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Mort du maire de Signes : ces racines de la spirale infernale d’incivilités dans laquelle s’enfonce la France
©Reuters

Spirale infernale

Mort du maire de Signes : ces racines de la spirale infernale d’incivilités dans laquelle s’enfonce la France

Le Maire de Signes, Jean-Michel Mathieu est mort, ce lundi, renversé par un fourgon alors qu'il venait de demander aux ouvriers à bord du véhicule de ramasser des gravats déposés illégalement. Un fait divers qui illustre encore davantage le climat de tensions et d'incivilités qui semble régner en France.

Yves Michaud

Yves Michaud

Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le monde entier… quand il n’est pas à Ibiza. Depuis trente ans, il passe en effet plusieurs mois par an sur cette île où il a écrit la totalité de ses livres. Il est l'auteur de La violence, PUF, coll. Que sais-je. La 8ème édition mise à jour vient tout juste de sortir.

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Atlantico : La mort du maire de Signes intervient dans un contexte difficile. Les dérapages se multiplient, nous pensons par exemple, aux permanences d'élus locaux saccagés, à la défiance face à la police... Qu'est-ce que traduisent ces incivilités ? 

Yves Michaud : On parlait jusqu’à il y peu d’incivilités à propos des petites déprédations, injures, comportements agressifs ou impolis sans grandes conséquences physiques mais qui « pourrissent » la vie quotidienne, surtout de ceux qui ne sont pas protégés par la ségrégation des « beaux quartiers » ou de la vie isolée. Il me semble qu’on est maintenant bien au-delà de l’incivilité avec des comportements destructeurs de biens, personnes et même de vies. Il y a indiscutablement une brutalisation de la vie et une « dé-socialisation » des relations.
 
Elles ont beaucoup de causes : l’augmentation du nombre d’imbéciles qui se croient tout permis – ce que j’avais appelé dans mon livre de...1998 La violence apprivoisée des « primitifs normaux », le mauvais exemple des manifestations des Gilets jaunes ou des campagnes quasi-militaires de Zadistes. Le facteur déterminant me semble surtout la légèreté des sanctions encourues et surtout le très mauvais relais entre décisions de justice et exécution des peines.
 
Que risquent les deux idiots qui ont écrasé le maire de Signes ? Avec un avocat retors, ils diront qu’ils ont fait une fausse manœuvre ; on invoquera le doute et, dans le pire des cas, ils aurons cinq ans de prison dont deux avec sursis et feront un an de tôle. Nous n’avons quasiment plus dans l’arsenal répressif que des peines de prison ; les prisons sont pleines et les juges mettent un an ou plus à faire exécuter les peines. Pourquoi alors se priver de tuer son voisin ?
 

Nombreux sont les citoyens qui se sentent oubliés ou défavorisés par un système qui fonctionnerait contre eux (d'un point de vue économique et social). En ce sens ils perçoivent les forces de l'ordre et les autorités, par exemple, comme étant au service d'une minorité, minorité à laquelle ils n'appartiennent pas. Ainsi, faire respecter l'ordre est donc rendu plus difficile par cette situation. Comment réussir à revenir à une société civilisée ? Une société ou l'ordre et ses représentant ne sont ni haïs ni défiés mais respectés ? 

Yves Michaud : Je ne suis pas certain que le complexe de « justice de classe » soit si puissant que ça. Certes la répression contre les Gilets jaunes a été bien plus dure que contre les racailles de banlieues qui font à peu près la même chose, mais j’ai surtout le sentiment que chacun pense avoir des droits, peu de devoirs et risquer très peu à basculer dans la violence. Ce n’est pas un sentiment d’impunité complet mais d’immunité relative. On apprend régulièrement qu’un meurtrier était « défavorablement connu des services de police » et qu’il en est à sa vingtième affaire… Je dis depuis longtemps qu’il faut absolument augmenter le nombre des places en prison au lieu de pratiquer une sorte de numerus clausus honteux en réservant la prison aux pires criminels et aux pauvres types qui ne sont pas assez malins pour s’en sortir avec un bon avocat – ceux qui passent en comparution immédiate devant une justice d’abattage.

Je sais aussi que la prison est criminogène mais ici encore il faut faire preuve d’invention : il faudrait absolument séparer les primo-délinquants des récidivistes lourds, disposer d’unités psychiatriques pour les très nombreux délinquants très perturbés, et surtout, contrairement à la pratique reçue, faire absolument exécuter très vite les peines légères. Un mois en prison pour un ado, c’est une sale expérience qui le fait réfléchir. Il ne sert à rien d’attendre qu’il en soit à sa dixième condamnation.

Enfin, si ces dérapages se multiplient, peut-on parler de crise de la citoyenneté ? 

Yves Michaud :  Il est patent qu’on est en pleine crise de la citoyenneté. Les Français bi-nationaux ne se sentent pas plus français que ça. Les expatriés fiscaux se croient des citoyens exemplaires depuis Bruxelles ou Luxembourg. Les catégories privilégiées se sont aménagées des niches et des régimes spéciaux. Les politiciens cumulent allègrement indemnités, charges et, last but not the least, retraites. Jacques Toubon, le défenseur des droits trouve normal de commencer son mois avec 30.000 euros de salaires et retraites et il est loin d’être le seul.
 
Le regretté Roger Tropéano, un socialiste à l’ancienne, me disait que le scandale ce n’est pas le cumul des mandats mais le cumul des retraites… Comment voulez-vous que le citoyen lambda se sente engagé civiquement ? Maintenant qu’y faire ? Je ne vais pas prôner comme Robespierre « la terreur ou la vertu », mais il y a certainement du rangement et même du gros nettoyage à faire.
 

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