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D’après les derniers chiffres publiés sur la natalité au Japon, les moins de 15 ans ne représentent plus que 12,9 % de la population totale
D’après les derniers chiffres publiés sur la natalité au Japon, les moins de 15 ans ne représentent plus que 12,9 % de la population totale
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Catastrophe démographique

Natalité au plus bas au Japon, en Italie et en Allemagne : le reflet d’une population suicidaire fatiguée d’elle-même ou la somme d’égoïmes individuels ?

D’après les derniers chiffres publiés sur la natalité au Japon, le nombre de personnes de moins de 15 ans (16,49 millions) a baissé de 150 000 en 1 an, pour ne plus représenter que 12,9 % de la population totale ainsi que respectivement à 13,2 et 13,8 pour l'Allemagne et l'Italie. Symptôme de sociétés fatiguées d'elles-mêmes ou des égoïsmes additionnés ?

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont est géographe, économiste et démographe, professeur à l'université à Paris IV-Sorbonne, président de la revue Population & Avenir, auteur notamment de Populations et Territoires de France en 2030 (L’Harmattan), et de Géopolitique de l’Europe (Armand Colin).

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Atlantico : D’après les derniers chiffres publiés sur la natalité au Japon, le nombre de personnes de moins de 15 ans (16,49 millions) a baissé de 150 000 en 1 an, pour ne plus représenter que 12,9 % de la population totale. Allemagne et Italie ne sont pas en reste pour autant avec des taux respectivement  à 13,2 et 13,8 (France: 18,7%). Dans quelle mesure ces chiffres sont-ils inquiétants ? Selon que l’on parle du Japon, de l’Allemagne ou de l’Italie, les préoccupations sont-elles différentes ?

Gérard-François Dumont : Dans l’ensemble du monde, le XXIe siècle sera le siècle du vieillissement, c’est-à-dire de l’augmentation du pourcentage des personnes âgées. Ce phénomène a deux causes. La première est l’augmentation de l’espérance de vie des personnes âgées, réalité imprévue qui a commencé dans les années 1970, que l’on appelle le vieillissement « par le haut ». L’autre cause est celle qui fait l’objet de votre question, c’est le vieillissement « par le bas », c’est-à-dire l’affaiblissement de la fécondité. Or, de nombreux pays sont aujourd’hui dans ce que j’ai appelé un « hiver démographique », conséquence d’une fécondité désormais faible depuis plusieurs décennies, aux environs de 1,5 enfant par femme qui durablement baissé et se trouve maintenant nettement en dessous du seuil de remplacement, qui est de 2,1 enfants par femme dans des pays à bon réseau sanitaire comme le Japon, l’Allemagne ou l’Italie.

Au Japon et en Allemagne, chaque année, le nombre de décès est déjà supérieur à celui des naissances et en Italie, le même phénomène va très probablement se produire. Les projections annoncent donc une baisse de la population active puis une baisse de la population tout court. Ce qui différencie le Japon de l’Allemagne ou de l’Italie tient au fait que le Japon connaît une faible immigration alors que l’affaiblissement  démographique de l’Allemagne ou de l’Italie ont été en partie freinés par les apports migratoires. C’est pourquoi j’ai titré mon étude sur le Japon : les enjeux géopolitiques d’un "soleil démographique couchant[1]".

De quoi ce phénomène est-il la conséquence, ou au moins le témoin ? Les difficultés économiques brident-elles la fonction traditionnellement reproductrice de la société, en encourageant les égoïsmes ? 

La cause initiale de l’hiver démographique n’est pas à chercher dans les évolutions économiques, mais dans des changements sociaux et culturels. Ces pays se sont caractérisés d’abord par un refus des familles nombreuses qui a minoré la fécondité moyenne et les naissances, puis, dans un deuxième temps, par un refus de l’enfant. Ce refus résulte d’une désaffectation pour le mariage et d’un pourcentage fort augmenté de femmes et de couples sans enfant dans des pays où les naissances hors mariage ne sont pas devenues socialement acceptées comme en France. A ceci, s’ajoute la faible acceptation du travail féminin pour une femme qui vient d’avoir un enfant et des politiques familiales inadaptées. Bien entendu, le contexte économique peut accentuer l’hiver démographique, mais n’est qu’un facteur second.

Une communauté de personnes qui ne cherche plus à garantir sa continuité démographique est-elle « fatiguée d’elle-même » ? Assiste-t-on à une forme relative de "suicide progressif" qui a déjà existé par le passé ? 

Effectivement, sans parler de suicide, c’est le remplacement des générations qui ne se fait pas, engendrant dans un premier temps le vieillissement puis, sauf, apports migratoires massifs ou remontée considérable de la fécondité, une baisse de la population. Le nombre d’habitants au Japon pourrait diminuer de 13% à l’horizon 2050, soit une diminution de 17 millions de personnes. Le poids démographique du Japon dans la région Asie Pacifique comme dans le monde pourrait donc s’abaisser fortement. La création de richesses pourrait être relativement réduite en raison d’une population active moins nombreuses. Pour illustrer une telle évolution, la mythologie nous propose Kronos, l’un des titans, qui dévorait ses propres enfants afin - croyait-il - de rester seul maître du monde.

Dans les pays en développement que sont l’Inde ou le Brésil, les moins de 15 ans constituent respectivement 29,3% et 24,7% de la population. Les pays riches ont-ils perdu la vitalité nécessaire à leur continuité, et si oui, comment la leur redonner ? 

En réalité, ce n’est pas exactement l’inverse. Le Brésil et l’Inde sont dans un période où leur mouvement démographique est évidemment différent. Le Brésil vient de terminer sa transition démographique, c’est-à-dire qu’il sort des décennies du XXe siècle où sa fécondité était relativement élevée et où l’amélioration sanitaire a augmenté le taux de survie des nouveau-nés et des jeunes. En conséquence de cette période, il a encore une population jeune qui lui offre une importante population active pour encore quelques décennies. Mais la fécondité du Brésil (1,9 enfant par femme[2]) est devenue aujourd’hui plus basse que celle de la France (2,0 enfants par femme). La population du Brésil commence donc à vieillir, mais avec une faible intensité. Quant à l’Inde, sa transition démographique n’est pas encore terminée sur l’ensemble de son territoire. La fécondité, bien qu’en forte baisse, est donc encore relativement élevée (2,5 enfants par femmes en 2012) et les marges de progression de l’espérance de vie y sont encore importantes car la mortalité des enfants est encore élevée. En conséquence, l’Inde pourrait devenir au XXIe siècle le pays le plus peuplé au monde, devançant la Chine dont la fécondité s’est effondrée et dont la population pourrait diminuer dès les années 2030.



[1] « Japon : les enjeux géopolitiques d’un « soleil démographique couchant », Géostratégiques, n° 26, 1er trimestre 2010

[2] Sardon, Jean-Paul, « La population des continents et des pays », Population & Avenir, n° 710, novembre-décembre 2012, www.population-demographie.org/revue03.htm

 

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