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Médecin en prison : ces transferts catastrophiques des patients entre la prison et l'hôpital

Depuis 2011, Anne Dulioust est médecin généraliste à l'hôpital pénitentiaire de Fresnes. Par choix. Après plusieurs années consacrées à la lutte contre le virus du SIDA, elle a décidé de soigner des malades détenus. Le constat qu'elle dresse pour nous sur ces malades en prison va heurter de nombreuses sensibilités, car exercer la médecine en milieu carcéral est un challenge quotidien. Extrait de "Médecin en prison", publié chez First (2/2).

Fernand n’est pas le seul patient pour lequel je me démène. Il me faut pourtant quelques semaines pour comprendre les dispositions de sortie de l’EPSNF quand il y a retour en détention. Pour ceux qui viennent de la maison d’arrêt des hommes, la sortie peut avoir lieu du jour au lendemain. Si l’hospitalisation a été de courte durée, ils retrouvent parfois leur cellule d’origine, un codétenu qu’ils connaissent, leurs affaires sont restées en place. Lorsque l’hospitalisation a duré plus de trois ou quatre jours, leur cellule est souvent occupée, l’administration pénitentiaire ne peut laisser une place inoccupée alors que la surpopulation carcérale atteint un niveau record. Je découvre aussi le problème des patients adressés par d’autres centres pénitentiaires d’Île-de-France ou de province. Ils ne repartent pas directement, tous retournent au grand quartier en attente de leur transfèrement. Je me renseigne, estimant inacceptable ce passage et ces semaines d’attente. N’y a-t-il vraiment pas d’autres solutions ? J’apprendrai par la suite que ce passage obligé par la case « Prison de Fresnes » était pour beaucoup de détenus un motif de refus d’hospitalisation.

J’ai le sentiment que mon travail ne sert à rien si la personne est ensuite « déposée » au grand quartier, le plus souvent sans lien avec sa famille, trop éloignée pour venir au parloir. Le contrôleur général des lieux de privation de liberté notait dans son rapport de visite réalisée début 2010 qu’environ deux cent cinquante personnes,soit 38 % des patients, étaient transférées à la maison d’arrêt de Fresnes à l’issue de leur séjour à l’hôpital, alors qu’ils n’en dépendaient pas. J’interroge les médecins qui travaillent à l’UHSI de la Pitié Salpêtrière, qui me montrent un texte de juillet 2010, précisant les conditions de sortie de nos structures respectives. L’administration pénitentiaire dispose de quarante-huit heures pour venir chercher une personne à l’UHSI et de sept jours pour l’EPSNF, une fois le bon de sortie signé par le médecin. À l’EPSNF, personne ne connaît ce texte, ni les médecins ni la direction, qui n’est plus la même qu’en juillet 2010. Je demande aussitôt que ce texte soit appliqué en en faisant un axe prioritaire d’amélioration de la qualité et en inscrivant dans le projet médical de l’établissement l’obligation de son application. Tous les acteurs locaux de la détention, soignants et personnels pénitentiaires, estiment cette demande bien fondée, car humainement hautement souhaitable et permettant de limiter la surpopulation de la maison d’arrêt. Il faudra néanmoins des mois pour que le service responsable de l’envoi des ordres de transfert, sans lesquels aucun transfèrement ne peut avoir lieu, accepte de traiter en priorité les demandes provenant de l’EPSNF.

Je ne me résigne pas, je garde les patients quelques jours de plus s’il le faut ; la durée moyenne de séjour augmente, ce n’est pas le plus important, j’oeuvre pour l’amélioration de la santé des personnes détenues, et non pour augmenter la rentabilité de l’hôpital. J’apprends à mieux anticiper les dates de sortie des patients, quitte à devoir les annuler en cas de survenue de complications médicales. À nouveau, au quotidien, c’est à Clara que je m’adresse quand je juge le délai trop long. Elle arrive à activer les bureaucrates et à mobiliser les escortes. Parfois même, en accord avec la direction, ce sont les agents d’escorte de l’EPSNF qui effectuent le transfèrement. Nos efforts sont couronnés de succès ; en 2012, moins de 2 % des personnes détenues ont encore été transférées à la maison d’arrêt de Fresnes alors qu’ils n’en provenaient pas, certains par mesure disciplinaire ordonnée par l’administration pénitentiaire ou pour des transfèrements prévus vers les DOM-TOM (départements et régions d’outre-mer) et COM (collectivités d’outre-mer).

