondes réformes.

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Reprenant la formule de la présidente de la FNSEA, Christiane Lambert, ce programme n’est ni « vert radical [ni], ni vert foncé [mais] un vert nuancé ». Il s’inscrit dans un verdissement du capitalisme, encadrant ses débordements. Il ne dénonce, en aucun cas, sa responsabilité dans la crise écologique actuelle, dans la remise en cause de sa raison d’être : l’accumulation des profits, l’exploitation sans fin des ressources naturelles et l’accroissement des inégalités. Bien que combattant le capitalisme financier, le candidat d’Europe Ecologie Les Verts (EELV) constate, de manière pragmatique, que le monde ne peut toutefois pas, aujourd’hui, s’affranchir de l’économie de marché. Il ne pourrait y avoir de transition écologique sans entreprises, sans salariés. Une « cohérence verte » compatible avec « capitalisme vert » !

Cette stratégie sera-t-elle payante pour un candidat crédité aujourd’hui d’environ 5% dans les sondages ?  Enregistrera-t-elle un score à la hauteur de ce que représente l’enjeu de l’écologie, en bonne place dans les préoccupations des Français ? Rendez-vous en Avril.

Quelles sont les mesures les plus fortes de son programme ? A quel point certaines d’entre elles pourraient avoir un impact important sur la vie des Français - en positif ou négatif- ?

Alexandre Delaigue : Même en l’état actuel des choses, nos modes de vies dans les prochaines années pourraient être amenés à changer beaucoup. Ce programme fait entrer dans le grand bain dans cette dimension-là. C’est un programme avec beaucoup moins de transport en voiture, des transports en avion et des marchandises qui coûteraient bien plus cher. C’est un programme qui serait très coûteux sur le plan du pouvoir d’achat. La manière de faire passer ça est de le faire peser le plus possible sur les hauts-patrimoines et hauts-revenus. Les déplacements seraient plus onéreux en raison de la taxe carbone, les techniques agricoles – bien différentes en termes d’environnement – feraient augmenter les prix de la nourriture. Cela implique des changements importants en termes de mode de vie. Et cela va se ressentir en particulier sur les classes moyennes, sauf à réussir à faire peser cela entièrement sur les plus hauts revenus.

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Michel Ruimy : Sur les questions impactant le plus la vie des Français aujourd’hui, Yannick Jadot prévoit notamment, en matière de pouvoir d’achat, d’élever le Smic à 1 500 euros net en cours de mandat, un « chèque énergie » annuel de 400 euros pour près de 6 millions de ménages, la baisse de la TVA sur les produits écologiques, un revenu citoyen dès 18 ans « garantissant que personne ne vivra avec moins de 918 euros par mois »… Pour ce qui concerne la santé, 100 000 infirmiers seraient embauchés, les salaires des soignants revalorisés de 10%. Dans le domaine de l’éducation, 65 000 enseignants seraient recrutés et leurs salaires réajustés. Pour les plus âgés, pas de report de l’âge légal du départ à la retraite, aucune personne âgée sous le seuil de pauvreté, 8 personnels pour 10 résidents en Ehpad, avec des salaires plus élevés. La matrice de sa politique énergétique est l’abandon du nucléaire avec un objectif de 100% d’énergies renouvelables entre 2040 et 2050, la nationalisation d’EDF « pour éviter les hausses brutales des prix de l’électricité ». Enfin, le candidat annonce 700 000 nouveaux logements sociaux avant 2027.

Afin de mettre en application son projet, le candidat compte sur une fiscalité carbone étendue à l’ensemble des secteurs, sur un investissement massif de l’État via les commandes publiques, pour enclencher la transition écologique, notamment dans les transports et le développement des énergies renouvelables, sur la rénovation thermique des logements et établissements publics, sur la fin de la voiture diesel et à essence à moyen terme, sur la réorientation de l’agriculture vers un modèle paysan.

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Une idée originale est la diminution du temps de travail, pas nécessairement sur une base hebdomadaire mais sous la forme d’un compte personnel afin de permettre, tous les 5-10 ans, au salarié de prendre 6 à 12 mois sabbatiques rémunérés.