À ce sujet, je souhaite évoquer les difficultés d’accès à certains soins pour les personnes détenues hors de la métropole. Je pense en particulier à Jacky, incarcéré aux Antilles. Jacky a une trentaine d’années, il souffre d’une pathologie tumorale des ganglions, un lymphome de Hodgkin. Les séances de chimiothérapie n’ont pu être faites sur place, l’unique chambre sécurisée7 du centre hospitalier universitaire (CHU) étant continuellement occupée. Le médecin de l’unité sanitaire8 et son avocat n’ont pas réussi à obtenir une suspension de peine pour la durée des traitements, car Jacky est en détention provisoire, il n’a pas encore été jugé. Le responsable de l’unité sanitaire me contacte pour une prise en charge à l’hôpital de Fresnes, cela fait trois mois que la chimiothérapie aurait dû être entreprise, il existe une véritable perte de chances, car la maladie est maintenant généralisée. Le transfert en avion est organisé en soixante-douze heures avec deux infirmières accompagnantes. À son arrivée, Jacky est blanc, en sueur, épuisé par la maladie et le voyage. J’ai déjà programmé les examens indispensables pour compléter le bilan d’extension. Cinq jours plus tard, Jacky est hospitalisé à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière pour sa première séance de chimiothérapie. Quelques mois plus tard, le lymphome est en rémission, Jacky va bien, il souhaite rentrer aux Antilles. Il n’a eu aucune visite pendant ces cinq mois. Sa compagne, son jeune enfant lui manquent. Médicalement, tout est organisé, Jacky pourra terminer ses séances de chimiothérapie au CHU. La date de la prochaine cure est fixée au 6 août. Mais c’est la période estivale, et j’apprends qu’il n’y aura pas de possibilités de transfèrement avant au mieux le 15 septembre. Je décide de joindre en personne le Dr de Galard, conseillère santé auprès du directeur de l’administration pénitentiaire, au grand dam de la directrice adjointe, qui me reproche de ne pas respecter la voie hiérarchique. Je réalise alors le fossé qui existe entre le monde médical et le monde pénitentiaire. En médecine, il est courant de demander un avis à un collègue, à un professeur chef de service, s’il nous paraît le plus expérimenté dans un domaine donné. Dans l’administration pénitentiaire, la règle de fonctionnement est toujours fondée sur le respect de la hiérarchie : un surveillant doit s’adresser à un gradé, le gradé à un lieutenant ou à un capitaine, le capitaine au directeur de l’établissement. Ne pas avoir respecté cette règle lui apparaît comme un acte de dissidence majeur. Ce n’est pas mon problème, le résultat est là, Jacky partira le 4 août. J’ai obtenu ce que je voulais, mais tout a un prix, la directrice est fâchée, elle ne m’adressera plus la parole pendant de longs mois. Il y a encore une circonstance de sortie de l’EPSNF que je souhaiterais évoquer. Nous avons vu que, le plus souvent, la personne détenue repartait dans son centre pénitentiaire d’origine pour y poursuivre sa peine. Parfois nous obtenons des libérations, par le biais des libérations conditionnelles ou des suspensions de peine pour raisons médicales. Ces sorties de détention sont organisées, la date et la structure d’accueil – domicile ou institution – sont programmées, l’ambulance si elle est nécessaire a été commandée, la famille est avertie plusieurs jours auparavant. Dans certains cas, rien n’a été prévu. La personne détenue a été convoquée chez le juge. À son retour, nous apprenons qu’elle bénéficie d’une libération immédiate ; elle revient à l’hôpital chercher ses affaires mais doit sortir le jour même avant minuit. Ce mode de libération concerne essentiellement, si j’ai bien compris, des personnes en détention provisoire, pour lesquelles le juge ne renouvelle pas le mandat de dépôt. Ce sont plutôt des bonnes nouvelles. Deux jeunes patients avaient bénéficié de cette mesure au cours de ma première semaine de travail et une infirmière m’avait dit que je leur portais chance.