Yannick Jadot veut revenir sur la flat tax et sur la réforme de l'ISF, estimant que « ces réformes devaient favoriser l'investissement, et Emmanuel Macron s'était engagé à revenir en arrière si ce n'était pas le cas, or toutes les études d'évaluation soulignent qu'il n'y a pas eu un euro d'investi en plus. » A-t-il raison ?

Alexandre Delaigue : Il y a un assez large consensus pour dire que ça n’a pas eu d’effet majeur sur l’investissement. Que ce soit aux USA, avec la réduction de l’impôt sur les sociétés et les réformes fiscales ou en France avec l’ISF et la Flat tax on fait le même constat d’une efficacité peu importante. Après, ce n’est pas parce que la mesure montre un manque d’efficacité que ces mesures n’auraient pas dû être faites. Il faut noter que dans les cinq années du quinquennat Macron, le Covid a bouleversé les choses et que cela pourrait expliquer une difficulté à évaluer les effets. Mais de mon point de vue personnel, cela n’aurait pas changé grand-chose. En revanche, par rapport à ce que coûte un programme de transition écologique fort, les moyens n'y sont pas. Cela coûterait bien plus cher à beaucoup plus de gens. Dire qu’on va se contenter de le faire payer au plus élevé est faux. Ce programme va coûter très cher aux classes moyennes.

Après, on peut décider que le mode de vie des classes moyennes est intenable : le pavillon, les vacances au ski, les voyages en avion low cost. On peut politiquement le décider. Mais dans ce programme il y a une ambiguïté qui consiste à croire que l"on va faire payer uniquement les plus riches alors qu’objectivement, ce n’est pas vrai.

Yannick Jadot a également déclaré : "La compétitivité des entreprises ne relève pas que de la baisse de la fiscalité et du coût du travail. Le grand levier de la création de valeur aujourd'hui, c'est l'investissement dans la transition écologique, l'association des salariés à la gestion des entreprises. Pas les rentes de situation soutenues par l'Etat au détriment de l'innovation. La baisse des impôts de production ne profite qu'aux plus grandes entreprises capitalistiques, celles qui émettent le plus de CO2." Ce constat vous parait-il juste ? La baisse des impôts de production est-elle une erreur ?

Alexandre Delaigue : Il est en partie vrai. L’un des plus gros bénéfices du CAC 40 sera certainement Total, qui a une très haute valorisation boursière et un seuil de rentabilité largement en dessous du prix actuel du baril. On peut imaginer un monde ou Total ne gagnerait plus d’argent, mais ça ne se ferait pas en quinquennat de Yannick Jadot. Si on décide de taxer Total et qu’en même temps on n’utilise plus de pétrole alors les profits vont diminuer. Et on n’aura plus rien à taxer pour financer la transition écologique. Soit vous faites la transition écologique, soit vous agissez pour la compétitivité des entreprises mais vous n’aurez très probablement pas les deux.
Peut-être que l’avenir est dans les entreprises et la vie locale, mais croire que c’est en adoptant un modèle comme celui-ci qu’on aura des champions compétitifs pour demain n’est pas réaliste. Ce sont deux projets de société très différents et difficilement compatibles.

Que penser de son bonus-malus climatique sur l’ISF et l’impôt sur les sociétés et de sa fiscalité verte qu’il juge “impératifs” ?

Alexandre Delaigue : Ce sont des mesures très faciles à annoncer mais très compliquées à mettre en pratique. Car comment mesurer les choses ? Si je suis très riche et que j’ai des actions Total, ça parait relativement simple. Mais si ce sont des actions LVMH ou BNP, c’est plus difficile de statuer. On a des agences de notation qui évaluent les investissements mais elles sont loin d’être infaillibles. Il suffit de regarder le scandale Orpea. Orpea était parmi les mieux classés de l’investissement responsable. La notation n’est donc pas si évidente.