Je constaterai par la suite que, par déveine, ces décisions sont souvent prises le vendredi soir. La justice ne se préoccupe pas de l’état de santé de la personne libérable ni de l’absence d’une solution d’hébergement. Parfois, nous nous retrouvons dans l’obligation de transférer le patient aux urgences de l’hôpital le plus proche de son domicile. Je déteste ces situations qui me donnent le sentiment d’un travail inachevé, dont le coupable est encore une fois le malade qui n’y est pour rien..

J’illustrerai ces propos par la description du cas de Roman, patient polonais de cinquante-deux ans, hospitalisé un jeudi pour poursuite de la prise en charge d’une pneumopathie sévère ayant nécessité une prise en charge initiale en réanimation. Roman présente par ailleurs une amputation d’une partie du visage avec éventration de l’orbite droite consécutive au traitement chirurgical d’un cancer cutané extensif pour lequel il doit recevoir une radiothérapie complémentaire. Il ne parle pas un mot de français. Le vendredi soir, à dix-huit heures, nous apprenons qu’il doit être libéré le dimanche au plus tard à minuit. Exceptionnellement nous obtenons l’accord du directeur pour qu’il puisse rester jusqu’au lundi matin si lui-même est d’accord. Par chance, Bénédicte connaît un médecin d’origine polonaise ; grâce à cette interprète, nous expliquons la situation à Roman, qui accepte de rester une nuit de plus. Il n’a aucune famille, aucun ami en région parisienne, pas d’argent, et ne possède comme vêtement qu’un pyjama de papier. J’organise, avec un de mes anciens collègues de Bicêtre, un transfert dans le service de médecine interne pour le lundi matin. Durant le week-end, je contacte des responsables d’associations d’hébergement pour monter un dossier. Le lundi, j’arrive à l’hôpital avec un sac de voyage, quelques vêtements, une écharpe, des gants et un bonnet. Nous sommes en plein hiver. L’ambulance est commandée, il part pour Bicêtre, répit de quelques jours. Je ne sais pas ce qu’il va devenir….

En 2010, Jean-Marie Delarue, contrôleur général des lieux de privation de liberté, écrivait déjà après sa visite de contrôle à l’EPSNF : « La situation est pire encore lorsque le détenu malade […] est libéré […]. L’EPSNF est dans l’impossibilité juridique de le garder. Le patient est alors transporté en ambulance aux urgences de l’hôpital Bicêtre, qui n’a d’autre choix que de l’accepter. Cette situation est survenue à deux reprises en 2009 ; elle est vécue comme un échec par tous, humainement difficile pour le malade qui se retrouve dans un environnement inadapté à son état de santé et source de tensions entre les hôpitaux. »

Trois ans après, rien n’a changé dans le fonctionnement de la justice. Nous sommes dépendants de la décision des juges. Dans le service, nous essayons d’anticiper ces sorties, ce qui nécessite parfois de connaître un minimum du dossier pénal de nos patients. Mais la justice nous surprend souvent. Récemment encore, un homme de trente ans, père de trois enfants, mis en examen pour violences ayant entraîné une incapacité totale de travail de plus de huit jours, pouvant être punies de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende (Code pénal, article 222-11) a été libéré dès son retour à l’EPSNF à une heure du matin. Nous l’avons appelé dans la journée, il aurait volontiers attendu une nuit de plus en médecine,personne ne lui a proposé ; il est sorti sans ordonnance ; sa femme a fait cent cinquante kilomètres en pleine nuit pour venir le chercher. Nous lui faisons parvenir son dossier médical afin qu’il puisse continuer ses soins.

Enfin, parfois le personnel pénitentiaire est pris d’une frénésie oubliant que nous avons affaire à des malades : « Libération immédiate, faites vos cartons, vous avez cinq minutes. » Obtenir alors un délai d’une demi-heure ou d’une heure pour revoir le patient, lui expliquer les soins et traitements, rédiger les ordonnances et le compte rendu peut s’avérer une véritable épreuve de force. Je ne me laisse pas intimider par les gesticulations de quelques-uns, qui craignent, paraît-il, de se voir reprocher une détention arbitraire. L’EPSNF est un établissement de santé, certes fermé et gardé, et je continuerai d’agir comme je l’ai toujours fait dans mes précédents postes.

Extrait de "Médecin en prison", Anne Dulioust, publié chez First, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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