Michel Ruimy : L’eurodéputé, souhaitant accorder écologie et justice sociale, envisage de faire passer les taxes et impositions sous les fourches caudines de leur impact climatique (mise en place d’un système bonus-malus appliqué à l’ensemble de la fiscalité). Ainsi, l’impôt général sur la consommation, la TVA, sera plus important pour les produits issus des circuits longs ou concernés par l’obsolescence programmée. De même, le programme écologiste prévoit une réduction à 5,5% la TVA pour les transports collectifs, une augmentation à 20% de la taxe pour les transports polluants et la création d’un impôt climatique sur la fortune pour les patrimoines supérieurs à deux millions d’euros. Ainsi, l’ensemble des particuliers et des entreprises est concerné.

Rappelons que le principe du « bonus-malus », hérité de l’économiste Pigou, est simple a priori : ceux qui se comportent mal sont punis, ceux qui sont vertueux sont récompensés. La Suède a été le premier pays à introduire, en 1991, une taxe carbone, modulée en fonction de l’exposition des consommateurs à la concurrence internationale, complétée par une taxe sur l’énergie, de type accise, similaire à la TICPE française. Une imposition accompagnée d’une politique de « contreparties » mise en place pour les bons élèves (exemption de charges sociales pour les entreprises).

Ce pays peut être considéré comme un modèle en la matière car il a non seulement l’impôt le plus élevé du monde, mais il a également réussi à l’augmenter et à l'étendre progressivement. Yannick Jadot pourrait s’en inspirer utilement. Toutefois, il devra être vigilant au montant des pénalités imposées aux entreprises qui ne « décarbonent » pas assez vite leurs activités. En effet, le système du « bonus-malus » est délicat à manipuler en pratique car il convient de viser juste pour fixer le prix au bon niveau. L’exemple de la « crèche d’Haïfa » montre que la contrainte la plus efficace n’est pas nécessairement pécuniaire. Dans cette ville d’Israël, certains parents avaient tendance à arriver en retard pour récupérer leurs enfants. Le maire a décidé que les retardataires devraient payer une amende. Tous les parents ont préféré, en définitive, payer qu’être contraints par un horaire !

Comme le résume le journal Les Echos, il prévoit environ 70 milliards d'euros de dépenses nouvelles pour les services publics ainsi qu’un plan d'investissement annuel de 25 milliards. Tandis que le financement se fera par une imposition accrue des plus riches. Le projet économique global de Yannick Jadot est-il réaliste sur le plan budgétaire ? Et est-il capable de répondre aux enjeux économiques et écologiques ?

Alexandre Delaigue : Le financement par les plus riches n’est pas suffisant, même en prenant beaucoup au plus riche. Par ailleurs, cet argent c’est d’abord du patrimoine dont la valorisation diminuerait beaucoup si une fiscalité très forte existait. Il y a des patrimoines élevés car certaines personnes ont des grosses parts dans des entreprises (Bernard Arnault et LVMH). Mais si on annonce une hausse forte de la fiscalité, soit les personnes vont partir, soit la valorisation des entreprises va en subir les conséquences. Là encore, on peut décider d’augmenter la fiscalité des plus hauts revenus et patrimoines mais ce n’est pas suffisant. L’argent n’est là que par valorisation boursière.

Michel Ruimy : Le projet envisage de mettre en place un bonus-malus écologique sur le patrimoine financier c’est-à-dire un impôt sur la fortune ciblant les 1% les plus riches avec 1% d'imposition pour un patrimoine de 2 à 8 millions d’euros, 2% de 8 millions à 1 milliard et 3% au-delà pour un rendement de 15 à 20 milliards.

Au-delà des questions financières, si le positionnement politique de cette proposition d’« impôt climatique » sur la fortune risque d’éloigner Yannick Jadot des électeurs du centre, qui avaient largement contribué, en 2019, au très bon score de la liste écologiste aux élections européennes, il confirme le fossé qui existe entre les « Verts » français et les « Grünen » allemands, aujourd’hui au pouvoir au sein d’une coalition à Berlin.

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